jeudi 19 janvier 2023

La chambre de Giovanni de James Baldwin

 La chambre de Giovanni  James Baldwin Rivages 238 pages


Résumé:
Paris, années 1950: David est dans une maison, dans le sud de la France. Hella, sa fiancée, vient de le quitter. Et Giovanni, il le sait, va mourir le lendemain. Pour ce jeune américain perdu à Paris, la rencontre avec ce bel italien a été plus qu'un coup de foudre, une révélation sur ce qu'il est, sur sa nature profonde, Mais à une époque où l'homosexualité vit aux marges de la société et est soumise à tant de préjugés, faire le choix d'accepter cette partie de soi-même n'est pas un choix que tous sont prêts à faire.

Mon avis:
Lire du James Baldwin est plongé dans un océan de nuances émotionnelles, subtiles, comme une palette de couleurs étalées devant soi qui nous apprendrait tout sur les personnages dont on partage les aventures. Ici, il s'attaque, en plein milieu des années 1950 (le livre a été publié à l'origine en 1956) à l'homosexualité masculine, mais aussi l'impact de ce que repousser, nier, vouloir tuer cette partie de soi a comme impact sur la vie, la santé mentale et même j'oserais dire l'âme de ceux (et celles!) qui ne peuvent accepter ce qu'ils sont. 

Le personnage principal, David, sait ce qu'il est, mais il le refuse, essaie de vivre autrement, a une liaison avec une femme, mais est incapable de vraiment aimer, vraiment se donner. Malgré tout, cette partie refoulée de lui refait surface, un peu malgré lui. À Paris, alors qu'il débarque de son Amérique encore puritaine, un milieu gai qu'il fréquente sans vraiment s'y mêler a compris ce qu'il est. Il ne veut pas l'admettre, mais eux le sentent. C'est là, un soir, qu'il rencontre Giovanni. Ce coup de foudre sera aussi un dur coup dans sa vie, parce que dès lors, il ne peut plus nier ce qu'il s'efforce de refouler depuis si longtemps. Les conséquences de cet amour seront funestes, mais c'est surtout sur ce qu'elles révèlent à David qui seront atroces: sa haine de soi internalisée depuis tant d'années, ne disparaît pas en claquant des doigts.

La chambre de Giovanni, lieu de leurs amours, est à la fois un révélateur et une prison, car c'est pour la durée de son séjour dans cette chambre que David aimera Giovanni. Mais il ne veut pas d'un engagement, pas d'un séjour à long terme, déchiré entre ce que son coeur lui dicte et ce que son esprit a assimilé. Le narrateur est David et on sent à travers le récit les immenses conséquences que le déni face à son homosexualité ont sur sa vie, sur son mal de vivre. Mais aussi les pressions internalisées de la société, une certaine vision de la virilité qui le coupe de son être et le pousse à prendre des décisions qui ne peuvent que le faire souffrir. Quand Giovanni essaie d'agrandir la minuscule pièce en voulant réduire l'épaisseur des murs, on sent qu'il essaie de créer de l'espace pour que David s'y sente bien. Mais David voit cela comme une futilité. Il est incapable de s'imaginer vivre dans cette pièce à long terme, il ne la supporte presque pas et tout ce que son amant fait pour essayer de le convaincre de rester ne servira à rien. Histoire tragique, classique, d'un homme qui, incapable de s'aimer lui-même est aussi incapable d'aimer les autres.

La plongée dans le milieu gai de Paris est aussi intéressante. Certes, les hommes ne sont pas tous tendres les uns envers les autres. Beaucoup de jugements et pas mal de bavardages alimentent les nuits dans un bar clandestin où tous peuvent enfin être eux-mêmes. Mais la liberté d'être et d'exister qu'ils ont à cet endroit est magnifique. Attention à ceux qui voudront lire le livre aujourd'hui, de nombreux mots sont maintenant considérés comme inacceptables sont utilisées sans le moindre problème de la part de tous les personnages. Certains personnages sont très archétypaux, mais aucun n'est en carton: leurs psychés, les débats intérieurs qui les animent, les sacrifices, la souffrance, les jeux de pouvoir mêmes sont finement dessinés.

La mort de Giovanni clôt le livre. Ce n'est pas une surprise, c'est annoncé dès le début. Mais l'impact de cette mort sur David est sans doute la partie la plus douloureuse et la plus tragique, car elle aurait pu être évitée s'il avait accepté de s'aimer lui-même tel qu'il est.

samedi 31 décembre 2022

Bilan culturel 2022

 Salut!

Tradition oblige, voici le temps de mon bilan culturel annuel. 2022 a été une bonne année pour moi, chargée à souhait, épuisante à bien des égards, mais une bonne année. Deux grands événements marquants: de un, j'ai quitté l'entreprise pour laquelle je travaillais depuis sept ans pour me joindre à une autre entreprise, un choix qui a été difficile, mais qui était devenu absolument nécessaire pour moi et dont je me félicite chaque jour que je rentre au boulot. L'autre grand événement, c'est l'arrivée d'un adorable félin noir dans ma vie nommé Edgar qui me comble de câlins et de ronrons. Contrairement à Patchoulie, il peut rester des heures avec moi à regarder la télé et à dormir sur mes genoux en se faisant gratter les oreilles. C'est donc une année chargée, mais remplie de belles choses qui se terminent pour moi.

Publications:

L'expédition Crozier dans Brins d'éternité #59

Un texte dans je suis très fière, paru dans la dernière édition de Brins d'éternité. Je dis ça en espérant que la revue continue parce que son avenir est incertain, mais j'ai adoré travailler avec mon dirlitt (merci Evan!) et j'ai eu plusieurs compliments pour mon texte qui a connu une petite diffusion, mais qui m'a valu plusieurs commentaires encourageants! 

J'ai aussi osé en 2022 soumettre des textes directement à une maison d'édition pour la première fois. Pas eu de réponses encore, les délais sont toujours longs quand on parle de maison d'édition, mais bon, peut-être aurais-je de bonnes nouvelles à vous annoncer en 2023!

Livres:

Année de vache maigre côté lecture. Même si j'aime lire, le reste de mes activités a pris une grosse place et je termine l'année avec le plus petit nombre de livres lus depuis que je tiens des listes de ce que je lis ce qui remonte à... 20 ans. Ouch! Donc, j'ai lu seulement 11 livres en 2022... Le chiffre m'est rentré dedans. J'ai eu beaucoup de mal à me concentrer sur mes lectures et comme j'ai lu plusieurs services de presse (que je termine toujours même si des fois, c'est plate), on dirait que ça a eu un impact sur ma motivation à lire. Par contre, je n'ai lus pratiquement que des auteurs que je n'avais jamais lu, ce qui veut dire que je poursuis mes découvertes! Autre point, j'ai eu un gros coup de coeur pour Mariama Bâ, une autrice sénégalaise que j'ai littéralement dévorée, preuve que quand j'accroche à un livre, mon amour de la lecture est toujours aussi fort. Si je prends une résolution pour 2023, c'est de lire plus de livres qui me passionnent, pas de lire plus!

Films:

Je ne suis pas une grande cinéphile, mais j'ai quand même écouté plusieurs excellents films en 2022. Un petit rattrapage des films de Disney cette année, j'ai deux filleuls qui me poussent à me mettre à jour.

Moana de Ron Clemens et John Musker (Disney+)

Appréciation très moyenne de ma part, même si la réalisation est bien sûr impeccable. Après tout, c'est un Disney.

Encanto de Byron Howard, Jared Bush et Charise Castro Smith (Disney+)

Celui-là est un coup de coeur! Les chansons, le rythme, les personnages, les problématiques abordées... Et quel magnifique hommage à la culture colombienne!

Raya et le denier dragon de Don Hall et Carlos Lopez Estrada (Disney+)

Autre coup de coeur. Magnifique film sur une jeune fille courageuse qui doit apprendre à faire confiance et bon Sisu, quel dragon adorable!

Monthy Python and the Holy Grail de Terry Gilliam et Terry Jones (Netflix)

Je sais, j'ai beaucoup de retard sur ce coup-là. Ma première incursion dans l'univers absurde des Monthy Python et je dois l'avouer, j'ai bien ri!

Eternals de Chloe Zao (Disney+)

J'ai été une grande fan de Marvel pendant des années, mais celui-là m'a fait décrocher. Bien contente de ne pas avoir dépensé de sous pour aller le voir au cinéma!

Spider-Man: No way home de Jon Watts (cinéma)

Un autre gros coup de coeur, vu au cinéma. Mettons que l'arrivée de deux acteurs à l'écran a fait crier la salle de plaisir et... j'étais du nombre!

Spencer de Pablo Laraìn (Prime)

Un magnifique hommage à la princesse Diana, sans cacher ses complexités et ses zones d'ombres. Mais surtout, une remarquable performance de la part de Kristen Stewart.

Jumanji: Welcome to the jungle et Jumanji: The next level de Jade Kasdan (Netflix)

Deux excellents films pop corn que l'on écoute sans se casser la tête, mais qui remplissent parfaitement leurs missions de divertir.

Venom de Ruben Fleischer (Netflix)

Vu le premier et arrêté le deuxième parce que je baillais aux corneilles. Très oubliable.

Alerte rouge de Domee Shi (Disney+)

Sans être un grand film, c'est un délicieux divertissement. Et le fait que pour une fois, l'intrigue se passe dans une ville canadienne est vraiment intéressant.

Séries télé:

J'ai commencé beaucoup de séries cette année et je ne les ai pas toutes finies... Dommage, mais quelques belles trouvailles au travers.

She-Hulk (Disney+)

Drôle par moment, un gros n'importe quoi à d'autres, on peut lui donner le mérite d'avoir élargi les portes de l'univers Marvel, mais sans plus. 

The Crown, saison 5 (Netflix)

Imelda Staunton prend les commandes à une période particulièrement difficile de la monarchie britannique, où Diana prend presque toute la place. J'ai l'impression que l'on va davantage pouvoir apprécier son talent dans la 6e et dernière saison.

Sex Education, saison 1 (Netflix)

Un petit bijou que j'ai dévoré par petites touches. La sexualité des adolescents y est abordée de façon intelligente et jamais dans le jugement. À faire voir à tous vos ados et regardez-le en cachette, vous allez apprendre des choses aussi!

The First Lady (Crave)

Évocation de la vie de trois Première dame des États-Unis à trois époques et dans trois contextes différents. Chapeau à Michelle Pfeiffer pour son interprétation de Betty Ford, la plus intéressante des trois sans doute.

Bridgerton, saison 2 (Netflix)

Du bonbon avec Kanthony, dont on sait à leur première rencontre qu'ils vont finir ensemble, mais dans le genre, très bien fait.

The Witcher, saison 2 (Netflix)

Une ligne du temps plus claire que la saison 1, mais toujours autant de grognements de la part d'Henry Calvill. Un très bon divertissement.

Documentaires:

J'en ai regardé beaucoup cette année, j'avais du mal à me concentrer sur la fiction, mais je dévorais les documentaires. Aucune idée pourquoi!

The royal house of Windsor de Paul Copeland (Netflix)

Documentaire pour le centenaire du changement de nom de la famille royale de Saxe-Cobourg-Gotha (depuis le mariage de Victoria avec Albert) à leur nom actuel de Windsor. Intéressant, mais tapant toujours sur le clou de l'abdication d'Edward VIII.

This change everything de Tom Donahue (Netflix)

Documentaire sur la place des femmes à Hollywood. Je l'ai commencé en me disant que j'allais en écouter la moitié seulement et je n'ai pas été capable d'arrêter. Ironiquement réalisé par un homme, il laisse la parole à des femmes de l'industrie et montre un portrait sombre, mais aussi l'impact profond des biais, même chez les mieux intentionnés.

Les principes du plaisir de Niharika Desai (Netflix)

Une émission consacrée au plaisir sexuel féminin inclusif, bourré d'informations pertinentes, mais surtout pas gênant du tout à regarder parce que tout le monde en parle de façon décomplexée. À regarder pour toutes les femmes et pour les hommes qui les aiment.

Inside the mind of a cat d'Andy Mitchell (Netflix)

Bon, il était certain que je sauterais là-dessus! Très intéressant, même si je n'ai pas tant appris de choses. Quoique de voir de beaux félins à la télé en grattant les oreilles du mien, c'est une excellente façon de passer une bonne soirée!

Myths and monsters de Daniel Kontur (Netflix)

Une exploration de l'impact des mythes sur les grands courants narratifs. Regroupés par thèmes. Une série vraiment très intéressante!

Les derniers tsars de David Christopher Bell, Dana Fainaru et Sasha Hails (Netflix)

Même si j'ai beaucoup de réserves, ça reste un documentaire pertinent, parce que les scènes dramatisées permettent de comprendre la psyché du tsar et de sa femme. Par contre, E- sur les fausses barbes et le fait que les personnages ne vieillissent pas d'un poil en vingt ans! 

Harry & Meghan de Liz Garbus (Netflix)

Un peu tape à l'oeil, un documentaire que j'ai regardé en ayant mon sens critique à portée de main. Ça se tient, c'est leur version de l'histoire, mais... bon.

 Expositions:

Une seule cette année, Archéologie et enquêtes criminelles au Musée d'archéologie de Roussillon. Un petit musée super accessible côté finance et vraiment très intéressant. Neveu et moi avons adoré!

Balados:

Sans doute LA production culturelle que je consomme le plus. Faire la liste de toutes les balados que je suis serait beaucoup, beaucoup trop longues, alors disons que je mets ici une liste de mes coups de coeur de l'année.

Imaginary worlds par Eric Molinsky

Une exploration dans toutes les directions des genres de l'imaginaire. Je reste ébahie de la variété des sujets couverts. J'apprends énormément de choses et j'attends chaque épisode comme on attend un bonbon.

Les clés du classique (Philharmonique de Paris)

Pour une amoureuse de musique classique comme moi, c'est une excellente balado qui replace chaque pièce dans son contexte de composition et nous présente influence et réception de chaque oeuvre.

When Charles is king (NPC)

J'étais ironiquement rendue au 4e épisode sur 5 quand la reine est morte... Une belle couverture de l'homme, mais aussi de l'institution dans laquelle il a grandi et qu'il dirige aujourd'hui.

Pourquoi Julie? saison1 et Pourquoi Marie? saison 2 (QubRadio)

Un portrait de deux stars féminines des années 90 au Québec, Julie Masse et Marie Carmen. Excellent retour sur des années qui m'ont marquée au point de vue musical et plein de beaux souvenirs!

Vénus s'épilait-elle la chatte? de Julie Beauzac

L'histoire de l'art vue d'un point de vue féministe et antiraciste. Avec une animatrice qui maîtrise très bien son sujet. On a parfois le goût de s'arracher les cheveux en apprenant certaines choses. Les deux épisodes sur Frida Kahlo sont excellents.

Décrocher la une (Le Devoir)

Une balado quotidienne sur l'actualité en 15 minutes, bien faite et toujours bien renseignée. Chapeau à cette initiative de Devoir!

Radio:

Je continue de faire mes chroniques à la radio sur les classiques de la littérature. L'émission est passée à CKIA dans la dernière année et sincèrement, c'est vraiment agréable de travailler avec Julie Collin. Toujours autant de plaisir à les faire. 

Et pour finir... le blogue:

Que j'ai maintenu à flot qui a besoin d'une sérieuse mise à jour de ses pages. Pas écrit autant de billets que je le voulais et il a souffert de mes journées chargées, mais ça reste un espace que j'aime. Par contre, je vais peut-être un peu diminuer le rythme des publications en 2023. Je pense que je vais privilégier la qualité à la quantité. Soyez rassurés: je ne compte pas l'abandonner, mais juste changer mon approche par rapport à lui!

Bonne année 2023 tout le monde!

Mariane

jeudi 29 décembre 2022

Une si longue lettre de Mariama Bâ

 Une si longue lettre  Mariama Bâ  Collectif Motif  Le serpent à plume  165 pages


Résumé:
Le mari de Ramatoulaye est mort. Elle est arrivée trop tard à l'hôpital. C'est le temps du deuil, aux côtés de sa coépouse et de tous les rituels qui marquent le passage de la mort à la vie. Prisonnière de sa maison, elle écrit à sa meilleure amie Aïssatou, l'amie de toute une vie. Et dans cette lettre, elle se raconte: l'enfance, l'amour, le mariage, les enfants, la deuxième épouse... Mais aussi le Sénégal, le poids des traditions et l'incertitude de la modernité. 

Mon avis:
Dire que j'ai aimé ce livre est peu dire: c'est mon grand coup de coeur de 2022. Mais c'est aussi un livre à l'écriture sobre, qui s'il nous emporte dans une foule de sentiment est très loin du pathos.

La narratrice est Ramatoulaye et si l'on oublie assez rapidement que le genre est épistolaire, c'est bien une lettre, une très longue lettre qu'elle écrit. Aïssatou est un personnage silencieux, vu uniquement par les yeux de sa meilleure amie. On saura d'ailleurs peu de choses d'elle au fond, mais ce n'est pas important. Parce qu'avec elle, Ramatoulaye peut tout dire, le beau comme le laid. La lettre est une longue confession, un long retour sur toute une vie, avec ses peines et ses joies, mais racontée, presque chuchotée, à l'oreille d'une personne qui sait écouter, et surtout, dont on sait qu'elle ne juge pas. 

Le coeur de l'histoire est bien évidemment la vie de femme de Ramatoulaye et on alterne sans arrêt entre le passé et le présent. Le passé, où elle était heureuse aux côtés de son mari, mais aussi le présent et toutes les intrigues qui entourent son statut de veuve. Parce que dès son mari mort et même si ceux-ci vivaient séparés depuis des années, les hommes se bousculent à ses côtés pour la prendre comme épouse, souvent deuxième épouse. Mais elle refuse: elle connaît la douleur que cause une deuxième épouse, elle ne l'imposera pas à une autre femme. Et surtout, elle est à un âge où elle sait ce qu'elle souhaite pour sa propre vie et le fera respecter.

Un long passage est consacré à la douleur de l'épouse, de l'amante, de la compagne, face au remariage de son mari, avec une femme plus jeune. Un mariage dont elle n'est pas prévenue à l'avance, mise devant le fait accompli. Son mari peut prendre une deuxième épouse, la tradition le permet et il le fera, mais pour elle, c'est une trahison immense. Parce que c'est la trahison d'années de vie commune, d'amour et de partage qui est ainsi, du jour au lendemain, balayée sous le tapis. Sauf qu'elle reste liée à cet homme. Par choix, le divorce est une possibilité pour elle, mais elle reste pour ses enfants. Par contraste, Aïssatou, elle, a fait le choix du divorce. Deux amies, deux voies différentes, un même respect pour les choix de l'autre et un même soutien mutuel face à ce choix.

L'écriture est sobre, mais possède un rythme clair. C'est un récit avec des envolées et des moments plus calmes, mais avec une présence qui courent dans les phrases. On sent l'influence de la tradition orale, du conteur. L'écriture est aussi d'une précision redoutable quand vient le temps de décortiquer les sentiments des protagonistes, jusque dans leurs zones d'ombres. Portés par cette plume, les personnages vivent littéralement sous nos yeux et l'on voit le décor dans lequel ils évoluent. On voit les funérailles, on sent la chaleur du soleil, l'odeur de la rue, le tout rendu de façon incroyablement vivante.

C'est un roman pour connaître le Sénégal, mais vu par un regard féminin et porté par une plume magnifique. Un coup de coeur, vraiment.

Ma note: 5/5

lundi 19 décembre 2022

Les livres de Noël

 Salut,

Les livres, contrairement à bien des films et encore plus de chansons, ne sont pas conçus et pensés pour correspondre à une période précise de l'année.  Certes, il y a les proverbiales «lectures d'été», mais c'est plus pour désigner une lecture pas prise de tête que relié à une période précise de l'année. La plupart des livres peuvent être lus tout au long de l'année. Malgré tout, une poignée d'oeuvres sont indiscutablement liées à la période de Noël et à l'atmosphère qui y règne.

Qu'est-ce que cet esprit de Noël?  De nos jours, avec la publicité, les films Hallmark et la surconsommation, ça semble un peu surfait ou du moins, bien loin de l'essence même qu'est censé avoir cette fête, esprit qui est lui-même une construction.  Ça n'a pas toujours existé.  Ça a été créé, comme bien d'autres manifestations de la culture humaine.  Sapins, bûches, cadeaux, décorations, tout ceci est apparu au fil du temps et tandis que d'autres ont tendance à disparaître, comme la crèche.  Les lutins n'existaient pas il y a moins de dix ans et maintenant les parents s'amusent (ou pestent) contre cette nouvelle tradition. 

Mais cet esprit de Noël, où l'on partage avec les moins nantis, où l'on pardonne, où l'on se rapproche de ceux avec qui le temps a éloigné, cet esprit qui fait des miracles et qui excite les enfants à l'idée des cadeaux ou de la visite du Père Noël et les grands par une grande tablée remplie de délices, cet esprit est aussi présent en littérature.  

Il ne s'agit pas de mettre une histoire en plein milieu de la fête pour qu'elle soit une histoire représentant la magie de Noël.  Les décorations ne font pas la magie!  Mais des livres ont su capturer l'esprit de cette fête et la transmettre. Je pense en particulier au fameux Chant de Noël de Charles Dickens qui a été repris, répété et parodié jusqu'à plus soif.  Plusieurs vont même jusqu'à dire qu'il est l'inventeur moderne de cet esprit de Noël, à une époque où cette fête commence à être moins une fête strictement religieuse qu'une occasion de rassemblement et de festivités.  Scroodge est le modèle de tous les grincheux qui se retrouvent transformés par l'esprit de Noël. Dans ce livre publié en 1843, tout est déjà là: l'importance de se rassembler, la générosité envers les moins nantis, les batailles de boule de neige, les tables chargées de nourriture et, sans doute l'élément le plus cliché, la transformation d'un grincheux en un être généreux. Parce que c'est sans doute ça, l'esprit de Noël avant tout: penser que cette fête a le pouvoir de changer la vie des gens.

Casse-Noisette est devenu un classique de Noël bien plus grâce au ballet qu'au conte dont il est issu. L'oratorio de Noël de Göran Türstom a beau faire référence à la célèbre pièce de Bach, il ne se passe pas du tout à Noël. Si un roman policier se passe à Noël, les sapins, Père Noël et autres décorations lumineuses risquent plus de former un décor qu'une base de l'histoire. L'esprit de Noël est moins imprégné dans les pages des livres, même s'il est bien sûr présent.

La seule exception? La littérature jeunesse. Là, des hordes de livres qui mettent Noël et son atmosphère si particulière sont légion. Pourquoi? Simple à expliquer: les enfants sont les plus faciles à émerveiller et de ce fait, à embarquer dans cette magie. Les romans jeunesse, albums et livres cartonnés parlant du Père Noël, de ses rennes, des histoires de lutins, de vieux grincheux retrouvant la joie, bref, tout le tralala s'y retrouve. En un sens, c'est logique. Noël reste la fête où l'on peut croire que tous nos voeux seront exaucés. Les enfants sont sans doute ceux qui ont le plus de facilité à y croire.

@+ Mariane

lundi 28 novembre 2022

Combien de véritables histoires d'amour est-ce que j'ai lu?

 Salut!

Quand j'étais jeune, ma mère m'interdisait de lire des romans Harlequins. À l'entendre, ça allait construire dans ma tête une vision de l'amour complètement faussée. Je n'étais pas particulièrement rebelle, mais cette fois-là, j'ai désobéi: j'ai lu en cachette plusieurs romans Harlequin durant ma jeune adolescence. Je n'ai pas été particulièrement impressionnée, mais c'était de bonnes histoires. À vrai dire, je voulais la plupart du temps donner des baffes aux deux protagonistes , mais les histoires ne manquaient pas de rebondissements et se laissaient lire facilement.

Cependant, ma mère n'avait pas tort sur un point: l'image de l'amour qu'on y montrait était foncièrement tordue. Les hommes y étaient souvent stoïques, braves, musclés et riches, savaient harceler la demoiselle au bon moment et faire repentance au besoin. Et la plupart du temps, ça finissait en scène où la femme, le plus souvent, renonçait à sa propre vie pour suivre son homme. Certes, il y avait des nuances: souvent le comportement de l'homme était expliqué par un sombre passé. Ses mensonges finissaient par être pardonnés et même, par conduire à la magnifique histoire d'amour que l'on nous racontait. Histoire d'amour qui au fond, se résumait à raconter pendant 250 pages comment ils allaient finir ensemble. Jamais rien sur le lendemain matin, les disputes, les négociations, les déceptions, les échecs, les périodes creuses et les trucs plus prosaïques. Combien de couples réels se disputent sur le fait de baisser ou non le siège de la toilette? Comparez ça à la fréquence avec lequel ça arrive aux personnages des romans Harlequins et vous allez tout de suite voir la différence.

Quand j'y repense, j'ai lu très peu de réelles histoires d'amour. Roméo et Juliette se connaissent à peine et leur histoire dure quelques jours et fait cinq morts au passage. Dans Twilight, Edward remplit toutes les conditions pour une relation abusive. Et bon, inutile de faire la liste de ce qui cloche dans Cinquante nuances de Grey. Dans les Hauts de Hurlevent, HeathCliff fait une fixation malsaine sur Catherine, même après sa mort. Dans Jane Eyre, M. Rochester entend régir la vie de Jane, qui a le bon sens de protester. Je pourrais continuer encore et encore.

Dans Mister Big ou la glorification des amours toxiques, India Desjardins réfléchit justement à cette notion. C'est comme si la fiction nous a habitués à présenter des situations qui sont loin d'être saines comme étant profondément romantiques. Le contrôle est une forme de protection, la violence psychologique est dû à un traumatisme passé, la violence physique parce que l'un des partenaires a exagéré. D'ailleurs, la plupart des histoires d'amour que l'on raconte sont situées avant l'engagement, dans cette période où les protagonistes sont en train de se connaître et de se découvrir. On parle des débuts du sentiment amoureux, pas de l'amour comme tel. Et quoi de mieux pour raconter ce genre d'histoire que de présenter les futurs amants comme des antagonistes? La finale les laisse au seuil de la vie à deux. Et ce qu'on présente comme des histoires d'amour sont au fond des histoires de comment deux personnes tombent amoureuse, ou, si on prend le cas de Roméo et Juliette, comment deux personnes tombent amoureuse malgré le monde entier entre eux. 

Et les autres histoires d'amour? Celles de couples qui s'aiment, mais qui font face aux aléas de la vie quotidienne? J'avoue avoir un faible pour le couple de Mr et Mrs Weasley dans les Harry Potter là-dessus. Un couple qui s'aime, qui se dispute, mais reste loyal l'un envers l'autre et affronte les épreuves en faisant front commun. Leur histoire, même si elle est en trame de fond, reste une histoire d'amour, une vraie, celle de deux personnes qui s'aiment, même si parfois les défauts de l'un et l'autre ressortent, ce qui dans les livres et les films donnent l'occasion de beaucoup de ressorts comiques.

Mais l'une de mes histoires d'amour préféré est celle d'Evelyn et Rick dans Le retour de la momie. Si le premier film nous montrait une histoire d'amour basée sur la rencontre, le deuxième film nous montre un couple qui s'obstine, mais se connaît, respecte les forces et les faiblesses de l'autre et surtout, a appris l'un de l'autre. Ils ont construit quelque chose ensemble, sans nier leur individualité. Et ils sont toujours amoureux l'un de l'autre. 

Très différent des romans Harlequin que ma mère m'interdisait de lire.

@+ Mariane

lundi 31 octobre 2022

Les légendes font de la mauvaise Histoire, mais de très bons livres

 Salut,

J'étais dans un lancement de livres l'autre jour (joie retrouvée après deux ans de disette pandémique) lorsque l'auteur, interrogé sur ses sources par un historien, a tout simplement avoué que les sources historiques étaient peu nombreuses, mais que les légendes abondaient sur le sujet. Il a alors lancé une phrase qui m'a fait réfléchir: «Les légendes font de la mauvaise Histoire, mais de très bons livres.»

Je suis tout à fait d'accord avec ce que l'auteur a dit, mais surtout parce que cette phrase résume si bien: les légendes et l'Histoire ont une base en commun, mais divergent profondément sur à peu près tout le reste.


L'Histoire est basée sur l'étude des traces du passé, avec ses méthodes et ses techniques. Non, on ne s'improvise pas historien ou historienne et non, on ne peut pas faire de l'Histoire sérieusement sans un sacré travail derrière. Entre chercher des documents d'époques, les trouver, les analyser, les faire parler, appuyer tout ce que l'on avance sur ces sources, interpréter les faits pour qu'ils nous informent sur le passé sans tomber dans le farfelu ou se laisser emporter par des chimères ou nos biais conscients ou inconscients, ça demande une grande somme de travail et surtout, de rigueur. Et le résultat? Il peut être aussi obscur et pointu que grand public et convivial, dépendant de qui le produit et du public visé. 


Mais surtout, l'Histoire se base sur des faits vérifiables et prouvés.


Les légendes n'ont aucunement ce problème.


Par définition, une légende n'a pas besoin d'être prouvée au départ. Elle peut être grandiose, improbable, obscure ou perdue dans les limbes du temps. Sauf qu'elle reposera, à différents degrés, sur un fait. Souvent lointain, pris isolément d'un contexte plus large, mais un fait tout de même. Oui, le roi Arthur aurait bel et bien existé, mais son royaume et sa cour ont sûrement été à des années-lumière de ce qui est représenté dans les mythes arthuriens. Oui, les Templiers ont bel et bien existé, mais la malédiction du dernier de ses grands maîtres, Jacques Maulay, sur les rois de France... ne l'est sans doute pas. Mais reste qu'une légende repose sur une possibilité, aussi mince soit-elle, qu'elle soit vraie. Et il faut avouer que les légendes sont pas mal plus emballantes et vendeuses que l'Histoire, qui n'ose jamais faire un seul pas de côté sur ce qu'elle ne peut pas prouver.


Quand on arrive au niveau de la fiction, les livres historiques demandent donc une quantité de recherche faramineuse et une grande minutie à leurs patients rédacteurices. Car écrire un roman historique est un travail de moine, excusez-moi l'expression. Parce que la plus petite erreur peut leur être remise sous le nez. Je me rappelle une anecdote racontée par Michel David qui s'était fait dire par un lecteur que son personnage préféré était celui du nageur. Michel David essayait en vain de se rappeler d'un personnage de nageur dans son oeuvre quand le lecteur lui a dit qu'un de ceux-ci traversait à un moment un pont qui a été construit un an après dans la réalité!


Mais les légendes... Tant que l'histoire que l'on raconte se tient, on se fout de l'Histoire avec un grand H. Tout est permis. Les dates perdent de leur importance, les grands personnages historiques peuvent dire des choses qu'ils n'ont jamais dites historiquement parlant et de simples événements anodins devenir de superbes revirements. Mais surtout, on peut se permettre d'inventer autre chose, un monde différent.. sur les bases de quelque chose de réel, donc de quelque chose qui aurait pu arriver dans notre propre monde et qui est parfois peut-être même arrivé, mais on ne sait pas, on n'a pas de preuve, sauf que peut-être... Quelle merveille pour celui ou celle qui prend la plume!

Dans l'oeil du public non averti, l'Histoire et la légende sont d'ailleurs bien proches. Malheureusement. L'un comme l'autre peuvent être la source de merveilleux livres. Sauf qu'il faut bien avouer que seule l'Histoire a le mérite d'être vraie.

@+ Mariane

lundi 17 octobre 2022

L'herbe est toujours plus verte dans le livre

Salut!

Quand les multiples controverses (la plupart justifiées) sont tombées sur JK Rowling, je fais partie de ceux qui sont tombés des nues. Mais aussi de ceux qui se sont retrouvés dans un dilemme cornélien. Oui, mais j'aime Harry Potter. Oui, mais JK Rowling! Oui, mais Harry Potter... Oui, mais l'auteure! Bref...

Au-delà du, on doit séparer l'oeuvre de l'artiste (qui a majoritairement servi à justifier le comportement injustifiable de pas mal d'hommes, juste parce qu'ils étaient des artistes brillants), je ne trouvais pas de réponse. Il ne semblait pas y avoir d'alternative entre tourner carrément le dos à l'oeuvre ou rester en ayant honte et en même temps... en continuant à tripper sur les aventures d'Harry, Ron et Hermione. Parce que c'est sur eux, avant tout, que mon attirance vers l'oeuvre va. Oui, JK Rowling a conçu un narratif autour de sa vie, oui, elle a été dans la pauvreté et a su se tirer de là par son imaginaire. Oui, elle en a bavé et elle a su triompher. On aime les histoires de gens qui partent de rien et qui réussissent après tout. Ça n'excuse pas ses commentaires plus récents. Ni son entêtement à rester dans ses idées et à refuser d'écouter ceux qui lui parlent.

Et moi, je suis un peu restée mêlée, jusqu'à ce que je vois cette vidéo sur YouTube. Je vous encourage à la regarder au complet. On parle de JK Rowling, mais aussi de Joss Whedon et de Mel Gibson. Ce n'est pas une vidéo qui juge, mais qui essaie de comprendre avec beaucoup de nuances. Et ça m'a fait beaucoup de bien.

Sans reprendre toute cette vidéo, je pense qu'une idée qu'elle développe est très valable: quand les artistes produisent, ils produisent l'œuvre qui représente le monde tel qu'ils et qu'elles veulent qu'il soit, pas tel qu'ils et qu'elles sont eux-mêmes. L'œuvre est une métaphore du monde qu'ils et qu'elles désirent. Un monde dans lequel on accepte la différence, on pardonne à ceux qui nous font mal et qui se tient debout devant les injustices, comme dans Harry Potter par exemple.

C'est facile en papier, surtout quand l'artiste qui tient la plume contrôle tous les paramètres. C'est foutument dur dans la vraie vie quand ça peut vous tomber dessus à tout moment, que vous soyez fatigué.e.s, malade.s, frustré.e.s par une autre situation ou encore tout simplement pas alerte ce jour-là. La vraie vie est pas mal plus dure que la fiction. Je sais que je peux réécrire mille fois un texte avant qu'il soit publié. Dans la réalité, j'ai une chance et elle se joue en millisecondes. Pour des tas de gens, la réponse ne va pas être la bonne ou on aura l'impression de s'être plantée, on se reprochera pendant des jours une mauvaise réaction, on se rendra compte après coup qu'on a loupé une belle occasion de se tenir debout. Bref, dans la vraie vie, on est humain et donc on est faillible.

Dans la fiction, on voit le monde tel qu'on voudrait qu'il soit et on est inspiré par lui. Alors quand on se rend compte que la personne qui l'a produit n'applique pas les mêmes principes dans sa propre vie... la chute est rude. Parce qu'on perd avant tout notre source d'inspiration, notre petite poussée en avant, notre coup de pied qui nous pousse à devenir meilleur.e.s. Oui, en effet. Mais ce n'est pas dans l'artiste que l'on a trouvé l'inspiration avant tout, c'est dans son œuvre.

L'artiste est un être humain. Ils ou elles rêvent aussi et ils ou elles mettent dans leurs créations ce qu'ils désirent et non ce qui est. Ils ou elles peuvent faillir comme êtres humains. Et même faire l'inverse de ce qu'ils promeuvent dans leurs œuvres, parce que le créer est une chose, l'être est une autre.

Ça ne résout en rien le dilemme éthique auquel font face tous les lecteurices du monde quand leurs auteurices favoris ne sont pas dans la vraie vie comme les protagonistes de leurs œuvres. C'est juste que je comprends mieux le mien : j'aimerais vivre dans le monde de Harry Potter à cause des valeurs qu'il prône, pas à cause de JK Rowling. D'une certaine façon, elle a mis le meilleur d'elle-même dans son œuvre. Autant profiter de cette partie et faire du mieux qu'on peut avec le reste.

@+ Mariane