lundi 19 avril 2021

Des personnages comme un vieux chandail confortable

Salut!

J'ai un vieux kangourou en coton ouaté qui a... 23 ans.  Oui, oui, 23 ans!  Ce chandail, où la date 1998 est bien imprimée, me suit depuis mes 15 ans.  J'ai voyagé, j'ai été à la pêche, j'ai couru, je me suis emmitouflée dedans dans tout un paquet de circonstance, bref, ce chandail appartient à ma vie des vingt dernières années.  Il est complètement moulé à mon corps, mes coudes tombent pilent au bon endroit et mes épaules s'ajustent parfaitement dans le tissu.  Après toutes ces années, je le mets en éprouvant à chaque fois un sentiment de confort.  Ne manque que les cordons du capuchon.  Mes minettes les ont mangées il y a une dizaine d'années.

Tout ça pour dire que c'est toujours agréable de retrouver quelque chose de connu.  C'est rassurant.  Quand on lit et qu'on aime un type de lecture en particulier, on a cette même sensation de confort, de retrouver quelque chose de connu et d'aimé, et donc, de réconfortant.  Les lecteurs de genre le savent, peu importe le genre d'ailleurs: quand on s'installe pour lire quelque chose que l'on connaît, tous les petits éléments qui se retrouvent d'oeuvre en oeuvre sont autant de manière de se retrouver en terrain familier et connu.  Une façon de générer du bien-être.

C'est encore plus fort quand on parle de personnages.  Parce que les personnages, à force de les côtoyer dans des livres, on finit par les connaître, à savoir leurs histoires.  Même s'il leur arrive des aventures différentes à chaque fois, il reste que l'on parle du même personnage.  De livre en livre, on les voit grandir, souffrir, aimer, perdre des proches, tomber amoureux.ses.  Quand un lecteur de policier s'installer devant une aventure avec son détective préféré, il sait que cette personne a une approche particulière et qu'il ou elle sera ainsi plus sensible à tel ou tel indice.  Et si des éléments de l'intrigue lui rappelle une autre enquête et bien le lecteur comprendra les réactions du personnage, que ce soit de peur, de dégoût ou l'impression de vide sidéral soudainement apparu sous ses pieds.

Retrouver un personnage connu, même si tout le reste change, est une posture de continuité, de constance, dans un univers où tout le reste ou presque peut changer.  Et ça rend cette relation au personnage extrêmement confortable et réconfortante.  C'est comme enfiler un vieux chandail qu'on connaît tellement bien que les plis du coude sont au bon endroit, la capuche parfaitement adaptée à la tête et dont on se souvient de l'avoir porté mille fois.

Bref, c'est le fun des fois, de retrouver quelque chose comme un personnage-réconfort-parce-qu'archi-connu.  Ça fait tout simplement du bien!

@+ Mariane

jeudi 15 avril 2021

Kagagi de Jay Odjick

 Kagagi  Jay Odjick Hannenorak 80 pages


Résumé:
Matthew est un adolescent ordinaire, qui est amoureux de la fille populaire de son école, a un meilleur ami et vit avec une ancienne employée de ses parents qui l'a adopté.  Une vie assez normale quoi.  Le jour où un mystérieux homme débarque pour lui annoncer qu'il est l'élu de son peuple, destiné à sauver l'humanité entière du Windigo.  Pour le faire, il se retrouve doué de pouvoirs super-héroïques et devient Kagagi.

Mon avis:
L'auteur, lui-même issu des Premières Nations, s'est amusé à écrire une histoire de super-héros en s'inspirant de leurs mythes et légendes et ma foi, c'est plutôt bien.  Parfait, non, excellent, non plus, il a encore quelques croûtes à manger, mais n'empêche, le résultat est plutôt honorable.  

Matthew, adolescent tout ce qu'il y a de plus ordinaire, est présenté comme étant un personnage autochtone dès le départ, sans qu'il soit vraiment mêlé de près à ses origines culturelles, ayant été adopté assez jeune.  La découverte de son héritage se fera plus tard dans le livre, au même moment où ses pouvoirs, qu'il a toujours possédé, lui seront révélés.  Le super vilain est d'ailleurs un personnage important de la mythologie autochtone: le Windigo.  Bref, la manière dont l'auteur crée et met en scène un personnage issu de son imaginaire culturel est très bien et on accroche à cette partie de l'histoire.

Le bât blesse ailleurs.  Si dans les scènes où les personnages sont représentés en super-héros, l'auteur réussi avec un talent manifeste au niveau du dessin, il en va autrement dans les scènes ordinaires: le dessin souffre d'une absence de mouvements, le découpage est tout juste correct et certains plans sont carrément ratés (la scène sur la piste de danse où tous les personnages semblent couchés plutôt que debout, entre autres). 

De plus, l'intrigue est brouillonne et les personnages sont faits d'un bloc, sans la moindre nuance.  Ce qui explique qu'on écarquille des yeux devant la réaction de Matthew à un moment pivot de l'histoire: il n'a jamais eu ce genre de réaction avant et rien dans tout ce qui nous a été présenté depuis le début de l'histoire nous pousse à croire que cette réaction est logique.  Les dialogues sonnent d'ailleurs faux à certains moments, mais je ne sais pas s'il s'agit ici d'un effet de traduction.

Ce n'est pas que tout est mauvais, mais ça sent la première oeuvre: beaucoup de dévouement, une passion véritable et sincère pour les histoires de super-héros, mais encore des failles dans le rendu final.  Bref, de bonnes idées, mais il va falloir encore quelques albums à l'auteur pour emmener son talent à son plein potentiel.

Ma note: 3/5

lundi 12 avril 2021

Le lecteur-écureuil et le lecteur-cigale

 Salut, 

Il y a plusieurs types de lecteurs, cela est en soi évident.  Il y a aussi plusieurs types de relation aux livres.  Je veux dire, il y en a qui traînent leurs livres partout (coupable), d'autres qui les remplissent de notes (coupable) et d'autres qui pestent dès que la jaquette est moindrement abîmée (coupable).  Mais aujourd'hui, j'ai plutôt envie de parler de la relation à l'accumulation de livres.  On va donc parler pour les fins de la chose diviser les types de lecteur en deux grandes catégories: les lecteurs-écureuils et les lecteurs-cigales.

Les lecteurs-écureuils font comme leur version animale avec les noix: ils accumulent les livres, les ramassent et les préservent soigneusement.  On peut le savoir dès qu'on met le pied chez eux qu'ils en sont: leurs murs sont couverts de bibliothèques, souvent remplies à pleine capacité.  Mais il y a plus.  Les lecteurs-écureuils vivent dans la peur quasi permanente de manquer de lecture, même si c'est virtuellement impossible dans le monde moderne avec l'accès aux bibliothèques et aux livres numériques.  Le manque est impossible, mais ne fait pas disparaître le besoin d'accumuler, d'acheter, même parfois des livres qu'on a déjà lus!

Le lecteur-écureuil ramasse donc et il est souvent méticuleux avec ses précieux livres.  Je le confesse, je suis une lectrice-écureuil: j'ai beaucoup trop de bouquins chez moi!  Sauf que depuis quelque temps, il me semble que je regarde mes livres et je me dis: ai-je vraiment besoin de garder celui-ci?  Vais-je vraiment lire celui-là, acheté il y a plusieurs années?  J'ai commencé à faire du ménage.  Ça m'a beaucoup fait réfléchir à mon rapport aux livres.  Il y en a que je n'aurais jamais pensé mettre de côté il y a quelques années qui ont pris le chemin des bouquineries et des boîtes à livres.  Parce que même si j'ai toujours de merveilleux souvenirs de lectures, je sais que je ne les relirais pas.  Dans ce cas, pourquoi les garder?  

Les livres lus, à moins d'avoir une valeur quelconque ou d'être sûr qu'on va les relire, n'ont comme tel pas à être gardés.  Les livres que l'on n'a pas encore lus par contre, c'est une autre histoire.  D'ailleurs, quel lecteur lira vraiment la totalité des livres qu'il a dans sa bibliothèque, voir qu'il achètera dans sa vie?  C'est aspect du lecteur-écureuil en dit souvent bien plus sur lui que ce qu'il a déjà lu: les livres que l'on accumule dans le but de les lire sont autant de désirs que de promesses à soi-même, d'engagements envers des auteur.e.s (on ne les a pas lus, mais on a acheté leurs livres!), d'une certaine quantité de culpabilité (je l'ai acheté, je vais le lire!), mais aussi de passades (une brève passion pour les auteurs russes du XIXe siècle qui vous traîne sous pendant des années) tout comme de rappels de grands amours qui se perpétue et qu'on sait qu'on peut retrouver en tendant la main vers nos tablettes.

Le fait d'être un lecteur-écureuil en dit long sur le rapport aux livres, de la façon dont on les perçoit et de la place qu'occupe la lecture dans nos vies.  Et même si c'est très personnel, la majorité des grands lecteurs que je connais sont aussi des lecteurs-écureuils.

Le lecteur-cigale, lui, qui n'accumule rien, qui trouve ses lectures au jour le jour et vit sans penser à ses lendemains de lecteur.  C'est une espèce rare.  On m'a dit que ça existait, mais je n'en connais pas.  En fait, je pense que son existence est une légende urbaine...

@+ Mariane

jeudi 1 avril 2021

L'atelier de Marie-Claire de Marguerite Audoux

 L'atelier de Marie-Claire  Marguerite Audoux  Talents hauts Collection Les plumées 348 pages


Résumé:
Marie-Claire est désormais installée à Paris et travaille dans l'atelier de Madame Dalignac.  Celle-ci, une patronne généreuse, fourni du travail à ses employées et les paie le mieux possible. Ça n'empêche pas les périodes de chômage, les clientes difficiles, les logements minuscules et la maladie qui frappe, alors que l'on ne peut pas prendre une seule journée pour s'en remettre.  Dans cet atelier où elle est penchée sur son ouvrage, Marie-Claire continue sa vie.

Mon avis:
Suite sans en être une, ce roman peut se lire de façon tout à fait distincte de Marie-Claire, auquel il fait au fond très peu référence.  C'est le même personnage, mais à une autre époque de sa vie.  Marie-Claire est la même: toujours observatrice fine de son environnement, du comportement de ses compagnes de travail, sans jamais juger, ni même se mettre en avant dans les histoires.  Elle est plus active, plus présente dans cet opus, mais reste quand même effacée par rapport aux événements qui semblent la porter plus qu'elle les vit.

L'atelier est un lieu important de l'histoire.  C'est là que les ouvrières se rassemblent, parlent en cousant, chantent, se racontent des histoires.  Comme aujourd'hui, elles amènent des parcelles de leur vie quotidienne au travail et on est témoin des vies des unes et des autres.  De Bergeonnette la bretonne qui regrette son coin de pays et en chante les chants marins quand elles s'installent devant leurs machines à coudre.  De Bouledogue qui est l'éternelle fiancée et rêve du jour de son mariage.  De Sandrine, éprise du père de ses enfants, qui pourtant ne l'a pas épousée, même si tous deux s'usent au travail pour subvenir à leurs besoins.  De Mme Dalignac, femme bonne, qui se fait littéralement exploiter par ses clientes aux exigences impossibles et mauvaises payeuses, pourtant soutenue et aimée par le patron, son mari, ce qui ne suffit pas à payer les factures.

La description du travail de couture, la minutie et le talent exigée par celle-ci, tout autant que l'absence de reconnaissance et de salaire pour ceux-ci, sont décrites avec talent.  De même, l'atmosphère de l'atelier, les heures passées courbées sur l'ouvrage, parfois même toute la nuit.  La solidarité qui y règne face au dur labeur, alternant entre la surabondance sous laquelle elles croulent et les périodes mortes où elles doivent s'engager ailleurs, faute de travail.  L'impact sur leur santé, fait de dizaines de petits détails, nous plonge mieux que n'importe quel manuel d'histoire dans cette période, cette classe sociale et ce milieu de travail.  

On retrouve ici l'extrême sens de l'observation de l'auteure, ses descriptions aiguisées et qui rendent tellement bien les atmosphères que même si elle décrit peu les lieux, on croirait y être parce qu'on est plongée dans l'atmosphère sensorielle de ceux-ci.  Ceci dit, par rapport au premier, ou peut-être est-ce que j'avais déjà goûté à la plume de l'auteure, m'a moins plu: on est toujours dans la suite de tableaux qui sont plus ou moins liés aux autres, mais l'effet d'ensemble est plus réussi.  Peut-être est-ce en partie dû au fait que la campagne se prête mieux à ce genre d'exercice qu'un atelier de couture ouvrier.  L'écriture somme toute plutôt contemplative de l'auteure n'est pas entièrement adaptée à la ville.  Elle reste toutefois magnifique et porteuse de la poésie qui la caractérise.

Point à noter: un personnage que Marie-Claire croise est une personne noire.  Elle trouve le moyen de faire comprendre à une occasion qu'un autre personnage prononce ce mot aujourd'hui honni pour désigner les afro-descendants, sans le mentionner dans le texte.  Preuve que même à l'époque, il était connu comme une insulte et que ce n'est pas tout le monde qui était prêt à l'endosser.

Ma note: 4.5/5

lundi 29 mars 2021

Corpus littéraire et autres lectures scolaires

 Salut,

Récemment, l'idée est revenue dans l'actualité (merci l'aile jeunesse de la CAQ), de construire un corpus littéraire d'oeuvres obligatoires à lire au cours de nos études.  Dire que l'idée n'est pas nouvelle est un euphémisme: c'est comme la mauvaise herbe, cette idée finit toujours par revenir!  Elle a des pour et des contre, comme toutes les idées.  

Dans la colonne des pour, c'est l'idée d'une culture commune qui rassemble le plus.  Après tout, c'est plus facile d'avoir une discussion si on a les mêmes références.  Le hic étant: quelles oeuvres devraient devenir ces références.  Et c'est là que le bât blesse et fait très mal: lesquelles choisir?  Parce que la littérature québécoise, si jeune soit-elle, regorge de livres qui valent la peine d'être lus et même d'être connus d'un plus vaste public.  Si on sort la tête des romans du terroir (qui sont un instrument de torture pour adolescents et ne représentent vraiment plus les valeurs d'aujourd'hui), un paquet d'oeuvres valent la peine et limiter la liste à une poignée serait un exercice périlleux.  Juste cette partie représente un exercice d'équilibriste.  Sans compter que j'entends d'ici les glandes salivaires de quelques éditeurs face à l'opportunité de voir un de leurs livres à l'étude partout au Québec.

Parmi les contre, il y a le fait que ce ne sont pas toutes les oeuvres qui sont bonnes à lire pour tout le monde.  Les profs sont des professionnels après tout et c'est à eux de faire les choix.  Et que leur boulot est autant de donner le goût de la lecture que de faire découvrir la littérature.  Sauf que bien des livres gagnent à être lus même si on n'est pas porté vers eux, même s'ils demandent un effort.  Et que ça vaut parfois la peine d'être confronté ou mis au défi par une histoire.  J'ai des amis qui sont profs de français et qui se sont résolus, par simplicité et parce qu'ils en avaient marre de se battre, à mettre à l'étude des oeuvres plus faciles et à éviter les classiques.  Avoir un corpus obligatoire leur donnerait un bon coup de pied au derrière et leur donnerait un argument de poids face aux élèves: voyez, tout le monde y passe!

Je suis plutôt pour l'instauration d'un corpus, mais je le verrais plutôt comme une  liste souple ayant un certain nombre d'oeuvres et dans lequel les profs pourraient piger.  Ici, on lirait Anne Hébert, ici Gabrielle Roy et là Michel Tremblay, dépendant des profs et des écoles.  On pourrait comprendre les gens de Sorel de préférer Le Survenant à Maria Chapdelaine par exemple.  Faire une liste d'une trentaine de titres et dire: voilà, vous devez en lire une par année au secondaire.  J'ai récemment vu passer le dernier corpus littéraire du programme français et ça m'a fait passer l'envie des corpus rigides: 12 livres sur 15 étaient écrits par des hommes blancs...  Au XXIe siècle.  Vraiment, c'était pas demandé un peu de diversité?  D'autant plus que les plumes féminines françaises sont nombreuses et qu'un paquet de riches plumes issues de la diversité ont émergé depuis vingt ans. Je vais laisser aux Français le soin de faire leurs propres choix, mais il me semble qu'ils sont un peu répétitifs.

Mais bon, je crois que personnellement, je décollerais le nez du roman.  C'est un genre majeur, je sais, mais il demande du temps pour s'y investir.  Pourquoi pas ne pas privilégier les nouvelles quand il s'agit de corpus obligatoire?  Pas mal tous les grands auteurs ont publié des nouvelles ou même des recueils de nouvelles.  C'est un genre négligé et qui pourrait, par son format et son abondance, fournir largement une culture commune et ouvrir des portes.  Lire une nouvelle d'une trentaine de pages, si c'est plate, ça peut être pas mal moins rébarbatif qu'un roman, mais ça peut fournir autant la conversation.  Pour le reste, laisser aux profs leur autonomie.

De même, on pourrait varier les oeuvres d'une année à l'autre.  Dire, voici les cinq nouvelles au programme au secondaire, une par niveau et on change à chaque année.  Ça détruirait l'idée de culture commune?  Pas nécessairement, l'idée d'une culture commune est que tout le monde ait des points de référence en commun, pas que tout le monde ait lu exactement la même chose.  Si tous les élèves d'une cohorte ont lu Michel Tremblay et ceux de la suivante Anne Hébert, ce n'est pas si grave: tous les deux auront en commun d'avoir été lus par une grande quantité de personnes et en bien ou en mal, on parlera d'eux.  C'est comme ça que se construisent les références communes: quand on en parle.

Bref, j'aime bien l'idée d'avoir un corpus en commun, de bâtir des références culturelles communes, mais je crois que les vieilles formules ont besoin d'un peu d'époussetage.  On peut très bien atteindre certains objectifs sans imposer des lectures mur à mur.

@+ Mariane

lundi 22 mars 2021

L'imaginaire importé de la jeunesse

 Salut!

Si je vous disais, citez-moi un classique de la littérature jeunesse, que répondriez-vous?  Peut-être que quelques-uns me citerait les grands conteurs, en partant, le trio des Grimm, Andersen et Perreault.  Peut-être que vous me parleriez de Peter Pan, de Bambi et d'Alice au pays des merveilles.  D'autres me citeraient Mary Poppins, Le Magicien d'Oz et autres Mulan.  Ce sont d'excellentes histoires.  Elles ont d'ailleurs presque toutes passées par la moulinette Disney!  Elles ont aussi un autre point en commun: à l'exception de Perreault, elles n'ont pas été écrite en français.

Je n'ai absolument rien contre le fait de lire des textes créés originalement dans une autre langue.  Au contraire, je trouve que la capacité d'appréhender d'autres imaginaires que le nôtre est un atout, une force même.  Sur notre belle planète où les informations circulent à la vitesse grand V, connaître l'Autre avec tous les petits détails, manières d'être, références culturelles qui en font une société, une culture même est quelque chose de positif.  Et quel meilleur moyen de plonger dans une autre culture que par la fiction?

Le hic, c'est qu'en faisant la liste de toutes les oeuvres classiques pour la jeunesse que je connaissais, je me suis rendue compte que parmi elles, bien peu sont en version originale française.  Ok, il y a Les trois Mousquetaires!  Mais combien d'autres?  Plus jeune, j'ai lu la Comtesse de Ségur, j'ai été en contact avec Jean de la Fontaine et je me suis délectée avec Jules Verne, Tintin et Astérix.  Sans oublier un peu plus tard les Yoko Tsuno, Scrameustache et cie...

Je cite surtout des oeuvres françaises, je sais, mais j'ai beau réfléchir, je ne suis pas capable de nommer des oeuvres jeunesse québécoise qui auraient traversé les âges depuis ma jeunesse.  Notre littérature, particulièrement jeunesse, est encore jeune et elle n'a pas encore produit de grands classiques qui se transmettent de génération en génération.  Ça peut arriver, il va forcément en avoir à un moment ou à un autre, mais là-dessus, je ne suis pas inquiète.  Le milieu de la littérature jeunesse au Québec est bouillonnant de créativité, ce n'est qu'une question de temps.

Ce qui m'inquiète un peu, c'est le fait que notre imaginaire soit dominé par d'autres imaginaires venus d'ailleurs.  Les grands récits que tout le monde connait sont aujourd'hui majoritairement issus du monde anglo-saxon et sont porteurs des valeurs et des références qui les supportent.  Pour le monde francophone, beaucoup sont en communs, d'autres non.  Si toutes vos histoires se passent à Londres, ont des noms à consonnance anglaise et des appellations anglophones (Mr, Mrs et Miss au lieu de M. Mme et Mlle par exemple), comment se reconnaître dans la vie quotidienne dont les références sont autres?  Et en plus, le pouvoir des histoires rend incroyablement cool tous ces petits détails: on veut tellement s'identifier aux personnages quand on est jeune!  À côté de ça, le quotidien peut paraître tellement fade: s'il n'est pas enrichi des couleurs de la fiction, comment s'y projeté?

Je rêve en couleur parfois, mais j'aimerais voir accéder à autant de visibilité des oeuvres écrites dans toutes les langues, provenant de toutes les cultures.  Parce que l'important, c'est le contact avec ces oeuvres et ces cultures.  En ce moment, celle qui traversent le plus facilement les frontières, autant physiques que celles des langues sont produites dans un univers anglo-saxon.  On en oublie d'excellents contes qui sont issus du monde arabe (comme ceux des 1001 nuits, y'a pas juste Aladin tsé!), de la Chine et du Japon, du territoire africain au grand complet, de l'Amérique du sud, des Premières Nations ici...  Le monde est tellement plus vaste que les grands récits qui en ce moment sont les plus rassembleurs parce que les plus répandus.

Ça ne m'empêchera pas de garnir les bibliothèques de mes filleul.e.s des aventures de Peter Pan et cie.  Je vais peut-être être juste un petit peu plus attentive à y ajouter des oeuvres d'ici et d'ailleurs, moins connues, même si ce ne sont pas des classiques, qu'ils s'habituent à y voir l'égal de leurs si sympathiques congénères fictionnels.

@+ Mariane

jeudi 18 mars 2021

La pensée blanche de Lilian Thuram

 La pensée blanche  Lilian Thuram  Mémoire d'encrier 308 pages


Résumé:
D'où vient le fait que les Blancs se considèrent supérieurs aux Noirs?  À l'esclavage, à une supposée infériorité naturelle ou culturelle?  D'où cette idée est-elle partie et pourquoi perdure-t-elle?  Dans cet essai, Lilian Thuram essaie d'aller à la source des choses pour faire la différence entre le construit et le réel et faire un peu de ménage dans les grandes raisons qui ont mené à l'existence des races et du racisme, sans mettre la faute sur les uns et les autres.

Le livre est divisé en trois parties: l'histoire de l'infériorité et de l'esclavage, la mise en place de la suprématie blanche et les pistes de solutions pour sortir de ce qu'il appelle la pensée blanche.

Mon avis:
Faites vos recherches qu'ils disent.  Visiblement l'auteur les a faite et en profondeur, mais ce qui est fascinant, ce sont ses conclusions: les Blancs, comme les Noirs sont prisonniers d'un système de pensée qui perpétue les inégalités, évidemment au bénéfice apparent des premiers, mais sans tout à fait l'être.  La pensée blanche a été créé de façon verticale pour que les blancs pauvres appuient leurs dirigeants de la même couleur de peau, quand bien même qu'ils se feraient autant exploiter par eux que leurs camarades de misère noirs!

La première partie fait d'abord l'historique de l'esclavage et de la différence de statut entre les Blancs et les Noirs: non, ils n'ont pas toujours été vus comme inférieurs et durant la grande majorité de l'histoire, les esclaves ont été des Blancs, propriété d'autres Blancs.  Ensuite, les Blancs ont retenu de l'histoire ce qui les avantageaient.  L'Égypte est africaine, pas européenne et les Grecs étaient bien plus proches, culturellement, des courants de pensée de l'Asie Mineure que de l'Europe avant l'avènement de Rome.  Pourquoi alors en faire les racines de la civilisation occidentale?  Poser la question est important, car on voit que l'appropriation culturelle ne date pas d'hier.

C'est avec le contact avec les Amériques que tout change et que la couleur de la peau devient un marqueur social d'importance: car voyez-vous, les Européens qui s'élançaient par-delà les océans n'avaient pas grand-chose d'autres en commun, mais ils se sont servi de cela pour se distinguer de l'Autre, d'abord habitants des Amériques, puis l'Africain.  Pour ajouter une couche de respectabilité, on a ajouté la religion (on va les sauver!), mais au fond, la motivation première était simple: le profit.

Cette première partie est profondément nourrie d'exemples et de contre-exemples.  L'auteur va là où d'autres auteurs n'ayant probablement pas ses sensibilités n'oseraient pas aller.  Il montre les mêmes événements par un prisme différent.  Évidemment, il y a une argumentation derrière la présentation de ces faits (c'est le cas de tous les essais), mais sa logique est extrêmement intéressante à suivre et il sort de bien des sentiers battus.

La deuxième partie, plus idéologique, est aussi le coeur de l'argumentation de l'essai et montre ce que l'auteur appelle la pensée blanche: comment un système, créé de toutes pièces, a conçu une échelle sociale basée sur la couleur de la peau.  Comment ce système s'est autojustifié (sauvage versus civilisé, chrétien versus païens, blancs contre noirs, etc) et comment à chaque fois que des arguments contraires apparaissaient, il a su se renouveler pour maintenir le statu quo (par les armes, par la religion, par la biologie, par la sociologie, par l'économie).  Cette partie est un peu plus ardue à lire, mais elle est passionnante, car l'on voit que si les époques et les arguments varient, la logique reste la même: justifier une pyramide sociale au profit d'une élite.  L'auteur par contre, va ici beaucoup plus loin que les différences de couleur de peau et montre que les Blancs ont eux aussi été instrumentalisés, surtout ceux des classes les plus pauvres.  Comment l'argument de la couleur de la peau a été utilisé pour mieux diviser de potentielles alliances de classe.  Cette partie est largement fouillée et bien expliquée et elle montre aussi l'absurdité des distinctions de couleurs de peau: à une époque, les Irlandais n'étaient pas considérés comme blancs...

Au travers de cette partie, il fait aussi l'apologie de tous ceux, qui, au fil des siècles et souvent au péril de leur vie sont allés contre le courant dominant et ont dénoncé ce système de pensée.  Manière de montrer que la pensée blanche n'a au fond jamais fait l'unanimité.

La troisième fait un état des lieux actuels et des pistes de solution pour dépasser les différences construites de manière abstraite.  Cette partie, quoique aussi intéressante à lire que les autres, m'a parue un peu moins solide que les deux précédentes.  Ce qui y figure a déjà été dit et redit maintes fois.  Hélas, il faut le redire.

Cet essai, accessible, clair et riche en information sans être barbant est à mettre entre toutes les mains. Pas uniquement parce qu'il est très intéressant: parce qu'il refuse la culpabilité des uns et des autres et montre l'importance de construire ensemble un avenir meilleur.  Les Noirs tout comme les Blancs.

Ma note: 5/5