lundi 26 juillet 2021

Gaslighting, complexe d'Oedipe et autres psychologies littéraires

 Salut!

    Récemment, en faisant quelques petites recherches, j'ai découvert l'origine de l'expression gaslighting: ça vient d'une pièce de théâtre publiée en 1939 écrite par l'auteur Patrick Hamilton.  On y raconte l'histoire d'une femme, Bella, qui se rend compte que les lumières au gaz de son appartement diminuent d'intensité à certains moments de la journée.  Quand elle en parle à son mari (qui est toujours absent au moment des faits), il nie la situation et prétend qu'elle imagine des choses.  Il lui sert la même réponse quand elle croit entendre des bruits de pas dans l'appartement au-dessus du leur, qui est inoccupé.  Le mari de Bella la pousse à croire qu'elle imagine la baisse de luminosité et les sons au-dessus de chez elle, alors que dans les faits, c'est lui qui ment: il monte chaque soir dans cet appartement à la recherche de bijoux laissés là par l'ancienne propriétaire assassinée (d'où les bruits de pas), allume les lumières (ce qui fait baisser la luminosité) et ment à sa femme de telle façon qu'elle doute de ce que ses sens lui disent et au final, pense qu'elle devient folle.  Le titre de la pièce?  Gaslight.  Et de là est passé dans le vocabulaire populaire l'expression gaslighting, une forme d'abus psychologique où un.e abuseur.se ment pour que la victime remette en question ses perceptions et dans les cas les plus graves, en vienne à douter de sa santé mentale.

    C'est un exemple.  La littérature est truffée de ses histoires qui finissent par devenir des termes en psychologie.  Évidement, beaucoup viennent de la mythologie grecque: le syndrome d'Oedipe et le narcissisme, en sont, pour ne nommer que ces deux exemples.  Évidemment, il y en a d'autres, mais ce qui m'importe ici est moins de faire une liste que de pointer l'idée que partout, à toutes les époques, des gens ont imaginé des histoires qui ont servi de modèle, de référence, pour que l'on soit capable de mettre un nom sur un comportement humain.  Et l'imagination humaine étant sans limite, la littérature a permis de montrer ce qui existait déjà à travers des personnages.  À défaut d'être réels, ils sont incarnés: on peut s'identifier à eux, montrer les mécanismes, les tenants et les aboutissants, les comportements et les impacts.  Et cela met aussi un projecteur sur certains détails que l'on ne remarquerait pas nécessairement dans notre vie quotidienne, parce que justement, là, on a le nez dessus, c'est de ça qu'on parle.

La psychologie est l'étude des comportements et des processus mentaux, à la fois des individus et des groupes.  Or, qui dit comportements, dit bien souvent interactions, parce que les animaux sociaux que sont les êtres humains ont besoin de ces interactions.  Comme le confinement l'a bien prouvé, nous ne sommes pas fait comme espèce pour rester enfermé chez nous pendant des semaines.  Justement, toutes les formes de narration se basent sur ces interactions, qu'elles en soient le moteur.  Et il arrive qu'un.e auteur.e vise juste: il ou elle démontre un comportement de façon si efficace que tout le monde fait EURÊKA ... et la psychologie adopte ce nom.  Pour bien des raisons: c'est plus facile de retenir une histoire qu'une liste de comportements, plus facile, de se reconnaître dans une situation qu'une description, plus facile de se projeter dans des personnages que dans une explication...

Et puis, qui n'a jamais, en lisant un livre, levé soudainement les yeux en se disant: mais oui, c'est ça!

Les psys aussi le font, la seule différence, c'est qu'ils peuvent ensuite glisser ça dans un livre savant.

@+ Mariane

lundi 12 juillet 2021

Ventes postumes

(conversation avec un grand ami libraire)

-Salut!

-Salut!

-Pourrais-tu me sortir la liste de tous les livres de Serge Bouchard s'il te plaît?

(L'ancienne libraire en moi peste encore de ne plus avoir accès à Memento)

-Bien sûr!

(et pendant qu'il pitonne)

-Vous avez dû en vendre pas mal dernièrement.

-Ouin...

Juste au ton de sa voix, j'ai compris qu'il n'en était pas particulièrement heureux.  

-Ça n'a pas l'air de te faire plaisir?

Il a poussé un long, un très très long soupir.

-Ça me fait juste chier que l'on vende autant de livres à chaque fois qu'un auteur meurt.  Les gens pourraient pas les acheter pendant qu'ils sont vivants?

Ouf, ça c'est vrai...

J'ai continué à discuter avec lui pendant quelques minutes, le temps qu'il complète ma recherche.  À vraie dire, je suis plutôt d'accord avec lui: il faut encourager les auteur.e.s quand ils sont vivants, pas quand ils sont morts.  Parce que pour créer, il faut avoir des revenus et quand bon, les morts ont quand même pas mal moins de factures à payer que les vivants.  Alors acheter un livre d'une personne alors qu'elle est en pleine période créative, c'est faire en sorte de contribuer à sa prochaine oeuvre, qui pourra nous émouvoir, nous faire rire, pleurer ou réfléchir.

Quand un.e auteur.e est mort, ben...  Cette personne ne sortira plus jamais de nouveau livre, alors, on ne nourrit pas vraiment une oeuvre créative en action.  On lit toujours un.e auteur.e que l'on aime, mais on sait en lisant chaque livre de son oeuvre que ce qui reste à lire de cette oeuvre diminue...  Ça, c'est pour ceux qui lisent parce qu'ils aiment l'écrivain.e et ses livres.

Il y a toujours un mouvement de moutons qui suit la mort de quelqu'un, quand tout le monde se précipite en librairie pour acheter ses livres.  J'ai l'impression que c'est autant une forme d'hommage qu'une façon d'apprivoiser la mort. On rend hommage en se disant, oh, il est mort, je ne peux rien y faire, rien y changer, je peux plus lui dire à quel point j'ai adoré ce qu'il.elle a fait, le seul geste concret que je peux maintenant faire, l'unique, c'est d'acheter ses livres.  On fait notre deuil aussi en achetant un livre, comme on garde un signet funéraire ou un souvenir d'une personne décédé.  On emporte avec nous à la maison une parcelle de ce que l'on a tant aimé chez elle.  Même longtemps après, on peut regarder un livre dans notre bibliothèque et se dire qu'on l'a acheté au moment du décès de son auteur.e.  Comme un geste concret que l'on peut faire.  Le même phénomène a eu lieu à la mort de rock stars: les ventes d'albums plafonnent.  Ça retombe ensuite évidemment, mais un petit tour chez le libraire, comme chez le disquaire, est souvent le seul geste concret que l'on peut faire.  C'est aussi un geste très facile, même s'il est posthume: on ne peut pas tout le temps se précipiter aux funérailles de quelqu'un qui nous a marqués d'une manière ou d'une autre.

C'est donc un phénomène très humain au fond, qui fait partie du processus de deuil.  On peut pester que de leur vivant, les créateur.rice.s n'aient pas eu droit à ces revenus, que ceux-ci vont aller à leurs proches, qu'ils et elles soient privé.e.s de cette reconnaissance face à leur travail, on peut tout dire ça.

Et on peut aussi comprendre que c'est une façon comme une autre de dire au revoir à une personne dont les mots nous ont portés sur leurs ailes.

@+ Mariane

lundi 28 juin 2021

Le vernis qui s'écaille

Salut!

Quand on regarde une belle manucure, on voit des ongles parfaitement bien faits, surtout s'ils ont été faits par un.e professionnel.le.  C'est chatoyant, c'est brillant et on s'habitue à imaginer les mains d'une personne comme ça, avec ce petit surplus qui rend les ongles si attirants et si beaux à regarder.  Si les mains n'ont pas ce petit quelque chose de plus, elles peuvent paraître fades: elles ne le sont pas, mais on les remarque moins, c'est plus ordinaire, plus courant.  Je lève très haut la main parmi les représentants de cette partie de l'humanité.  Mais entre les deux, il y a quelque chose de pire: c'est le vernis qui s'écaille, qui se brise, qui laisse voir qu'en dessous, les ongles sont tout à fait ordinaires.  On peut vouloir attirer l'attention par ses jolis ongles, mais s'ils ne sont pas parfaits, les imperfections sauteront vite aux yeux.  Parce que le vernis est fait pour être voyant, ces imperfections seront jugées encore plus sévèrement.

Il en est de même des gens que l'on admire.  Ils et elles sont plus voyant.e.s que la moyenne des gens, on ne les voit pas comme étant ordinaires, mais comme étant bien au-dessus de nous.  Ils ont le vernis de la célébrité, du succès.  Quand celui-ci s'écaille et nous montre que ce sont des personnes tout à fait normales, on n'aime pas ça.  Pourtant, c'est nous qui nous sommes fié à l'apparence brillante et oublié que des ongles, sous le vernis, ça reste des ongles!  Et qu'on en a pas mal tous au bout des doigts...

Depuis quelques années, j'ai l'impression qu'avec les réseaux sociaux, nous ayons de plus en plus d'espaces pour que certaines personnes se mettent à briller encore plus.  Alors qu'avant l'avènement de l'internet, les médias étaient un filtre, de nos jours, certaines personnes ont un contrôle quasi exclusif de leur image et se mettent en scène, poussant à surligner certains traits de leur personnalité et à effacer quelques côtés moins agréables.  On a donc une image de la personne, essentiellement positive, mais pas la personne au complet.  Mais c'est un vernis.  Et comme tous les vernis, ils peuvent s'écailler...

Le milieu littéraire n'est pas épargné.  On l'a vu avec de nombreux auteur.rice.s au fil des années.  Je crois que ce n'est même pas nécessaire de nommer de noms.  Tout le monde a des idées en tête quand je parle.  Ce n'est pas neuf de perdre sa réputation et bien des personnes qui ont tenu la plume au fil des années sont passé.e.s au tordeur.  Mais les réseaux sociaux ont ouvert la porte à encore plus de possibilités de dérapages et de dénonciations. Ça va dans les deux sens: les gens peuvent être hypersensible à une remarque anodine ou au contraire, les créateur.rice.s peut montrer un bout de sa personnalité qui dépasse du vernis et les fait voir sous un moins joli jour.

Mais c'est tellement joli du vernis!  On aime le vernis!  La réalité est tellement moins brillante à côté!  Sauf que c'est une illusion: tout le monde est imparfait.  On veut croire à cette version améliorée des gens, qui gomment les défauts, met une loupe sur les qualités et grossit la perfection de quelque chose.  Sauf que le vernis finira toujours par s'écailler.

Personne n'est parfait, pas plus les auteur.e.s que les artistes en général, que le premier ou la première quiddam venu.e.  Mais c'est facile à oublier.  Surtout quand de leurs cerveaux, de leurs talents et de leurs efforts sont nés des oeuvres qui nous fascinent, nous font rêver et oublier, parfois, le temps de quelques heures, la réalité sans vernis de notre vie.

@+ Mariane


lundi 21 juin 2021

Le fantastique, sans doute

 Salut!

Tzevan est né en Bulgarie en 1939 et est mort à Paris en 2017, étant au passage le mari de Nancy Huston pendant plus de trois décennies.  Ce type a été un universitaire très impliqué dans le milieu littéraire et un de ses livres a marqué les genres de l'imaginaire.  Mais bref, même si je vous dis, ça ne vous dit probablement rien.  Je vais vous donner son nom de famille, ça devrait plus clair: Todorov.  Et là, dans la tête des amateurs des littératures de l'imaginaire, un déclic s'est fait: ah oui, mais c'est ce  Todorov-là, le gars qui a théorisé sur les genres de l'imaginaire.  Il se peut que quelques personnes aient des jurons en tête.  C'est que notre grand ami Todorov les a aussi figé dans une espèce de carcan.  La science-fiction, la fantasy... et le fantastique.

À vraie dire, surtout le fantastique.

Parce que Todorov est fan du doute.  Ce qui fait la définition du fantastique, ce n'est pas le fait que le surnaturel inonde notre bon vieux monde pépère, ni que des créatures qui ne respectent aucune des lois de la physique ou de la chimie existent, ni que dans une histoire un cellulaire et une baguette magique puissent se côtoyer.  Bon, ok, les cellulaires n'existent que depuis peu de temps au fond, mauvais exemple.  Disons, les voitures côtoient les baguettes magiques.  Nope, rien de tout ça.  Ce qui définit le fantastique, c'est le doute par rapport aux phénomènes surnaturels.

Me semble que j'entends le Horla de Maupassant ricaner...

Parce que ça fait très 19e siècle cette définition. 

Je me rappelle quand j'étais en librairie comment on classait les livres: si ça se passe dans un autre monde, c'était de la fantasy, dans le nôtre du fantastique.  Aucun doute à avoir, la ligne était nette.  Cette définition ferait sûrement friser les cheveux de quelques spécialistes, mais elle avait le grand avantage d'être simple et précise.  Ainsi donc, la grande vague de la bit-lit se trouvait dans la section fantastique, même si les personnages n'avaient aucun doute sur le fait que les vampires, les loups-garous, les changelings, les démons ou n'importe quelle autre créature qualifiée communément de fantastique fasse partie du quotidien des personnages.  Que l'histoire se passe à New York, Los Angeles ou Toronto (oui, je suis tombée sur une série qui se passait à Toronto à l'époque.  Et même sur une qui se passait à Longueuil!), si ça se passe dans notre monde, c'est du fantastique.  Mais aussitôt que l'on est ailleurs, on tombe dans le fantasy.

Les libraires étant avant tout pratico-pratiques, il n'y a pas grand support théorique à cette définition, mais c'était celle dans laquelle la plupart de notre clientèle se retrouvait.  Donc, on l'utilisait.  Le glissement entre l'importance du doute et la présence du surnaturel dans notre propre monde s'est fait à un moment ou à un autre, faisant en sorte que par une espèce de transition, la majorité des lecteur.rice.s a finit par donner une définition très loin d'être universitaire, mais qui semble convenir à peu près à tout le monde.  La pertinence de la théorie de Todorov soulevait pas mal de doutes dans notre système de classement.  C'est dans le cas des ouvrages où le doute sur le surnaturel était permis que l'on se grattait la tête: littérature générale ou fantastique?

Le travail universitaire en littérature a toute sa pertinence.  Les universitaires savent parfaitement décortiquer des éléments qui passent loin au-dessus de la tête de la plupart des gens.  Mais ils sont aussi prisonniers de paramètres qui passent, la plupart du temps, largement au-dessus de la tête de la plupart des gens.  Ainsi en est-il allé de la définition du fantastique pour le grand public.  Ce qui ne veut pas dire qu'un ouvrage comme celui de Todorov n'a pas sa pertinence.  Mais que le sens commun est loin des bancs des études studieuses.  Je n'ai aucun doute sur le fait que les définitions générales des genres peuvent évoluer et même qu'on sortira peut-être un jour du trio Sf-fantastique-fantasy.

En attendant, je doute de la pertinence du doute comme seul critère.

@+ Mariane

jeudi 17 juin 2021

Les constellées de Daniel Grenier

 Les constellées  Daniel Grenier  Collection Bonzaï  Marchand de feuilles 603 pages

Résumé:

Durant une année entière, Daniel Grenier a relevé le défi lancé par son éditrice de ne lire que des livres écrits par des femmes et de tenir un journal de lecture racontant ses découvertes et ses réflexions.  Pendant un an donc, et à coup de thématique (le corps, les autrices autochtones, le genre, etc), l'auteur explore, se remet en question, découvre et nous fait par la même occasion connaître toute une littérature foisonnante de plumes féminines, connues ou moins connues.

Mon avis:

Je suis entrée dans ce livre sans trop d'attentes, surtout curieuse et ma foi, quel choc!  Pas parce que c'est particulièrement bien écrit (même si c'est le cas), mais par l'ampleur de la démarche de lecteur dans lequel l'auteur s'est lancé.  Il ratisse large, mais en le faisant, ne se contente pas de lire, il tente de comprendre.  C'est pourquoi ses lectures sont attentives, analytiques: il ne les survole pas, ne tente pas de lire au hasard, son parcours est choisi et réfléchi. Ce qui le rend d'autant plus intéressant.

L'auteur a choisi d'orienter ses lectures par thème: le corps, l'essai, l'autofiction, les autrices autochtones, etc.  Chacun est l'occasion de creuser le sujet et de confronter le point de vue de différentes autrices.  Ce que j'ai trouvé particulièrement intéressant, c'est qu'il met en lumière des autrices proches du point de vue de leurs écrits, mais qui peuvent avoir des points de vue très opposés.  Et c'est leurs textes qu'il questionne avant tout et surtout, s'il aborde leur vie, il ne lit pas leurs oeuvres à la lumière de celle-ci, mais bien pour enrichir son point de vue de lecteur.

Et il y a l'ampleur du sujet.  Loin de se contenter de lire des autrices connues, l'auteur prend le temps de gratter, de lire et de se renseigner sur leurs contemporaines, de faire des liens entre les sororités de plumes.  Le portrait qu'il en dresse fait montre de l'immensité de l'oubli dans lequel de nombreuses écrivaines ont basculé et sa façon de raconter nous montre qu'il ne s'agit pas de cas isolés: des mouvements complets sont tombés dans les oubliettes de l'histoire littéraire.  Attendez-vous donc à pas mal de découvertes!  Quand on ajoute à ça la qualité de la réflexion faite sur les textes, ça ne donne que plus de valeur et d'intérêt à sa démarche.

Le texte est particulièrement dense.  Tout à la fois, il explique, réfléchi, questionne et cite les textes lus.  Il faut parfois s'accrocher à certains chapitres ou à certaines autrices qui attirent moins notre attention, mais son travail est fouillé et soigné d'un bout à l'autre.  Un mini-point négatif: l'auteur lit couramment l'anglais et les citations de textes provenant de la langue de Shakespeare ne sont pas traduites.  Et certains textes sont écrits dans un anglais plus proche de l'argot, ce qui ne les met pas à la portée de tout le monde.  Je comprends la démarche, mais traduire les extraits et les mettre en lien sur le site web de la maison d'édition aurait été une façon de rendre ces textes plus accessibles.  Néanmoins, je suis heureuse du choix fait par l'auteur, car il permet de largement donner la parole aux autrices elles-mêmes.  

Ma liste de livres à lire a sérieusement pris du volume avec ce livre! On découvre une multitude de voix, qu'il met en relation entre elles pour nous faire découvrir des zones d'ombre de la littérature mondiale, des voix riches et variées.

Tout un exercice et une brique à lire, mais une traversée formidable et un livre que j'ai vraiment aimé!

Ma note: 5/5

lundi 14 juin 2021

Pourquoi mes livres traînent partout ou le paradoxe des tablettes

 Salut!

Chez moi, les livres traînent un peu partout: sur la table de cuisine, sur mon bureau d'ordinateur, sur ma table basse dans le salon, en piles que j'essaie de maintenir stables, mais qui ne le sont pas toujours.  Et je n'ai le réflexe de les ranger sur les tablettes de ma bibliothèque que lorsque je ne peux plus faire des piles.  C'est un comportement un peu instinctif, j'ai toujours fait ça.  Quand un nouveau livre arrive chez nous, il peut passer des semaines à traîner partout avant que manquant d'espace pour les empiler, je ne lui déniche un petit coin dans ma bibliothèque.

C'est avec le confinement puis mon déménagement que j'ai enfin compris pourquoi je faisais ça.  Tout simplement parce que quand un livre est sur une tablette... je l'oublie.  Les livres qui traînent un peu partout, je les aie sous les yeux en permanence, je les vois, les déplace parfois, ça oblige mon cerveau à prendre encore et encore conscience de leur présence.  Ça me rappelle qu'ils ne sont pas encore lus.  Et que je devrais bien me décider à les ouvrir.  Sauf qu'en bonne lectrice-écureuil, j'ai plus souvent des livres qui rentrent que des livres qui sortent et mon rythme de lecture est assez variable depuis quelques années.  D'où l'embouteillage un peu partout où ils sont visibles, autant de façon de faire, hé, tu l'as acheté il y a pas longtemps, mais tu l'as pas encore lu, c'lui-là, tu devrais t'y mettre!  Oui, oui, les livres sur mes tablettes, je les vois, je sais qu'ils sont là, mais ils sont justes moins tout le temps sous mon nez.  Et ça fait une différence.  

Une tablette de bibliothèque, c'est fait pour le long terme.  Les livres sont là pour y rester, on ne les en sort pas souvent ou plutôt, pas tous à la fois en même temps (sauf si on déménage!).  C'est totalement et entièrement psychologique, mais j'ai moins tendance à aller jouer dans mes livres tablettés (ouch l'expression) que dans mes livres qui traînent partout.  C'est aussi la raison pour laquelle je n'ai pas de portes en verre sur mes bibliothèques: obstacle de plus, minuscule, certes, mais réel.  Cette simple vitre est un obstacle de plus entre moi et l'objet.  Je préfère épousseter (même avec un chat qui perd ses poils).

Sauf que là, j'ai déménagé et donc, entièrement réarrangé mes bibliothèques.  J'ai toujours classé mes bibliothèques en deux zones: l'une est consacrée aux livres lus et l'autre aux livres non lus.  Dans mon ancien appartement, les livres non lus étaient situés de façon à ce que lorsque je m'asseyais sur mon divan (mon lieu de lecture favori), ils n'étaient pas visibles et les livres lus, devant moi.  Je ne m'en étais jamais rendu compte avant.  Donc, si je levais les yeux de mon livre ou détournait un instant le regard de l'écran de télé, je ne voyais que les livres que j'avais déjà lus.  De beaux souvenirs de lectures, certes, mais justement, des livres que j'avais déjà lus.  Pas besoin de me rappeler que je ne les avais pas encore lus, c'était déjà fait dans leur cas!

Et là, avec le bouleversement du déménagement et le reclassement de livres, je me suis retrouvée à avoir une bibliothèque, bien installée presque en face de mon divan, rempli des livres dont je n'ai pas encore tourné la première page.  Et donc, quand je lève les yeux de mon livre, détourne un instant les yeux de mon écran de télé ou regarde simplement dans le vague, je me retrouve à regarder les livres que je n'ai pas encore lus au lieu de ceux qui le sont déjà.

Et ça fait une différence!

Parce que j'ai un constant rappel des dizaines (ok, centaines) d'histoires que je n'ai pas encore lues directement sous mon nez et qu'ils reviennent souvent dans mon champ de vision, ça me donne encore plus envie de me lever, d'aller les chercher et de les lire.  Que ça fasse un bail que je les aie ou juste quelques mois.  C'est le pouvoir d'avoir quelque chose sous les yeux, de le voir en quelque sorte, qui fait la différence.

Cependant, cette découverte n'a pas changé mes vieilles habitudes: j'ai encore des livres qui traînent partout.  Et bon, je ne pense pas que ça va changer de sitôt.

@+ Mariane

lundi 7 juin 2021

Réinventer le passé

 Salut!

Récemment, j'ai écouté une série télé diffusée sur AppleTV, Dickinson sur la vie de la poétesse américaine Emily Dickinson.  C'est donc une série d'époque, mais avec une ''twist'' très moderne: les costumes sont d'époques, les normes sociales, les caractères, l'arrière-monde le sont aussi.  Mais dans le traitement des personnages, dans les réactions de ceux-ci, on apporte une touche très moderne.  Ainsi, Emily y est queer et féministe, revendique souvent, est amoureuse de sa belle-soeur (leur vie intime est clairement évoquée) et a souvent des réactions qui appartiennent clairement plus au registre du 21e siècle au 19e.  En écho, la trame sonore est bourrée de tubes d'aujourd'hui et les personnages, entre deux danses guindées, peuvent se permettre des mouvements de twerk en robes à crinolines.  

De la façon dont c'est fait, on comprend très vite que l'on est dans une réinvention du passé, dans un passé que l'on imagine, plutôt que celui, se voulant plus réaliste que de nombreuses séries télés et films sur le 19e siècle qu'on nous présente depuis quelques décennies.  Et pourtant, ça marche!  Le spectateur.trice fait la différence entre ce qui appartient au fantasme moderne et à la réalité.  À la fois parce que c'est assez évident et parce que c'est voulu ainsi.

Ça me fait penser à une autre série en jupons et corsets que j'ai vu à la fin de 2020: Bridgerton.  Celle-ci était plus proche du traitement habituelle pour cette époque (accent mis sur la course au mariage, commérage, importance des convenances, etc), mais s'attaquait plus frontalement que Dickinson à la problématique de la diversité à l'écran.  La moitié de la noblesse, même la reine, avec la peau noire?  Pas de problème!  Et passé la surprise initiale, on s'y fait très rapidement.  D'un seul coup, les domestiques blancs pour un duc noir, des couples interraciaux, les relations de pouvoir inversées entre les différentes couleurs de peau... existent sont acceptées, normales, circulez, y'a rien à voir.  Une idée du 21e siècle qui vient se greffer sur un contexte historique, mais en tord les codes et les représentations pour réinventer ces histoires et leur donner une touche de modernité qui les rendent immédiatement plus contemporaines.

Je donne des exemples issus des séries télés, mais la littérature fait la même chose depuis des décennies.  Le steam punk est en soi un genre où on réinvente l'époque victorienne.  Si les femmes y sont souvent aussi corsetées que sous le véritable règne de la reine Victoria, mais elles peuvent y être bien d'autres choses que préoccupées à faire un bon mariage, mères au foyer ou préoccupées par les commérages en buvant une tasse de thé.  Toutes les uchronies touchent un peu à cette idée, mais certaines embrassent plus l'idée de réinvention.  Et chaque époque réinvente en tenant compte de ce qui l'agite: de nos jours, c'est la diversité, de couleur de peau autant que d'orientation sexuelle ou de genre, qui importe.  

Car la réinvention du passé dans la fiction est peut-être une façon de faire oublier les laideurs que l'on y voit trop souvent: le 19e siècle a été le siècle de l'esclavage, de la colonisation et du sexisme, toutes choses que notre époque combat, mais que les livres d'histoire nous ramènent en plein visage comme étant notre passé.  En le réinventant, en lui donnant un autre visage, mais inventé, même fictif, on essaie un peu de corriger nos erreurs et de le transformer pour qu'il soit plus semblable à ce que l'on aimerait qu'il soit aujourd'hui.  Réinventer le passé en fiction pour se construire un passé imaginaire plus près de ce que l'on aimerait qu'il soit.

La fiction le permet alors pourquoi pas?  Parce que créer des images du passé plus proche de ce qu'on aimerait qu'il soit, plutôt que comme il a été, nous permet aussi d'imaginer une société plus juste pour l'avenir.  Ce n'est pas parfait, ça ne règle rien, mais ça permet d'ancrer dans les esprits des images différentes et quelque part, c'est peut-être ainsi que l'on réussira à construire un avenir loin des images figées de notre réel passé.

@+ Mariane

lundi 31 mai 2021

Je déballe ma bibliothèque

 Salut!

Je pique ici un titre à Walter Benjamin, mais je ne peux pas m'en empêcher: c'est très représentatif de ce qui s'est passé chez moi dans les derniers jours.  Parce qu'au cours des dernières semaines, j'ai méticuleusement, soigneusement et patiemment emballé tous les livres contenus dans mes bibliothèques, je les aie mis dans des boîtes et j'ai déménagé les-dites boîtes... dans mon nouveau chez moi.

Parce que nouveau chez moi il y a!  Patchoulie et moi sommes redevenues rive-sudiennes!

Patchoulie découvrant son nouveau royaume

Sauf que, en bonne lectrice avide, j'ai des bibliothèques et qui dit déménagement et bibliothèque, dit, boîtes et boîtes de livres!  Ça n'a pas été trop pire de les faire.  Ayant été libraire, j'ai de l'expérience dans les boîtes de livres (cinq ans à faire des retours...) et bon, ça a été la partie facile de la mise en boîtes!  La cuisine a été bien pire!

Je vais faire une affirmation en partant: je déteste déménager.  Pas pour rien que mon animal fétiche est le chat: comme lui, il me faut un territoire et rien ne me dérange plus dans mes habitudes que de devoir tout changer de place d'un coup.  Mais ça en a valu la peine!  

Mais les défaire...

Prendre des livres sur une tablette et les mettre dans des boîtes est une chose, les sortir de là pour les placer en est une autre.  Parce que déposer les livres sur les tablettes signifie aussi faire des choix, un certain classement, créer un décor que l'on va caresser des yeux pendant longtemps.  Les critères qui déterminent comment on va les placer sont de tous genres: esthétiques (les classer par hauteur, par couleur), pratique (par auteur.rice, par genre, par maisons d'éditions) ou par manie du/de la lecteur.rice (par exemple, je sépare les lus des non-lus et la fiction de la non-fiction).

Reproduire l'ordre exact d'une bibliothèque à une autre demande une minutie que je n'ai pas et c'était même impossible dans mon cas parce que déménageant dans plus petit, j'ai dû couper des bibliothèques...  Un reclassage s'imposait. Par contre, le fait de prendre physiquement dans mes mains les livres que j'ai, surtout ceux que j'ai depuis des années, pour les replacer, les déplacer, les reclasser, redonne conscience de leur existence.  

Il y en a que j'ai vu si souvent que j'oublie presque que je les aie, d'autres que je me regarde et me dit oh boy, celui-là, ça fait une éternité (pensez genre le cégep ou l'université) que je l'ai!  C'est d'autant plus triste que je n'ai pas encore lu certains d'autres eux.  Certains me rappellent des rencontres, des événements, des commentaires qu'ont faits des gens à un certain moment ou à un autre.  Beaucoup, beaucoup de souvenirs de lectures aussi et pas mal également de, ah, je serais bien dû pour lire celui-là!

Les livres sont aussi des objets physiques qui ont un poids, une texture, une odeur et qui assemblés, forment un ensemble visuel.  Vivre avec les livres signifie les exposer et les regarder aussi.  On est en contact avec eux, même s'ils sont sur des tablettes et mine de rien, quand on les déplace, c'est l'une des seules occasions où on entrera physiquement en contact avec chacun d'entre eux dans un court laps de temps.  Un rappel de ce qu'ils sont des objets à part entière, même si en tant que lectrice, le contenu m'intéresse infiniment plus que le contenant.

Sauf quand il s'agit de les déménager...

@+ Mariane

lundi 17 mai 2021

Ancrer dans le nommé ou non?

 Salut!

M'est remonté un vieux, très vieux souvenir l'autre jour.  J'étais adolescente et avec une amie, on était partie en camping avec sa famille.  On était à Old Orchard...  Il y avait un motorisé typique des années 90 et deux tentes, une pour mon amie et moi, l'autre pour son frère-par-sa-belle-mère (vive les familles reconstituées!) et l'ami qu'il avait amené.  Sous la tente, mon amie et moi écrivions des histoires. Je n'ai aucune idée si j'ai encore ça quelque part, mais petit doigt me dit que c'est disparu depuis un moment!  C'était des écrits d'adolescent, en partie inspiré d'une série télé de sf dont nous étions deux inconditionnelles.  Une sorte de fanfiction sans que nous sachions que ce mot existait.  Ayant revu quelques épisodes récemment, juste pour le plaisir, je peux vous affirmer que cette série a très mal vieilli et nos histoires, ça doit être pire!

Mais bref, cet été-là, sagement installée sous la tente un jour de pluie, rouges comme des homards d'un coup de soleil attrapé le premier jour à la plage, nous avions écrit une histoire, chacune de notre côté.  C'est drôle, c'est en repassant devant un Wendy's que le souvenir m'est revenu, dans un de ces curieux ressorts de la mémoire dont Marcel Proust avait si bien trouvé su capter l'essence avec sa madeleine.  Bref, dans ses histoires, elle envoyait ses personnages au Wendy's, les faisait loger dans un RamadaInn et leur faisait faire le plein chez Shell.  Moi, j'évitais soigneusement ce genre de précision: mes personnages mangeaient un hamburger dans un resto, ils dormaient dans un hôtel anonyme et ne se préoccupait pas de l'enseigne où ils remplissaient leurs réservoirs.  Deux approches différentes qui nous avaient valu une discussion où nous étions toutes deux certaines d'avoir raison.

Pourtant les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients.  Si on nomme les lieux et les enseignes visitées, voire les marques de commerce, on ancre résolument le texte dans une ambiance et une époque.  Parce que si on parle d'un produit d'Apple, il y a un monde entre le  McIntosh et le iPhone!  C'est faire référence à la même entreprise, mais on en aura des visions très différente.  Parce que les deux produits sont sortis dans des contextes séparés par presque trois décennies et que durant cette période, le monde a beaucoup changé.  Par exemple, dans un roman historique, utiliser les noms de marques populaires à l'époque permet en un claquement de doigts de faire entrer le.la lecteur.rice dans l'ambiance de cette période.  Dire, personnage X attrapa son IPhone et dire personnage X attrapa son cellulaire donne deux tonalités bien différentes à un texte.  L'une est ancrée dans le concret, l'autre est moins précise, mais donne quand même la même information.  Il lui manquera peut-être juste une nuance, un double sens, un ancrage.

Mais ce qu'on perd en précision en ne le mettant pas en étant clair, on le gagne en liberté.  Parce que de dire un cellulaire au lieu de nommer un modèle permet de situer l'histoire de façon moins précise.  Autant au niveau géographique que temporel.  Et ça peut rendre une histoire intemporelle.  J'ai récemment relu La chatte de Colette et c'est précisément le fait qu'elle utilise si peu d'éléments clairement définis qui fait que le.la lecteur.rice peut si facilement imaginer que cette histoire se passe autant dans les années 20, les années 40, les années 50 même que dans les années 30 où elle a été écrite.  On pourrait changer à peine quelques éléments et on aurait une histoire qui pourrait tout aussi bien se passer de nos jours.  En ce sens, c'est un immense avantage que de ne pas être trop précis et de ne pas nommer les marques.

Bref, les deux approches ont leurs avantages et leurs inconvénients.  Ce qui est important, c'est l'intention de l'auteur.rice et la constance tout au long du texte.

@+ Mariane

lundi 10 mai 2021

La classe moyenne n'est pas très fantasy

 Salut,

L'autre jour, en fouinant dans mes livres, je suis tombée sur mes romans de fantasy.  Dans ce type de roman, le personnage du chevalier/guerrier/mage/roi/prince etc domine, c'est souvent l'une des caractéristiques du genre.  Les versions plus actuelles mettent aussi en vedette leurs contreparties féminines et on y verra sûrement des personnes non-binaires un jour, si ce n'est pas déjà fait.  À l'autre bout, on se frottera aussi à la populace, ceux qui vivent dans la pauvreté et la crasse, voir la criminalité.  Ceux qui se battent pour manger chaque jour et où vont s'encanailler ceux de la haute société.

Entre les deux?  Pas grand chose.

Il y a les aubergistes, les marchands et les artisans, grosso modo.  Certes, la société médiévale était séparée entre des classes sociales ne laissant pas beaucoup de place entre le peuple et les nobles, mais entre les deux, prise en sandwich, la classe moyenne a pas mal toujours existé, plus ou moins grosse selon les époques.  Seulement, dans les romans de fantasy, elle est juste.. en arrière-plan.  Et pourtant!

Celui qui n'a jamais croisé un aubergiste dans un roman de fantasy n'a probablement pas lu grand chose: roman de fantasy = voyage et donc, de devoir se loger de temps en temps.  L'aubergiste, homme ou femme, est donc un personnage qui fait partie du décor.  Le hic, c'est qu'il n'est jamais le personnage principal.  C'est toujours un personnage en lisière de l'histoire, qui sert le plus souvent  à alimenter les péripéties, rarement un protagoniste et si c'est le cas, il sera le plus souvent secondaire.  Pourtant, des histoires qui se passent dans une auberge, ça pourrait alimenter pas mal d'univers, tout simplement parce que toute la société finit par avoir besoin de cet endroit un jour ou l'autre.  Mais... non.

L'artisan est aussi présent, mais encore là, il n'est pas le protagoniste de l'histoire.  Il ou elle est le soutien du héros ou de l'héroïne, c'est la personne qui forge les armes, répare les armures, invente parfois de nouveaux objets.  Mais rarement a-t-il ou a-t-elle le premier plan.  Comme si les aventures d'un.e artisan.e, de la création à la vente, n'était qu'un fond sonore, alors que souvent, se batailler avec une épée à forger dans un métal rare, une armure à réparer dans un temps record ou un vêtement à coudre avec la pression d'un.e client.e ingrat.e sur le dos peut être assez houleux comme aventure.  Quant au service à la clientèle, peu importe l'époque, il aura toujours une part d'épique...

Ce qui me tape un peu sur les nerfs par contre, c'est la quasi-absence du marchand comme figure.  Ok, sa place est moins réduite, il aura plus de chances d'être un personnage, voire même principal parfois et ça se comprend: après tout, les marchands voyagent autant que les chevaliers!  Ils peuvent en vivre des aventures!  On parle ici des voyageurs, mais ceux qui restent en ville et brassent des affaires peuvent très bien avoir un joli impact sur les affaires de la cour, surtout s'ils sont riches.  

L'absence de cette classe moyenne en fantasy est parlante par ce qu'elle ne dit pas.  Après tout, soyons honnêtes: la majorité des lecteur.rices du genre sont des membres de la classe moyenne.  Pas parce que les riches n'en font pas partie, mais ils sont moins nombreux.  Et pas parce que les pauvres ne lisent pas, mais ils en ont souvent moins le temps, voire moins les moyens s'ils n'ont pas une bonne bibliothèque à proximité.  Donc, une bonne partie de la classe sociale qui consomme de la fantasy... ne retrouve pas son équivalent dans la fantasy.  On cherche à rêver et à s'évader en lisant ce genre de livres, mais quand même.  On dirait que l'on a du mal à s'imaginer l'entre deux, quelque part entre le haut de l'échelle sociale et le bas.

C'est d'autant plus surprenant que le classique des classiques du genre met en vedette quatre membres de cette classe moyenne que tant d'autres oeuvres boudent: en effet, qui a-t-il de plus classe moyenne que quatre hobbits pantouflards lancés à l'assaut du Mordor?  Et pourtant, qui pourrait nier que ce livre ait une dimension épique?  Qu'il a passionné des millions de lecteur.rice.s?  

Oublier les hiérarchies, fouiller les zones inexplorées, renverser les clichés: la fantasy a encore bien des ressources et bien des choses à faire découvrir, il faut juste arrêter de retourner les mêmes pierres pour renouveler le genre.  Parce que bien des personnages, des situations et des intrigues moins clichés sont sous nos yeux depuis le début.

@+ Mariane

lundi 3 mai 2021

Crier de bonheur à en déranger le chat!

 Salut!

Patchoulie a fait un bond de deux pieds dans les airs quand j'ai lâché mon cri.  Bon, elle passe son temps à dormir (dur la vie de chat) alors je l'ai sûrement réveillé, mais ça valait la peine!

Parce que pour la 2e fois, j'ai remporté le Prix Boréal volet fanédition pour ce blogue!

JE SUIS SUPER CONTENTE!!!!!!!!!!!!

(Bon, imaginez-moi de sauter de joie, de danser sur place et de crier!)

C'est foutument agréable de savoir que je suis appréciée comme blogueuse, lue et reconnue.  Parce que bloguer est un métier solitaire et aussi parce que des fois, je me casse la tête pour trouver un sujet intelligent sur lequel écrire.

Ça me donne un super boost, ça me donne de l'énergie à revendre, ça me donne 10 millions d'idées!

Je suis super contente, mais...

Encore une fois, une deuxième fois, je remporte ce prix en direct de mon appart.

Encore une fois, une deuxième fois, il me manque les applaudissements, les tapes dans le dos autre que virtuelles, les visages réjouis, les Félicitations!!!! à l'annonce du résultat.  Le virtuel ne bat pas le réel, pas pour l'instant.

Mais quand même, je ne vais pas bouder mon plaisir!

On va continuer, comme avant, comme depuis dix ans maintenant.

MERCI À TOUS!!!!

Retour aux billets la semaine prochaine!

@+ Mariane

lundi 26 avril 2021

J'ai rien compris à ce livre

 Salut!

    Ça m'est arrivé quelques fois au fil des années de refermer un livre et de me dire: j'ai rien compris à ce bouquin.  Pas si souvent que ça bien sûr, mais c'est quand même arrivé quelque fois.  En fait, si c'est pas arrivé si souvent, c'est en grande partie parce que quand je ne pige rien à un livre, je préfère ne pas le terminer.  Mais bon, c'est déjà arrivé.

    Si le livre m'est incompréhensible, ça peut venir de trois facteurs, moi, l'auteur.e ou le manque de connexion entre les deux.

    Ça se peut très bien, que je ne pige rien à un livre en particulier.  Parce que le sujet m'ennuie, parce qu'il me manque des éléments de base, parce que je ne suis pas la présentation qui m'est faite.  Ça peut arriver.  Dans ce cas-là, ben, je ne m'en fais pas.  Je peux aussi tout bêtement ne pas être le public-cible du livre et par conséquent, ne pas comprendre toutes les allusions, les codes et les références destinées à être comprises par ceux qui savent à l'avance.  Par exemple, si je lis un policier, je risque d'en rater par mal plus que la moyenne des lecteurs de ce genre: je pige juste pas ces codes-là!

    La personne qui a écrit le livre a aussi sa responsabilité.  Parce que pour rendre sa pensée accessible et compréhensible, faut avoir ramé en amont (dixit la fille qui se casse la tête pour rendre les idées dans ses billets clairs depuis dix ans).  Ce n'est pas donné à tout le monde et même les meilleurs peuvent se planter!  On entre ici dans la relation de communication: L'auteur.e a un boulot à faire.  Et l'éditeur.rice aussi.  Après tout, il.elle est là pour botter le derrière à la personne qui tape sur le clavier et doit savoir alterner entre la carotte et le bâton (métaphorique) pour amener l'auteur.e à donner le maximum et amener l'oeuvre à son meilleur.  Mais bon, il y a des paresseux.ses, des moins compétent.e.s (ou des incompétent.e.s) ou des moins expérimenté.e.s.  Bref, ça prendre de tout pour faire un monde et si le résultat final n'est pas à la hauteur, ben, des fois, oui, ça peut être la faute du livre!

    Il y a aussi la troisième hypothèse: le lien ne se fait juste pas.  Le/la lecteur.rice a une bonne connaissance du sujet, L'auteur.e a fait son boulot, mais il manque un quelque chose qui facilite la compréhension qui ne passe pas.  Ce n'est pas la faute de personne, mais arrive.  Le livre sera alors incompréhensible pour le/la lecteur.rice.  C'est plate, mais c'est possible  Ça peut être dû au moment où on lira le livre, à de la fatigue, aux livres qu'on a lu juste avant, bref, à un paquet de petits détails.  Mais ça peut arriver.

    Et bon, il y a aussi une catégorie complètement à part: les livres conçus pour être incompréhensible.  Oui, ils existent!  Qu'ils soient écrit dans ce but par leurs auteur.rice.s afin d'être réservés à un public privilégié qui EUX pourront le comprendre, qu'ils soient rédigés avec des clés de lecture qui nécessitent d'être sus, qu'ils soient simplement un exercice de style synonyme de cassage de tête, bref, ça peut exister un livre auquel personne ne va rien piger.

    Mais sincèrement, sont chiants ceux qui font ça!  Fort heureusement qu'ils sont rares.

@+ Mariane

lundi 19 avril 2021

Des personnages comme un vieux chandail confortable

Salut!

J'ai un vieux kangourou en coton ouaté qui a... 23 ans.  Oui, oui, 23 ans!  Ce chandail, où la date 1998 est bien imprimée, me suit depuis mes 15 ans.  J'ai voyagé, j'ai été à la pêche, j'ai couru, je me suis emmitouflée dedans dans tout un paquet de circonstance, bref, ce chandail appartient à ma vie des vingt dernières années.  Il est complètement moulé à mon corps, mes coudes tombent pilent au bon endroit et mes épaules s'ajustent parfaitement dans le tissu.  Après toutes ces années, je le mets en éprouvant à chaque fois un sentiment de confort.  Ne manque que les cordons du capuchon.  Mes minettes les ont mangées il y a une dizaine d'années.

Tout ça pour dire que c'est toujours agréable de retrouver quelque chose de connu.  C'est rassurant.  Quand on lit et qu'on aime un type de lecture en particulier, on a cette même sensation de confort, de retrouver quelque chose de connu et d'aimé, et donc, de réconfortant.  Les lecteurs de genre le savent, peu importe le genre d'ailleurs: quand on s'installe pour lire quelque chose que l'on connaît, tous les petits éléments qui se retrouvent d'oeuvre en oeuvre sont autant de manière de se retrouver en terrain familier et connu.  Une façon de générer du bien-être.

C'est encore plus fort quand on parle de personnages.  Parce que les personnages, à force de les côtoyer dans des livres, on finit par les connaître, à savoir leurs histoires.  Même s'il leur arrive des aventures différentes à chaque fois, il reste que l'on parle du même personnage.  De livre en livre, on les voit grandir, souffrir, aimer, perdre des proches, tomber amoureux.ses.  Quand un lecteur de policier s'installer devant une aventure avec son détective préféré, il sait que cette personne a une approche particulière et qu'il ou elle sera ainsi plus sensible à tel ou tel indice.  Et si des éléments de l'intrigue lui rappelle une autre enquête et bien le lecteur comprendra les réactions du personnage, que ce soit de peur, de dégoût ou l'impression de vide sidéral soudainement apparu sous ses pieds.

Retrouver un personnage connu, même si tout le reste change, est une posture de continuité, de constance, dans un univers où tout le reste ou presque peut changer.  Et ça rend cette relation au personnage extrêmement confortable et réconfortante.  C'est comme enfiler un vieux chandail qu'on connaît tellement bien que les plis du coude sont au bon endroit, la capuche parfaitement adaptée à la tête et dont on se souvient de l'avoir porté mille fois.

Bref, c'est le fun des fois, de retrouver quelque chose comme un personnage-réconfort-parce-qu'archi-connu.  Ça fait tout simplement du bien!

@+ Mariane

jeudi 15 avril 2021

Kagagi de Jay Odjick

 Kagagi  Jay Odjick Hannenorak 80 pages


Résumé:
Matthew est un adolescent ordinaire, qui est amoureux de la fille populaire de son école, a un meilleur ami et vit avec une ancienne employée de ses parents qui l'a adopté.  Une vie assez normale quoi.  Le jour où un mystérieux homme débarque pour lui annoncer qu'il est l'élu de son peuple, destiné à sauver l'humanité entière du Windigo.  Pour le faire, il se retrouve doué de pouvoirs super-héroïques et devient Kagagi.

Mon avis:
L'auteur, lui-même issu des Premières Nations, s'est amusé à écrire une histoire de super-héros en s'inspirant de leurs mythes et légendes et ma foi, c'est plutôt bien.  Parfait, non, excellent, non plus, il a encore quelques croûtes à manger, mais n'empêche, le résultat est plutôt honorable.  

Matthew, adolescent tout ce qu'il y a de plus ordinaire, est présenté comme étant un personnage autochtone dès le départ, sans qu'il soit vraiment mêlé de près à ses origines culturelles, ayant été adopté assez jeune.  La découverte de son héritage se fera plus tard dans le livre, au même moment où ses pouvoirs, qu'il a toujours possédé, lui seront révélés.  Le super vilain est d'ailleurs un personnage important de la mythologie autochtone: le Windigo.  Bref, la manière dont l'auteur crée et met en scène un personnage issu de son imaginaire culturel est très bien et on accroche à cette partie de l'histoire.

Le bât blesse ailleurs.  Si dans les scènes où les personnages sont représentés en super-héros, l'auteur réussi avec un talent manifeste au niveau du dessin, il en va autrement dans les scènes ordinaires: le dessin souffre d'une absence de mouvements, le découpage est tout juste correct et certains plans sont carrément ratés (la scène sur la piste de danse où tous les personnages semblent couchés plutôt que debout, entre autres). 

De plus, l'intrigue est brouillonne et les personnages sont faits d'un bloc, sans la moindre nuance.  Ce qui explique qu'on écarquille des yeux devant la réaction de Matthew à un moment pivot de l'histoire: il n'a jamais eu ce genre de réaction avant et rien dans tout ce qui nous a été présenté depuis le début de l'histoire nous pousse à croire que cette réaction est logique.  Les dialogues sonnent d'ailleurs faux à certains moments, mais je ne sais pas s'il s'agit ici d'un effet de traduction.

Ce n'est pas que tout est mauvais, mais ça sent la première oeuvre: beaucoup de dévouement, une passion véritable et sincère pour les histoires de super-héros, mais encore des failles dans le rendu final.  Bref, de bonnes idées, mais il va falloir encore quelques albums à l'auteur pour emmener son talent à son plein potentiel.

Ma note: 3/5

lundi 12 avril 2021

Le lecteur-écureuil et le lecteur-cigale

 Salut, 

Il y a plusieurs types de lecteurs, cela est en soi évident.  Il y a aussi plusieurs types de relation aux livres.  Je veux dire, il y en a qui traînent leurs livres partout (coupable), d'autres qui les remplissent de notes (coupable) et d'autres qui pestent dès que la jaquette est moindrement abîmée (coupable).  Mais aujourd'hui, j'ai plutôt envie de parler de la relation à l'accumulation de livres.  On va donc parler pour les fins de la chose diviser les types de lecteur en deux grandes catégories: les lecteurs-écureuils et les lecteurs-cigales.

Les lecteurs-écureuils font comme leur version animale avec les noix: ils accumulent les livres, les ramassent et les préservent soigneusement.  On peut le savoir dès qu'on met le pied chez eux qu'ils en sont: leurs murs sont couverts de bibliothèques, souvent remplies à pleine capacité.  Mais il y a plus.  Les lecteurs-écureuils vivent dans la peur quasi permanente de manquer de lecture, même si c'est virtuellement impossible dans le monde moderne avec l'accès aux bibliothèques et aux livres numériques.  Le manque est impossible, mais ne fait pas disparaître le besoin d'accumuler, d'acheter, même parfois des livres qu'on a déjà lus!

Le lecteur-écureuil ramasse donc et il est souvent méticuleux avec ses précieux livres.  Je le confesse, je suis une lectrice-écureuil: j'ai beaucoup trop de bouquins chez moi!  Sauf que depuis quelque temps, il me semble que je regarde mes livres et je me dis: ai-je vraiment besoin de garder celui-ci?  Vais-je vraiment lire celui-là, acheté il y a plusieurs années?  J'ai commencé à faire du ménage.  Ça m'a beaucoup fait réfléchir à mon rapport aux livres.  Il y en a que je n'aurais jamais pensé mettre de côté il y a quelques années qui ont pris le chemin des bouquineries et des boîtes à livres.  Parce que même si j'ai toujours de merveilleux souvenirs de lectures, je sais que je ne les relirais pas.  Dans ce cas, pourquoi les garder?  

Les livres lus, à moins d'avoir une valeur quelconque ou d'être sûr qu'on va les relire, n'ont comme tel pas à être gardés.  Les livres que l'on n'a pas encore lus par contre, c'est une autre histoire.  D'ailleurs, quel lecteur lira vraiment la totalité des livres qu'il a dans sa bibliothèque, voir qu'il achètera dans sa vie?  C'est aspect du lecteur-écureuil en dit souvent bien plus sur lui que ce qu'il a déjà lu: les livres que l'on accumule dans le but de les lire sont autant de désirs que de promesses à soi-même, d'engagements envers des auteur.e.s (on ne les a pas lus, mais on a acheté leurs livres!), d'une certaine quantité de culpabilité (je l'ai acheté, je vais le lire!), mais aussi de passades (une brève passion pour les auteurs russes du XIXe siècle qui vous traîne sous pendant des années) tout comme de rappels de grands amours qui se perpétue et qu'on sait qu'on peut retrouver en tendant la main vers nos tablettes.

Le fait d'être un lecteur-écureuil en dit long sur le rapport aux livres, de la façon dont on les perçoit et de la place qu'occupe la lecture dans nos vies.  Et même si c'est très personnel, la majorité des grands lecteurs que je connais sont aussi des lecteurs-écureuils.

Le lecteur-cigale, lui, qui n'accumule rien, qui trouve ses lectures au jour le jour et vit sans penser à ses lendemains de lecteur.  C'est une espèce rare.  On m'a dit que ça existait, mais je n'en connais pas.  En fait, je pense que son existence est une légende urbaine...

@+ Mariane

jeudi 1 avril 2021

L'atelier de Marie-Claire de Marguerite Audoux

 L'atelier de Marie-Claire  Marguerite Audoux  Talents hauts Collection Les plumées 348 pages


Résumé:
Marie-Claire est désormais installée à Paris et travaille dans l'atelier de Madame Dalignac.  Celle-ci, une patronne généreuse, fourni du travail à ses employées et les paie le mieux possible. Ça n'empêche pas les périodes de chômage, les clientes difficiles, les logements minuscules et la maladie qui frappe, alors que l'on ne peut pas prendre une seule journée pour s'en remettre.  Dans cet atelier où elle est penchée sur son ouvrage, Marie-Claire continue sa vie.

Mon avis:
Suite sans en être une, ce roman peut se lire de façon tout à fait distincte de Marie-Claire, auquel il fait au fond très peu référence.  C'est le même personnage, mais à une autre époque de sa vie.  Marie-Claire est la même: toujours observatrice fine de son environnement, du comportement de ses compagnes de travail, sans jamais juger, ni même se mettre en avant dans les histoires.  Elle est plus active, plus présente dans cet opus, mais reste quand même effacée par rapport aux événements qui semblent la porter plus qu'elle les vit.

L'atelier est un lieu important de l'histoire.  C'est là que les ouvrières se rassemblent, parlent en cousant, chantent, se racontent des histoires.  Comme aujourd'hui, elles amènent des parcelles de leur vie quotidienne au travail et on est témoin des vies des unes et des autres.  De Bergeonnette la bretonne qui regrette son coin de pays et en chante les chants marins quand elles s'installent devant leurs machines à coudre.  De Bouledogue qui est l'éternelle fiancée et rêve du jour de son mariage.  De Sandrine, éprise du père de ses enfants, qui pourtant ne l'a pas épousée, même si tous deux s'usent au travail pour subvenir à leurs besoins.  De Mme Dalignac, femme bonne, qui se fait littéralement exploiter par ses clientes aux exigences impossibles et mauvaises payeuses, pourtant soutenue et aimée par le patron, son mari, ce qui ne suffit pas à payer les factures.

La description du travail de couture, la minutie et le talent exigée par celle-ci, tout autant que l'absence de reconnaissance et de salaire pour ceux-ci, sont décrites avec talent.  De même, l'atmosphère de l'atelier, les heures passées courbées sur l'ouvrage, parfois même toute la nuit.  La solidarité qui y règne face au dur labeur, alternant entre la surabondance sous laquelle elles croulent et les périodes mortes où elles doivent s'engager ailleurs, faute de travail.  L'impact sur leur santé, fait de dizaines de petits détails, nous plonge mieux que n'importe quel manuel d'histoire dans cette période, cette classe sociale et ce milieu de travail.  

On retrouve ici l'extrême sens de l'observation de l'auteure, ses descriptions aiguisées et qui rendent tellement bien les atmosphères que même si elle décrit peu les lieux, on croirait y être parce qu'on est plongée dans l'atmosphère sensorielle de ceux-ci.  Ceci dit, par rapport au premier, ou peut-être est-ce que j'avais déjà goûté à la plume de l'auteure, m'a moins plu: on est toujours dans la suite de tableaux qui sont plus ou moins liés aux autres, mais l'effet d'ensemble est plus réussi.  Peut-être est-ce en partie dû au fait que la campagne se prête mieux à ce genre d'exercice qu'un atelier de couture ouvrier.  L'écriture somme toute plutôt contemplative de l'auteure n'est pas entièrement adaptée à la ville.  Elle reste toutefois magnifique et porteuse de la poésie qui la caractérise.

Point à noter: un personnage que Marie-Claire croise est une personne noire.  Elle trouve le moyen de faire comprendre à une occasion qu'un autre personnage prononce ce mot aujourd'hui honni pour désigner les afro-descendants, sans le mentionner dans le texte.  Preuve que même à l'époque, il était connu comme une insulte et que ce n'est pas tout le monde qui était prêt à l'endosser.

Ma note: 4.5/5

lundi 29 mars 2021

Corpus littéraire et autres lectures scolaires

 Salut,

Récemment, l'idée est revenue dans l'actualité (merci l'aile jeunesse de la CAQ), de construire un corpus littéraire d'oeuvres obligatoires à lire au cours de nos études.  Dire que l'idée n'est pas nouvelle est un euphémisme: c'est comme la mauvaise herbe, cette idée finit toujours par revenir!  Elle a des pour et des contre, comme toutes les idées.  

Dans la colonne des pour, c'est l'idée d'une culture commune qui rassemble le plus.  Après tout, c'est plus facile d'avoir une discussion si on a les mêmes références.  Le hic étant: quelles oeuvres devraient devenir ces références.  Et c'est là que le bât blesse et fait très mal: lesquelles choisir?  Parce que la littérature québécoise, si jeune soit-elle, regorge de livres qui valent la peine d'être lus et même d'être connus d'un plus vaste public.  Si on sort la tête des romans du terroir (qui sont un instrument de torture pour adolescents et ne représentent vraiment plus les valeurs d'aujourd'hui), un paquet d'oeuvres valent la peine et limiter la liste à une poignée serait un exercice périlleux.  Juste cette partie représente un exercice d'équilibriste.  Sans compter que j'entends d'ici les glandes salivaires de quelques éditeurs face à l'opportunité de voir un de leurs livres à l'étude partout au Québec.

Parmi les contre, il y a le fait que ce ne sont pas toutes les oeuvres qui sont bonnes à lire pour tout le monde.  Les profs sont des professionnels après tout et c'est à eux de faire les choix.  Et que leur boulot est autant de donner le goût de la lecture que de faire découvrir la littérature.  Sauf que bien des livres gagnent à être lus même si on n'est pas porté vers eux, même s'ils demandent un effort.  Et que ça vaut parfois la peine d'être confronté ou mis au défi par une histoire.  J'ai des amis qui sont profs de français et qui se sont résolus, par simplicité et parce qu'ils en avaient marre de se battre, à mettre à l'étude des oeuvres plus faciles et à éviter les classiques.  Avoir un corpus obligatoire leur donnerait un bon coup de pied au derrière et leur donnerait un argument de poids face aux élèves: voyez, tout le monde y passe!

Je suis plutôt pour l'instauration d'un corpus, mais je le verrais plutôt comme une  liste souple ayant un certain nombre d'oeuvres et dans lequel les profs pourraient piger.  Ici, on lirait Anne Hébert, ici Gabrielle Roy et là Michel Tremblay, dépendant des profs et des écoles.  On pourrait comprendre les gens de Sorel de préférer Le Survenant à Maria Chapdelaine par exemple.  Faire une liste d'une trentaine de titres et dire: voilà, vous devez en lire une par année au secondaire.  J'ai récemment vu passer le dernier corpus littéraire du programme français et ça m'a fait passer l'envie des corpus rigides: 12 livres sur 15 étaient écrits par des hommes blancs...  Au XXIe siècle.  Vraiment, c'était pas demandé un peu de diversité?  D'autant plus que les plumes féminines françaises sont nombreuses et qu'un paquet de riches plumes issues de la diversité ont émergé depuis vingt ans. Je vais laisser aux Français le soin de faire leurs propres choix, mais il me semble qu'ils sont un peu répétitifs.

Mais bon, je crois que personnellement, je décollerais le nez du roman.  C'est un genre majeur, je sais, mais il demande du temps pour s'y investir.  Pourquoi pas ne pas privilégier les nouvelles quand il s'agit de corpus obligatoire?  Pas mal tous les grands auteurs ont publié des nouvelles ou même des recueils de nouvelles.  C'est un genre négligé et qui pourrait, par son format et son abondance, fournir largement une culture commune et ouvrir des portes.  Lire une nouvelle d'une trentaine de pages, si c'est plate, ça peut être pas mal moins rébarbatif qu'un roman, mais ça peut fournir autant la conversation.  Pour le reste, laisser aux profs leur autonomie.

De même, on pourrait varier les oeuvres d'une année à l'autre.  Dire, voici les cinq nouvelles au programme au secondaire, une par niveau et on change à chaque année.  Ça détruirait l'idée de culture commune?  Pas nécessairement, l'idée d'une culture commune est que tout le monde ait des points de référence en commun, pas que tout le monde ait lu exactement la même chose.  Si tous les élèves d'une cohorte ont lu Michel Tremblay et ceux de la suivante Anne Hébert, ce n'est pas si grave: tous les deux auront en commun d'avoir été lus par une grande quantité de personnes et en bien ou en mal, on parlera d'eux.  C'est comme ça que se construisent les références communes: quand on en parle.

Bref, j'aime bien l'idée d'avoir un corpus en commun, de bâtir des références culturelles communes, mais je crois que les vieilles formules ont besoin d'un peu d'époussetage.  On peut très bien atteindre certains objectifs sans imposer des lectures mur à mur.

@+ Mariane

lundi 22 mars 2021

L'imaginaire importé de la jeunesse

 Salut!

Si je vous disais, citez-moi un classique de la littérature jeunesse, que répondriez-vous?  Peut-être que quelques-uns me citerait les grands conteurs, en partant, le trio des Grimm, Andersen et Perreault.  Peut-être que vous me parleriez de Peter Pan, de Bambi et d'Alice au pays des merveilles.  D'autres me citeraient Mary Poppins, Le Magicien d'Oz et autres Mulan.  Ce sont d'excellentes histoires.  Elles ont d'ailleurs presque toutes passées par la moulinette Disney!  Elles ont aussi un autre point en commun: à l'exception de Perreault, elles n'ont pas été écrite en français.

Je n'ai absolument rien contre le fait de lire des textes créés originalement dans une autre langue.  Au contraire, je trouve que la capacité d'appréhender d'autres imaginaires que le nôtre est un atout, une force même.  Sur notre belle planète où les informations circulent à la vitesse grand V, connaître l'Autre avec tous les petits détails, manières d'être, références culturelles qui en font une société, une culture même est quelque chose de positif.  Et quel meilleur moyen de plonger dans une autre culture que par la fiction?

Le hic, c'est qu'en faisant la liste de toutes les oeuvres classiques pour la jeunesse que je connaissais, je me suis rendue compte que parmi elles, bien peu sont en version originale française.  Ok, il y a Les trois Mousquetaires!  Mais combien d'autres?  Plus jeune, j'ai lu la Comtesse de Ségur, j'ai été en contact avec Jean de la Fontaine et je me suis délectée avec Jules Verne, Tintin et Astérix.  Sans oublier un peu plus tard les Yoko Tsuno, Scrameustache et cie...

Je cite surtout des oeuvres françaises, je sais, mais j'ai beau réfléchir, je ne suis pas capable de nommer des oeuvres jeunesse québécoise qui auraient traversé les âges depuis ma jeunesse.  Notre littérature, particulièrement jeunesse, est encore jeune et elle n'a pas encore produit de grands classiques qui se transmettent de génération en génération.  Ça peut arriver, il va forcément en avoir à un moment ou à un autre, mais là-dessus, je ne suis pas inquiète.  Le milieu de la littérature jeunesse au Québec est bouillonnant de créativité, ce n'est qu'une question de temps.

Ce qui m'inquiète un peu, c'est le fait que notre imaginaire soit dominé par d'autres imaginaires venus d'ailleurs.  Les grands récits que tout le monde connait sont aujourd'hui majoritairement issus du monde anglo-saxon et sont porteurs des valeurs et des références qui les supportent.  Pour le monde francophone, beaucoup sont en communs, d'autres non.  Si toutes vos histoires se passent à Londres, ont des noms à consonnance anglaise et des appellations anglophones (Mr, Mrs et Miss au lieu de M. Mme et Mlle par exemple), comment se reconnaître dans la vie quotidienne dont les références sont autres?  Et en plus, le pouvoir des histoires rend incroyablement cool tous ces petits détails: on veut tellement s'identifier aux personnages quand on est jeune!  À côté de ça, le quotidien peut paraître tellement fade: s'il n'est pas enrichi des couleurs de la fiction, comment s'y projeté?

Je rêve en couleur parfois, mais j'aimerais voir accéder à autant de visibilité des oeuvres écrites dans toutes les langues, provenant de toutes les cultures.  Parce que l'important, c'est le contact avec ces oeuvres et ces cultures.  En ce moment, celle qui traversent le plus facilement les frontières, autant physiques que celles des langues sont produites dans un univers anglo-saxon.  On en oublie d'excellents contes qui sont issus du monde arabe (comme ceux des 1001 nuits, y'a pas juste Aladin tsé!), de la Chine et du Japon, du territoire africain au grand complet, de l'Amérique du sud, des Premières Nations ici...  Le monde est tellement plus vaste que les grands récits qui en ce moment sont les plus rassembleurs parce que les plus répandus.

Ça ne m'empêchera pas de garnir les bibliothèques de mes filleul.e.s des aventures de Peter Pan et cie.  Je vais peut-être être juste un petit peu plus attentive à y ajouter des oeuvres d'ici et d'ailleurs, moins connues, même si ce ne sont pas des classiques, qu'ils s'habituent à y voir l'égal de leurs si sympathiques congénères fictionnels.

@+ Mariane

jeudi 18 mars 2021

La pensée blanche de Lilian Thuram

 La pensée blanche  Lilian Thuram  Mémoire d'encrier 308 pages


Résumé:
D'où vient le fait que les Blancs se considèrent supérieurs aux Noirs?  À l'esclavage, à une supposée infériorité naturelle ou culturelle?  D'où cette idée est-elle partie et pourquoi perdure-t-elle?  Dans cet essai, Lilian Thuram essaie d'aller à la source des choses pour faire la différence entre le construit et le réel et faire un peu de ménage dans les grandes raisons qui ont mené à l'existence des races et du racisme, sans mettre la faute sur les uns et les autres.

Le livre est divisé en trois parties: l'histoire de l'infériorité et de l'esclavage, la mise en place de la suprématie blanche et les pistes de solutions pour sortir de ce qu'il appelle la pensée blanche.

Mon avis:
Faites vos recherches qu'ils disent.  Visiblement l'auteur les a faite et en profondeur, mais ce qui est fascinant, ce sont ses conclusions: les Blancs, comme les Noirs sont prisonniers d'un système de pensée qui perpétue les inégalités, évidemment au bénéfice apparent des premiers, mais sans tout à fait l'être.  La pensée blanche a été créé de façon verticale pour que les blancs pauvres appuient leurs dirigeants de la même couleur de peau, quand bien même qu'ils se feraient autant exploiter par eux que leurs camarades de misère noirs!

La première partie fait d'abord l'historique de l'esclavage et de la différence de statut entre les Blancs et les Noirs: non, ils n'ont pas toujours été vus comme inférieurs et durant la grande majorité de l'histoire, les esclaves ont été des Blancs, propriété d'autres Blancs.  Ensuite, les Blancs ont retenu de l'histoire ce qui les avantageaient.  L'Égypte est africaine, pas européenne et les Grecs étaient bien plus proches, culturellement, des courants de pensée de l'Asie Mineure que de l'Europe avant l'avènement de Rome.  Pourquoi alors en faire les racines de la civilisation occidentale?  Poser la question est important, car on voit que l'appropriation culturelle ne date pas d'hier.

C'est avec le contact avec les Amériques que tout change et que la couleur de la peau devient un marqueur social d'importance: car voyez-vous, les Européens qui s'élançaient par-delà les océans n'avaient pas grand-chose d'autres en commun, mais ils se sont servi de cela pour se distinguer de l'Autre, d'abord habitants des Amériques, puis l'Africain.  Pour ajouter une couche de respectabilité, on a ajouté la religion (on va les sauver!), mais au fond, la motivation première était simple: le profit.

Cette première partie est profondément nourrie d'exemples et de contre-exemples.  L'auteur va là où d'autres auteurs n'ayant probablement pas ses sensibilités n'oseraient pas aller.  Il montre les mêmes événements par un prisme différent.  Évidemment, il y a une argumentation derrière la présentation de ces faits (c'est le cas de tous les essais), mais sa logique est extrêmement intéressante à suivre et il sort de bien des sentiers battus.

La deuxième partie, plus idéologique, est aussi le coeur de l'argumentation de l'essai et montre ce que l'auteur appelle la pensée blanche: comment un système, créé de toutes pièces, a conçu une échelle sociale basée sur la couleur de la peau.  Comment ce système s'est autojustifié (sauvage versus civilisé, chrétien versus païens, blancs contre noirs, etc) et comment à chaque fois que des arguments contraires apparaissaient, il a su se renouveler pour maintenir le statu quo (par les armes, par la religion, par la biologie, par la sociologie, par l'économie).  Cette partie est un peu plus ardue à lire, mais elle est passionnante, car l'on voit que si les époques et les arguments varient, la logique reste la même: justifier une pyramide sociale au profit d'une élite.  L'auteur par contre, va ici beaucoup plus loin que les différences de couleur de peau et montre que les Blancs ont eux aussi été instrumentalisés, surtout ceux des classes les plus pauvres.  Comment l'argument de la couleur de la peau a été utilisé pour mieux diviser de potentielles alliances de classe.  Cette partie est largement fouillée et bien expliquée et elle montre aussi l'absurdité des distinctions de couleurs de peau: à une époque, les Irlandais n'étaient pas considérés comme blancs...

Au travers de cette partie, il fait aussi l'apologie de tous ceux, qui, au fil des siècles et souvent au péril de leur vie sont allés contre le courant dominant et ont dénoncé ce système de pensée.  Manière de montrer que la pensée blanche n'a au fond jamais fait l'unanimité.

La troisième fait un état des lieux actuels et des pistes de solution pour dépasser les différences construites de manière abstraite.  Cette partie, quoique aussi intéressante à lire que les autres, m'a parue un peu moins solide que les deux précédentes.  Ce qui y figure a déjà été dit et redit maintes fois.  Hélas, il faut le redire.

Cet essai, accessible, clair et riche en information sans être barbant est à mettre entre toutes les mains. Pas uniquement parce qu'il est très intéressant: parce qu'il refuse la culpabilité des uns et des autres et montre l'importance de construire ensemble un avenir meilleur.  Les Noirs tout comme les Blancs.

Ma note: 5/5 

jeudi 11 mars 2021

L'armée de volupté d'Alphonse Momas

 L'armée de volupté  Alphonse Momas  Lu en numérique libre de droits, disponible ici


Résumé:
Émile Lodenbach est amoureux fou de Lucette, une femme libre, qui ne se refuse à lui, tout en lui laissant vaguement croire qu'un espoir est possible.  Décidé à l'oublier dans les bras d'une autre, il tombe sur Lucie, un quasi-sosie de Lucette avec qui il entame une liaison.  Mais Lucie est elle aussi mystérieuse.  Bientôt lui parviennent de mystérieuses lettres, demandant dans des termes intriguants s'il souhaite se joindre à l'armée de volupté.

Mon avis:

Quoique en dise, la littérature érotique en dit souvent bien plus long sur une époque que l'on ne voudrait le croire.  Les tabous, les gestes transgressifs mais excitants, les signaux de disponibilités ou les gestes érotiques sont autant de révélateurs d'un climat social.  Bref, là, on est à la Belle Époque de Paris, soit le début du XXe siècle et les contraintes sociales sont lourdes sur les femmes autant que sur les hommes.  C'est pourquoi y imaginer une société basée sur le consentement *** (faut bien lire les notes de bas de pages sur ce point) et où les femmes ont le pouvoir est très révélateur.  Le problème est que dès que l'on gratte, les vieux clichés sur la sexualité des hommes comme des femmes ne sont pas loin.  Mais ça devait être révolutionnaire pour l'époque!

Notre héros donc, veut oublier une femme dans les bras d'une autre et sera progressivement introduit à l'armée de volupté, association qui fait la promotion de l'amour et du plaisir sans contrainte et où tous sont libres de céder à leurs désirs.  Le hic: les classes sociales de l'époque font que si maîtres et serviteurs se côtoient, les hiérarchies sociales y sont respectées et même reproduites.  Aux aristocrates les plus hauts niveaux du pouvoir et aux autres, le reste!  Et le tout est sous la supervision d'un ecclésiaste nommé l'Abbé Rectal (ça ne s'invente pas) et dirigé depuis un couvent.

Sa relation avec Lucette, puis Lucie (qui se révèleront être des soeurs) en bien évidement conçue pour émoustiller le lecteur, mais on se demande pourquoi certains allers-retours sont nécessaires.  On apprendra vers la fin qu'il se cache sous les apparences une histoire de famille que je qualifierais de bizarre (bon, le père de famille qui fait en sorte que ses deux filles soient initiées aux plaisirs de la chair en hébergeant un jeune prêtre dans la famille spécialement pour ça... entre autres!).

L'aspect littérature érotique peut être déroutant pour le lecteur moderne.  Beaucoup d'actions se passent par des dialogues, là où aujourd'hui on décrirait les sensations.  Le lecteur doit donc compléter avec sa propre imagination bien des passages.  De même, le livre a une obsession pour les rituels codifiés et les gestes de communication réservés aux seuls initiés.  Et époque oblige relever sa jupe est un acte hautement érotique.  Dépendant de quelle hauteur et de si on relève à la cheville, aux genoux ou aux épaules (dévoilant également la poitrine) est également un signe...  Bon point pour lui, l'auteur est au courant de l'existence du clitoris et de son rôle dans la sexualité féminine.

Le texte est fortement daté.  C'est plus un objet culturel à lire qu'un texte érotique comme tel.  Les fantasmes, les tabous et les interdits ont tellement changé en un siècle que bien des choses qui devaient être très émoustillantes à l'époque sont devenues de nos jours...  euh, ennuyantes.  Vous pouvez passer si vous cherchez de la littérature érotique comme tel.

Ma note: 2.5/5

lundi 8 mars 2021

Grimper sur les épaules des géants

Salut!

Je ne sais pas de quand datent les histoires.  Je sais juste qu'il y a très longtemps, quelqu'un a commencé à en raconter une.  Puis une autre a suivi, puis une autre.  Quelqu'un a inventé des effets de voix, un autre d'agencer les mots afin que le même son termine chaque phrase.  On a ensuite appelé ça la poésie.  Quelqu'un a mis du rythme dans les mots et a commencé à lier les syllabes en les mêlant à des notes et a ainsi créé la chanson.  Très longtemps après, quelqu'un a réussi à mettre les sons, puis les mots, puis les phrases sur un support écrit et encore là, les histoires et les humains qui les écrivent ont exploré, ont inventé de nouvelles façons d'écrire des histoires, de les raconter, de les faire parvenir à d'autres.  Chaque méthode a été la source de nouvelles idées, de nouvelles façons de les raconter et de les faire circuler.

La fiction est un gros morceau de pâte à modeler aux possibilités infinies.  C'est même mieux qu'un morceau de pâte à modeler à vrai dire: c'est une matière qui n'a pas de limite autre que celle de notre imagination.  Et ça, les êtres humains en ont à revendre.  Depuis d'aube de l'humanité, on joue avec cette matière, l'étirant, la tordant, la compressant dans tous les sens, de toutes les façons.  Mais ce n'est pas un processus qui se fait de façon individuelle, mais bien de façon collective.

Quelqu'un a inventé la poésie... Mais depuis des siècles, chaque génération a foutu le bordel dans le genre, le réinventant, le repensant en profondeur, lui imposant des limites, supprimant ses limites.  Des poètes symbolistes se sont amusés à écrire en faisant des calligrammes, on a eu des vers libres, des sonnets corsetés et plus récemment, le rap et le slam.  Les expériences de chacun nourrissent les idées et les conceptions des autres qui à son tour, les poussent plus loin, n'en retiennent qu'un élément ou créent autre chose en réaction.  Le roman par exemple, est une invention qui a à peine huit siècles, contrairement au conte, à la fable et à l'épopée et est directement conçu pour être lu et non raconté, ce qui est en soi une révolution par rapport à tout ce qui a existé avant.  Les techniques, les matériaux, les modes de diffusions, tout ça danse ensemble pour donner lieu à de nouvelles formes qui sont autant de ballons d'essai.  Certaines se développent, d'autres meurent sur place, ça, les créateurs ne peuvent jamais le savoir à l'avance.  Je pourrais continuer encore longtemps...

Je pense souvent à ça quand je m'assois à mon ordinateur pour écrire.  Je ne suis qu'une goutte d'eau dans un océan de création, mais je grimpe sur les épaules de chaque personne qui un jour, quelque part, a pris le temps de créer une histoire et de la partager.  Parce que dans le réseau dense des idées, chaque petit coup d'épaule à la roue a apporté quelque chose, même si parfois, ce n'était pas plus puissant que le souffle d'un battement d'ailes de papillon.  Peut-être suis-je ce papillon?  Je n'en aie aucune idée.  Je pense juste souvent, assise tranquille chez moi, alignant les mots sur mon clavier, que je suis à la fois une riche héritière et une future ancêtre.  Les deux à la fois.  La seule chose dont je suis sûre, c'est que je grimpe sur les épaules des géants qui m'ont précédé et que des fois, j'ai un peu peur d'où tout cela peut me mener.

@+ Mariane

jeudi 4 mars 2021

Marie-Claire de Marguerite Audoux

 Marie-Claire  Marguerite Audoux  Éditions Talents hauts  Collection Les plumées  


Résumé:
La mère de Marie-Claire est morte, son père, incapable de s'occuper de ses deux filles.  Les deux gamines sont confiées à l'orphelinat.  Là, la petite Marie-Claire, observe, découvre: les gens, les lieux, les sensations.  Elle tisse une relation avec Soeur Marie-Aimée, faite d'amour et de non-dits, même si enveloppé d'une réelle tendresse.  Arrivée à l'âge de prendre son envol hors du couvent, au lieu de l'atelier de couture, Marie-Claire sera envoyée comme bergère à la campagne.

Mon avis:
Oh là là... Il y avait un moment que je n'avais pas eu autant l'impression d'avoir une véritable plume sous les yeux.  Parce que le talent de l'auteure est indéniable.  Le rythme lui est très personnel.  Le vocabulaire est précis, sans être forcément riche.  La manière de bâtir l'histoire, par courtes histoires superposées, pas nécessairement liées, est personnelle, mais fonctionne très bien.  L'importance accordée aux cinq sens, et la façon de les décrire, donne une vivacité étonnante au récit.

C'est aux petits, aux personnes ordinaires et aux styles de vie simple que ce consacre ce roman.  Rien n'est riche, tout est simple, mais pourtant, elle fait ressortir les milles et une facettes de cette vie que l'on pourrait croire morne.  Dans les yeux de Marie-Claire, une visite chez l'infirmière du couvent devient un prétexte pour décrire le bruit des pas dans les escaliers, puis sur le gravier.  Une messe, l'occasion de décrire la lumière dans les quelques vitraux et comment ceux-ci, même imparfaits, filtrent la lumière du soleil.  Une leçon, l'odeur de la craie.

Son héroïne semble évanescente à force de ne jamais s'exprimer, mais d'être simplement l'observatrice plutôt que l'actrice des événements, même lorsqu'elle en est au coeur.  Pourtant, c'est justement cette observation d'une grande finesse qui fait sa caractéristique principale: car si elle voit, elle ne comprend pas tout et pose sur les choses et les gens un regard égal, dépourvu de jugement.  La personne qui lit comprendra selon ses propres références et juste en cela, elle réalise un petit exploit littéraire.

On se demande au fil du récit si à un moment, l'histoire va s'envoler, mais non, elle chemine, tranquillement, sans faire d'éclats, mais justement, à la lecture on réaliste que ce n'est pas nécessaire.  La beauté du texte réside dans son écriture, bien plus que dans son intrigue.  On est aux côtés de l'héroïne et l'on vit avec elle.  Tout simplement.  Ce livre n'a besoin de rien de plus pour charmer.

Ma note: 4.75/5

lundi 1 mars 2021

Auteur.e.s mort.e.s avant 1950 ou les joies du domaine public!

 Salut!

Je ne suis pas une grande fan de livres numériques, sauf pour une chose: tout ce qui appartient au domaine public, aussi appelé libre de droits.

Ok, ça mange quoi en hiver ce truc-là?

Par la loi de la nature et jusqu'à preuve du contraire, tous les êtres humains vont mourir un jour.  Quand, on ne le sait pas.  En attendant, tous les êtres humains peuvent produire une oeuvre, qu'elle soit écrite, peinte ou sculptée (on ajoute les enregistrements sonores et visuels, mais c'est pas le point ici).  Ça a été une longue bataille sur lequel je ne reviendrais pas, mais les artistes ont gagné le droit de se voir payer un montant quand leur oeuvre est vendue/interprétée/tout autre variante où elle est utilisée.  On appelle ça le droit d'auteur.  Au moment de la mort d'un.e artiste, peu importe son domaine de création, les droits d'auteur.e passent à ses ayants droits, soit les personnes qui par filiation ou par testament, héritent de ceux-ci.  Ceux-ci peuvent donc toucher les dits-droits d'auteurs pour une certaine période de temps.

(À partir d'ici, oublier les autres domaines de la création autre que l'écrit, je suis loin d'être assez calée dans le domaine pour répondre à vos questions.  Oublier aussi tous les autres territoires en dehors du Canada et pour certains cas, la France et les États-Unis (parce que je zieute aussi ce que font la France et les États-Unis dans ce domaine!).)

Après un certain nombre d'années, les oeuvres tombent donc dans ce que l'on appelle le domaine public.  C'est-à-dire que les oeuvres ne sont plus soumises à des droits d'auteur, peuvent être reproduites, copiées et adaptées sans avoir à payer un sou de redevance.  De même, elles peuvent être téléchargées librement sur Internet, sans le moindre souci.  Le texte devient libre!  Certes, on doit le citer si on l'utilise (rende à César quoi!), mais on n'a pas à débourser un sous pour le faire, on ne peut pas le faire passer pour le sien (ça reste du plagiat), mais tant que la source est bien identifiée, et bien, amusez-vous!

C'est génial n'est-ce pas?  Oui, mais c'est aussi un joyeux bordel. 

Parce que voyez-vous, les pays ne sont pas tous d'accord avec le nombre d'années après la mort de l'auteur.e l'oeuvre tombe dans le domaine public.  Pour le Canada et jusqu'à nouvel ordre, c'est 50 ans suivant l'année de décès de l'auteur.e pour les oeuvres écrites (romans, poésie, essai, pièce de théâtre, etc).  La loi sera bientôt modifiée pour être portée à 70 ans après l'année de décès de l'auteur.e, suite aux renégociations de l'ALENA (ici, un gentil doigt d'honneur à Donald Trump!).  Donc, au moment de la publication de ce billet (mars 2021), tous les auteur.e.s mort.e.s avant 1970 sont dans le domaine public au Canada, à l'exception des cas où l'oeuvre a des  co-auteur.e.s (dans lequel cas, faudra attendre la date de décès ou des co-auteur.e.s)... mais pas en Europe pour qui la référence est de 70 ans.  Aux États-Unis, suite à une modification législative en 1998 (Surnommée le Mickey Mouse protection act... devinez qui a poussé pour son adoption?)  c'est un bordel encore plus grand parce que dépendant si l'oeuvre a ou non été publiée avant 1978, les règles diverges et... j'irais pas plus loin!  Je suis moi-même perdue devant leurs façons de traiter le domaine public!

Donc, si vous avez une tablette ou une liseuse, vous pouvez prendre l'aéroport à Montréal avec des fichiers légaux qui deviennent illégaux à la douane...  Conseil d'amis, tenez-vous en à 70 ans, c'est plus sûr.

Dernier point, la traduction: si l'oeuvre a été traduite, la traduction a aussi ses droits d'auteur.  Au Canada, je n'ai trouvé aucune information à ce sujet, mais en France, vous devez attendre les 70 ans après la mort du traducteur...  Donc, zéro inquiétude pour les textes du XIXe siècle et pour les livres en langue originale.  Les traductions plus récentes sont exclues du droit public.  Et vous pensiez que retraduire certains livres était seulement pour la beauté de la chose?  Bien sûr que non, il y a également des raisons commerciales derrière.

Mais bref, faut être au courant des règles, faut surveiller, cela veut surtout dire que chaque année, au 1er janvier, une floppée de nouvelles oeuvres deviennent accessibles.  En 2021, nul autre que George Orwell est entré dans le domaine public en Europe (attendez-vous à quelques adaptations de 1984!). 

Ça veut aussi dire que des milliers d'oeuvres, parfois indisponibles depuis des années sur le marché du livre régulier deviennent accessibles.  Tout est à portée de main: c'est légal et c'est gratuit.  On peut aller les chercher sans problème.  Mes sites chouchous pour en trouver, c'est ici pour l'international et ici pour le québécois.  Il y a une véritable mine d'or là-dedans.  Bien sûr, le temps ayant écrémé, on a gardé les oeuvres les plus populaires ou considérées comme étant les meilleures des auteur.e.s, mais souvent, leur oeuvre est plus vaste.  Des auteur.e.s oublié.e.s peuvent ressurgir de l'ombre.  Des voix différentes aussi, parce que l'histoire ne les a pas toutes retenues (penser ici à la littérature des femmes, des différentes communautés culturelles ou religieuses, etc).  Ce n'est pas toujours le  meilleur (j'ai lu un Jules Verne qui m'a fait mourir de rire tellement s'était médiocre), mais ça reste une façon d'accéder à tellement plus vaste que ce que le marché de l'édition est capable de supporter.  Parce que non, on ne peut pas garder tous les livres disponibles tout le temps.  Alors le numérique aide à pallier ce trou.

Maintenant, à moi les Dumas, Verne, Zweig, Saint-Exupéry, Dickens, Austen, Woolf, Brontë, Conan Doyle et cie!  À moi les trésors et les perles!  Un clic et c'est sur la liseuse et on est parti pour un grand tour sur leur plume!

Maintenant, le grand problème: trouvez plus de temps pour lire...

@+ Mariane

jeudi 25 février 2021

Le voyage dans le passé de Stefan Zweig

 Le voyage dans le passé  Stefan Zweig Le livre de poche 177 pages


Résumé:
Louis est un jeune homme qui s'est tiré de la pauvreté à la force du poignet.  Entré dans une grande entreprise où il s'est taillé une place de choix, il est forcé de s'installer dans la demeure de son riche employeur malade, à titre de secrétaire particulier, retrouvant ce qui est pour lui son statut de pauvreté.  Comprenant instinctivement sa situation, la femme de son employeur fait tout en son pouvoir pour le mettre à l'aise, mais ce faisant, ces deux êtres lient une amitié qui lentement se transforme en amour.  Lorsqu'un an plus tard, il est chargé d'un important projet de l'entreprise, les deux amoureux en viennent presque à devenir des amants, mais se refusent l'un à l'autre avec une promesse: lorsque l'on se reverra, ce sera oui.  Mais plutôt que les deux années prévues, neuf années vont passer sans qu'ils se revoient.

Mon avis:
Lire du Stefan Zweig, c'est plonger dans toutes les nuances d'un orfèvre du sentiment amoureux.  Ce texte ne fait pas exception.  Loin des coups de foudre, cette histoire-ci est un lent apprivoisement entre deux êtres issus de milieux très différents, mais avec des personnalités et des intérêts communs qui les uniront au-delà des différences.  C'est aussi l'histoire d'une grande passion qui dure dans le temps avec en trame de fond la question: l'amour peut-il résister au temps et à l'éloignement?

De la première rencontre aux retrouvailles, c'est l'histoire de cet amour-passion dévorante que Zweig raconte, avec la part de lumière et la douleur, mais aussi tous ces petits allers et retours entre les deux personnages, ces coups d'oeil, ces expression du visage qu'on déchiffre, ces petits gestes qui ont beaucoup de sens, parce sur le moment, parfois après coup.

La plume de Zweig est comme toujours magnifique, tout à fait adaptée à l'histoire qu'il raconte.  Il a l'art de faire de superbe images qui nous montre les sentiments des personnages en utilisant les objets, les décors autant que les dialogues.  Sa plume est à la fois un écrin pour l'histoire et un révélateur des émotions que les personnages eux-mêmes de sont pas encore capable de comprendre.  C'est là une bonne partie du sommet dans l'art de Zweig et si ça couvre toute son oeuvre, je trouve que c'est particulièrement réussi dans cette novella. 

Bref, mon premier coup de coeur de 2021!

Ma note: 5/5

N.B. L'édition au Livre de poche contient aussi l'édition originale en allemand.  

lundi 22 février 2021

L'avenir vers le passé

 Salut,

Il y a un truc qui sincèrement me gosse en fantasy.  Et qui revient sans cesse.  Je crois que la première fois que ça m'a frappée, c'est dans la série Eragon: l'usage de la magie s'était perdu et... le monde n'avait pas trouvé d'autres façons de faire, n'avait pas innové, n'avait rien créé de neuf.  Et les gens continuaient de se battre avec les méthodes anciennes.  La connaissance était cachée dans le passé et la façon de battre le tyran du jour également.  M'est également revenu en tête le Seigneur des anneaux à l'époque.  Comment le fameux Anneau, source de tous les pouvoirs, trouvait sa source dans le passé.  

À partir de ça, m'est revenu une longue liste de séries de fantasy: tel artéfact des grands rois devait être retrouvé, tel sortilège enfoui, libéré, telle super arme récupérée ou détruite avant qu'ennemi X ne s'en empare.  Et ainsi de suite.  La fantasy n'a pas seulement lieu dans le passé, elle est tournée vers le passé.  Steve Jobs n'y vivrait pas heureux...

C'est pas illogique quand on pense que la fantasy s'inspire du Moyen Âge, où le fantôme du grand Empire romain était encore très présent.  Comme si l'âge glorieux du passé recouvrait le présent d'un immense linceul le faisant paraître fade, vide, insignifiant...  Et pourtant, notre monde est issu du Moyen Âge.  D'innombrables innovations techniques inconnues à l'époque de l'Empire romain ont fait des petits et ont emmené des changements dans la vie quotidienne, puis de nouvelles idées, de nouvelles manières de les diffuser, de voyager, de se nourrir ont émergées. Elles ont lentement transformé la vie des habitants de cette époque.  Oh, pas toujours de façon révolutionnaire, mais quand même.  Ce sont autant de petits changements successifs qui font qu'une société bouge et évolue.

Rien de tel dans la fantasy.  Les sociétés sont quasiment immuables depuis la chute des grandes époques révolues.  Le quotidien suit son cours, mais les gens n'inventent pas, n'essaient pas de nouvelles choses.  Les grands mouvements de société sont aussi souvent passés sous silence: on veut bien renverser le tyran, mais répandre de nouvelles idées?  Pas nécessairement.  On pige dans le passé les idées, on ne les crée pas.  

Bref, la fantasy a souvent lieu dans un monde figé, arrêté, attendant que la gloire du passé revienne.  Pas toujours évidemment, les tendances ont toujours leurs exceptions (bon, une pensée ici pour ma chouchou Mercedes Lackey qui dans une de ses séries fait inventer la machine à vapeur par ses personnages!), mais n'empêche, ce qui sous-tend la fantasy est souvent l'idée de fond que l'avenir est dans le passé et non pas dans ce que l'on va faire aujourd'hui pour le créer.  Drôle d'idée inhérent au genre.  Mais bon, quand on le sait, on hausse les épaules, on attrape son livre et on se délecte des aventures de nos héros.  Parce que ça reste de saprées bonnes histoires!

@+ Mariane