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jeudi 25 mai 2023

La route de Chlifa de Michèle Marineau

 La route de Chlifa  Michèle Marineau Collection Titan+ Québec Amérique 249 pages



Résumé:
Janvier 1990: Dans une école secondaire du Québec débarque un jour Karim. Renfermé sur lui-même, distant avec tous, il refuse pratiquement tous contacts humains. À travers le regard d'un élève de la classe, on voit l'impact de l'arrivée de cette personne sur l'équilibre précaire d'un groupe d'adolescents.

Beyrouth: Mai 1989: Karim est resté derrière pour terminer ses études, ses parents ont fui à temps à Montréal et maintenant, les bombes déferlent et tuent. Elles tuent Nada, son premier amour. Sa soeur Maha, au caractère revêche, est la seule survivante de sa famille avec Jad, son petit frère de six mois. Elle décide de quitter Beyrouth pour Chlifa, là où, selon elle, l'attend un ancien domestique de la famille. Sous le choc de la mort de Nada, Karim décide sur un coup de tête d'accompagner Maha sur la route qui mène à Chlifa.

Critique:
J'avais lu Michèle Marineau il y a plusieurs années et j'ai retrouvé dans ce livre le charme de son écriture. Elle sait dépeindre avec une rare finesse les tourments de l'adolescence, mais aussi écrire avec une grande économie de mots. Son écriture est tellement ciselée que c'est un régal à lire. Il n'y a pas un mot de trop dans ton texte.

Karim est un personnage qui dans un premier temps est hostile à tous les contacts humains. Il repousse les gens, ne veut se mêler de rien et couve en lui une profonde colère. On le sait par les extraits de son journal qui montre le regard qu'il porte sur les autres, plein de jugement et de hargne. Alors que le roman commence en janvier, un retour en arrière survient environ au tiers du livre et soudain, on se retrouve à Beyrouth sous les bombes et Karim n'est pas encore cet être en colère et fermé à tout qu'il sera en janvier à son arrivée à l'école au Québec. Cette technique, de nous montrer le résultat pour ensuite nous montrer la cause, est intéressante parce qu'à rebours, on comprend Karim, mais sans le juger et on laisse dès le départ découvrir le personnage pour lui-même.

Dans cette partie libanaise du texte, on fait la connaissance de Maha, encore une enfant, qui à 12 ans, prend la vie à bras le corps après la mort de sa famille dans un bombardement. Elle prend soin de son petit frère Jad, un bébé de six mois, avec une constance et une affection qui force l'admiration. Mais attention, Maha n'est pas un ange! Colérique, d'humeur changeante, têtue et volontaire, Maha ne laisse pas grand monde lui piler sur les pieds et décide elle-même de la direction qu'elle va prendre. Karim décide de la suivre à la fois parce qu'il veut la protéger, mais aussi en souvenir de Nada. La relation entre les deux est complexe, souvent difficile, surtout que contrairement à Karim, on ne saura jamais les pensées de Maha. 

La route de Chlifa du titre, c'est la route que vont emprunter les deux adolescents et le bébé entre Beyrouth et le village de Chlifa. Un voyage à pied dans les monts Liban, avec le danger constant de tomber sur quelqu'un dans ce pays déchiré par la guerre. Même si c'est secondaire à l'intrigue, le danger, le fait que tout le monde puisse devenir un ennemi un jour est en trame de fond. Mais leur voyage est surtout une confrontation entre les deux adolescents, qui se disputent, se réconcilient, se comprennent, se parlent et tissent un lien, un lien qu'ils ne prévoyaient pas. C'est tout le déchirement que ce qui finit par arriver à la fin du récit, quoique j'ai trouvé que cet événement tombait un peu trop à pic vu la lente montée du reste du récit. La source de la colère contenue de Karim se trouve là. Et le lecteurice ne peut que la comprendre.

Un récit qui nous promène dans les montagnes russes émotionnelles de la guerre et de l'adolescence, mais aussi, à un certain point, dans celles de l'après. Autant de la résilience face aux traumatismes que de ce qui arrive quand on grandit tout simplement.

jeudi 27 avril 2023

Pol Polaire: 1- Coup de chaleur de Caroline Soucy

 Pol Polaire tome 1 Coup de chaleur! Scénario et dessins Caroline Soucy Glénat 46 pages


Résumé:

Pol Polaire est un ours polaire qui vit au Pôle Nord. Depuis la disparition de sa douce Lili, il s'occupe seul de leurs jumeaux, Léo et Léa. Toutefois, Pol est sans doute le pire chasseur du monde et il aimerait bien mieux rêvasser à amour disparu que s'occuper de ses deux oursons débordants d'imagination. Aidé de son frère Bob, le patenteux du coin qui récupère tout ce qu'il peut provenant des humains et de la phoquesse Brigitte qui s'amuse à lui lancer des poissons à la figure, il réussit à nourrir et à prendre soin de ses jumeaux. Enfin, pas sans quelques catastrophes!


Mon avis:

Cette bande dessinée se veut un divertissement amusant, mais qui offre dans un second degré une réflexion intéressante, entre autres sur l'effet des changements climatiques sur la faune de l'arctique. Certes, les personnages sont anthropomorphisés dans leurs comportements, mais les situations qu'ils vivent sentent le réel. Excepté l'oncle Bob et son bidouillage, bien sûr.


Pol Polaire est un père célibataire, situation impossible parce que les ours mâles ne s'occupent pas de leurs rejetons dans la nature, mais en lui se reconnaîtrons sans doute beaucoup de chefs de famille monoparentale un peu dépassés par leurs responsabilités. Les jumeaux Léo et Léa sont après tout grouillants de vie, veulent tout explorer, sont impatients, ont faim tout le temps, bref ils sont des enfants! Comme on sent très vite que le pilier de la famille était la mère, les efforts honnêtes, mais la plupart du temps peu concluants de Pol sont d'autant plus touchants. Surtout qu'il finit souvent par se mettre les pattes dans les plats. Mais il aime ses enfants et veut le mieux pour eux, c'est indéniable.


L'oncle Bob, le bricoleur patenteux du coin, qui ramasse tout ce qui vient des humains, est un personnage à la fois loufoque et juste assez réaliste pour qu'il soit adorable au lieu de ridicule. Pas très ours polaire avec sa casquette et ses lunettes, mais un soutien pour Pol et un oncle attentionné, quoique pas très orthodoxe pour ses neveux. Le voir jouer avec un drone pour détourner l’attention de scientifique un peu trop curieux est l’une des scènes qui montrent à quel point son amour des bipèdes va loin! De son côté, la phoquesse Brigitte, jamais à court d'idées pour se moquer de Pol, apporte une autre touche d'humour dans un album qui n'en manque pas.


Toutefois, la réalité des animaux dans l'Arctique, touché par les changements climatiques, est abordée. On reste dans l'humour, mais en filigrane, les éléments se multiplient: glace trop mince qui nuit à la chasse, glaciers qui se désagrègent, etc. Même certains commentaires des personnages donnent le ton, surtout ceux de Pol et de Bob qui ont connu «le monde d'avant». La dénonciation des effets du réchauffement planétaire est toute en douceur, mais est réelle.


Le dessin est intéressant, avec beaucoup d'arrondi dans les personnages. Peu de lignes droites dans cet album, sauf en ce qui a trait aux humains. L'humour est bien desservi par le trait, surtout dans les expressions faciales des personnages. On peut d'ailleurs rendre hommage à l'autrice pour sa capacité à ne pas trop rendre ses ours polaires humains: ils restent des ours qui, s'ils se dressent parfois sur deux pattes, marchent à quatre pattes et gardent les proportions de vrais ours polaires. Les paysages du Grand Nord font rêver, même si on comprend vite que c'est une terre moins sauvage et inhabitée des humains que l'on pourrait penser, entre autres à cause de tous les déchets que la mer amène jusqu'à eux.


Je ne peux pas dire que l'album soit un coup de coeur, mais je ne suis pas le public cible non plus. C'est un album bien équilibré, qui réussit son objectif de faire rire et d’instruire avec talent et que je recommande pour les moins de 10 ans. Par contre, les lecteurs adultes ne seront sans doute pas passionnés autant que les enfants.

jeudi 24 février 2022

«C'est le Québec qui est né dans mon pays!» d'Emmanuelle Dufour

 «C'est le Québec qui est né dans mon pays!» Carnet de rencontres, d'Ani Kuni à Kiuna  Emmanuelle Dufour  Collection Ricochets Écosociété 176 pages


Résumé:

Lors d'un voyage en Nouvelle-Zélande, Emmanuelle Dufour se fait poser une question somme toute innocente par une petite fille: connais-tu les premiers peuples de ton pays.  Pour elle qui a parcouru la planète à la rencontre des peuples autochtones a ressenti un choc: elle ignorait tout de ceux qui vivaient sur la terre où elle a elle-même grandi.  Décidée à combler cette lacune, elle se lance dans la découverte des Premières Nations du Québec, une trajectoire qui soulèvera de nombreuses questions sur son propre nationalisme québécois.

Mon avis:

Au départ un mémoire de maîtrise, ce récit a volontairement été rédigé en bandes dessinées et c'est une grande force. Parce que l'iconographie y occupe une place très importante.  Dans l'une des pages, elle dessine tous les personnages ''indiens'' qui ont peuplé notre imaginaire d'enfants occidentaux: Pocahantas, Yakari, Astérix chez les Indiens, le personnage des chips YumYum et combien d'autres qui ont influencé notre imaginaire face aux Premières Nations. Des images qui sont soient fantaisistes, soient fortement stéréotypés, parfois mêmes racistes de ces peuples. Le fait de mettre toutes ces images les unes à côté des autres donne une idée de l'ampleur de cet imaginaire construit.  Le reste de l'album sera consacré à aller voir de l'autre côté de la barrière, à donner la parole à ceux que l'on a trop souvent décrits à leur place.

Ce qui est particulier, c'est qu'elle fait des liens entre l'éveil des Premières Nations à la fierté d'être ce qu'ils sont et le mouvement nationaliste québécois.  Ce qui soulève en elle de nombreux questionnements.  Le titre, lourd de sens, révèle alors toute l'ampleur des angles morts dont les Québécois ont fait preuve: comment réclamer un territoire qu'ils ont eux-mêmes pris à d'autres? Les nombreux stigmates de la crise d'Oka sur les relations entre les Québécois et les peuples autochtones sont d'ailleurs clairement montrés: un cas typique de la façon dont les premiers n'ont tout simplement pas tenu compte des droits et des volontés des seconds.  Mais surtout, elle donne la parole à de nombreux membres des Premières Nations, partout au Québec, bien souvent dans leur langue (avec une traduction pour les francophones).

À aucun moment le discours ne se fait culpabilisant.  Une des intervenantes autochtones le dit d'ailleurs clairement: ils n'en ont rien à faire de notre culpabilité, elle ne sert à rien, ils veulent des actions. Et dans ce sens, aller vers l'autre est la première action. Connaître et comprendre vient ensuite. Le livre montre toutes les étapes que l'auteure franchit dans cette volonté d'aller vers l'autre, les remises en question, les réflexions qui l'ont nourrie, les rencontres.  C'est ce cheminement que l'on suit, sur plusieurs années, en même temps que l'on voit l'éveil de la population en général sur les questions concernant les Premières Nations.

Le dessin est très documentaire et c'est volontaire, mais le coup de crayon est juste et elle joue beaucoup avec les images.  Parfois, on dirait un collage, parfois, elle consacre une pleine page à la parole de quelqu'un avec son dessin et elle n'hésite pas à mettre des pages en noir pour parler des histoires sombres, comme celles abordant les pensionnats.  Bref, le livre est autant une réussite au point de vue visuel qu'au point de vue du récit.  D'ailleurs, ce choix de présentation rend le sujet d'autant plus facile d'accès pour une personne qui s'intéresserait au sujet en ne connaissant strictement rien.  Une oeuvre nécessaire, une oeuvre bien faite et je l'espère, un pas de plus vers la réconciliation.

Ma note: 4.5/5

jeudi 17 juin 2021

Les constellées de Daniel Grenier

 Les constellées  Daniel Grenier  Collection Bonzaï  Marchand de feuilles 603 pages

Résumé:

Durant une année entière, Daniel Grenier a relevé le défi lancé par son éditrice de ne lire que des livres écrits par des femmes et de tenir un journal de lecture racontant ses découvertes et ses réflexions.  Pendant un an donc, et à coup de thématique (le corps, les autrices autochtones, le genre, etc), l'auteur explore, se remet en question, découvre et nous fait par la même occasion connaître toute une littérature foisonnante de plumes féminines, connues ou moins connues.

Mon avis:

Je suis entrée dans ce livre sans trop d'attentes, surtout curieuse et ma foi, quel choc!  Pas parce que c'est particulièrement bien écrit (même si c'est le cas), mais par l'ampleur de la démarche de lecteur dans lequel l'auteur s'est lancé.  Il ratisse large, mais en le faisant, ne se contente pas de lire, il tente de comprendre.  C'est pourquoi ses lectures sont attentives, analytiques: il ne les survole pas, ne tente pas de lire au hasard, son parcours est choisi et réfléchi. Ce qui le rend d'autant plus intéressant.

L'auteur a choisi d'orienter ses lectures par thème: le corps, l'essai, l'autofiction, les autrices autochtones, etc.  Chacun est l'occasion de creuser le sujet et de confronter le point de vue de différentes autrices.  Ce que j'ai trouvé particulièrement intéressant, c'est qu'il met en lumière des autrices proches du point de vue de leurs écrits, mais qui peuvent avoir des points de vue très opposés.  Et c'est leurs textes qu'il questionne avant tout et surtout, s'il aborde leur vie, il ne lit pas leurs oeuvres à la lumière de celle-ci, mais bien pour enrichir son point de vue de lecteur.

Et il y a l'ampleur du sujet.  Loin de se contenter de lire des autrices connues, l'auteur prend le temps de gratter, de lire et de se renseigner sur leurs contemporaines, de faire des liens entre les sororités de plumes.  Le portrait qu'il en dresse fait montre de l'immensité de l'oubli dans lequel de nombreuses écrivaines ont basculé et sa façon de raconter nous montre qu'il ne s'agit pas de cas isolés: des mouvements complets sont tombés dans les oubliettes de l'histoire littéraire.  Attendez-vous donc à pas mal de découvertes!  Quand on ajoute à ça la qualité de la réflexion faite sur les textes, ça ne donne que plus de valeur et d'intérêt à sa démarche.

Le texte est particulièrement dense.  Tout à la fois, il explique, réfléchi, questionne et cite les textes lus.  Il faut parfois s'accrocher à certains chapitres ou à certaines autrices qui attirent moins notre attention, mais son travail est fouillé et soigné d'un bout à l'autre.  Un mini-point négatif: l'auteur lit couramment l'anglais et les citations de textes provenant de la langue de Shakespeare ne sont pas traduites.  Et certains textes sont écrits dans un anglais plus proche de l'argot, ce qui ne les met pas à la portée de tout le monde.  Je comprends la démarche, mais traduire les extraits et les mettre en lien sur le site web de la maison d'édition aurait été une façon de rendre ces textes plus accessibles.  Néanmoins, je suis heureuse du choix fait par l'auteur, car il permet de largement donner la parole aux autrices elles-mêmes.  

Ma liste de livres à lire a sérieusement pris du volume avec ce livre! On découvre une multitude de voix, qu'il met en relation entre elles pour nous faire découvrir des zones d'ombre de la littérature mondiale, des voix riches et variées.

Tout un exercice et une brique à lire, mais une traversée formidable et un livre que j'ai vraiment aimé!

Ma note: 5/5

jeudi 18 février 2021

La chair décevante de Jovette Bernier

 La chair décevante  Jovette Bernier


Résumé:
Jeune, Didi Lantagne a aimé.  De cet amour est né un fils, mais son père a préféré en épouser une autre, plus riche et mieux placée socialement.  Didi s'est battue bec et ongles pour garder son enfant, a trouvé un homme près à le prendre comme son propre fils, l'a vu grandir.  À l'âge où il s'envole de ses propres ailes, il entre, sans le savoir, dans le cabinet d'avocat de son père biologique et tombe amoureux de celle qui est sa demi-soeur.

Mon avis:
Ce roman, c'est de la poésie écrite en prose.  Certes, la structure, la manière de raconter est typique du roman, mais la plume elle, est par moment tellement proche de la poésie que j'ai l'impression que l'on peut parler de roman-poème.  

Le thème n'est pas neuf, celui de la fille-mère abandonnée par son amoureux.  Mais ici, le récit fait quasiment l'impasse sur l'homme pour se concentrer sur la femme abandonnée, mais qui ne finit par en pauvresse rejetée de tous.  Au contraire, Didi rebondit, même si c'est difficile et retrouve au fil du temps toute la respectabilité que son statut de fille-mère lui avait fait perdre.  Ce n'est pas une personne écrasée ou amorphe.  On sent que l'auteure avait un message à livrer à travers ce livre, ce qui n'est pas surprenant pour l'époque et ce message est celui-ci: la personne à blâmer dans ce genre d'histoire n'est pas la femme, mais l'homme.  Elle le fait de manière très habile, en montrant la situation sous l'angle de Didi et en laissant volontairement très peu de place au personnage du père.

Mais surtout, elle donne une vie complète à Didi.  Celle-ci n'est pas réduite à cette maternité, elle a une vie, elle voyage, elle tombe amoureuse, se demande si elle est trop vieille à trente-huit ans pour attirer les hommes.  C'est une femme normale, de son époque, qui a un vrai arc narratif.

On peut reprocher à l'auteure d'avoir été un peu trop mélodramatique.  Surtout vers la fin, elle en beurre quand même pas mal épais.  Il y a quelques maladresses dans la psychologie des personnages masculins qui sont pour la plupart assez unidimensionnels, y compris son fils, mais dans l'ensemble, on retrouve surtout toute la naïveté et la fraîcheur d'un premier roman, tant dans le positif que dans le négatif.

Pour un des premiers romans écrit par une femme au Québec, c'est quand même une réussite.

Ma note: 4.25/5

jeudi 29 octobre 2020

Comprendre les élections américaines Édition 2020 d'Élisabeth Vallet

 Comprendre les élections américaines  Élisabeth Vallet  Septentrion  222 pages


Résumé:

Qu'est-ce qu'est la présidence des États-Unis?  Quels sont les pouvoirs du président?  Quelle est l'histoire de cette institution, mais surtout, comme le président est-il élu?  C'est à toutes ces questions et bien d'autres que s'attaque ce livre.

Mon avis:

Première des choses, jamais auparavant je n'avais eu autant envie de chanter le Ô Canada en lisant un livre...

Ce livre est divisé en trois partie: qu'est-ce que la présidence des États-Unis?  Comment a-t-elle été conçue au départ, pensée, comment elle a évolué au fil des années.  Ensuite, comment fonctionne le système électoral américain (mettez ici une série d'émoticônes montrant la consternation, l'envie de vomir et plusieurs facepalm) et comment se joue la course à la Maison-Blanche proprement dite.  Cette édition étant celle de 2020, on y couvre certains pans de l'impact de la présidence de Trump sur le processus.  Cependant, la préface date du 1er juillet et ne couvre pas les événements les plus récents (mort de la juge Ruth Bader Ginsburg, maladie de Trump et le fameux premier débat entre Joe Biden et lui).

La première partie montre bien qu'avant d'être un instrument de pouvoir, la présidence est une institution, qui a ses codes, ses origines et sa place dans la démocratie américaine, autant symbolique que pragmatique.  L'auteure montre aussi combien la fiction a contribué à faire de cette institution une partie fondamentale de la vision que les États-Unis ont d'eux-mêmes.  En lisant la liste des films, séries télés et livres mettant en vedette la présidence, on ne peut s'empêcher de penser qu'une bonne partie de notre vision du boulot d'un président vient de là.

La seconde partie parle du système électoral des États-Unis d'Amérique et comment dire... Après avoir lu cela, je ne peux même plus penser aux États-Unis comme à une démocratie.  Parce qu'au-delà de l'histoire de la démocratie américaine et de l'élargissement du vote à tous les habitants du pays, elle montre une guerre incessante, surtout menée par les républicains, pour empêcher le vote de larges pans de la population, surtout les clientèles naturelles des démocrates.  Les populations noires, latinx et pauvres sont fortement défavorisées par ces méthodes.  Néanmoins, c'est l'accumulation des preuves, la décortition méthodique des obstacles petits et grands qui, sous le couvert de maintenir la probité du vote, sont dressés, parfois de manière tellement spécifique qu'il est presque impossible de ne pas crier au scandale.  Mais tout ceci a lieu dans la plus grande démocratie au monde...

La troisième partie décrit de façon plus spécifique le processus électoral de l'élection présidentielle.  Même si je suis une lectrice assidue des informations sur les États-Unis, j'ai appris de nombreuses détails qui me manquaient, entre autre la fonction des super PACs et les changements apportés par de récentes décisions de la Cours suprême sur le processus électoral.  Une petite partie est réservée à la fin au processus de «déménagement» d'un président, comment même avec tous les changements de président, le personnel de la Maison-Blanche, lui reste le même et la dynamique à l'intérieur reste avant tout celle d'une institution... peu importe qui est le Président.

Fascinant, enrageant, mais éclairant et instructif.  J'ai pas hâte au 3 novembre par contre...

Ma note: 4.25/5

Je remercie les éditions Septentrion pour ce service de presse.

jeudi 30 juillet 2020

Anan: 1- Le Prince de Lili Boisvert

Anan  tome 1  Le Prince  Lili Boisvert  VLB 373 pages


Résumé:
Dans un royaume matriarcal, le prince d'Anan, plus puissant royaume du continent, est promis en mariage à la reine d'Ouran en échange de leur aide contre les Inares, royaume en guerre contre Anan.  Une petite escouade de soldat triés sur le volet l'accompagne secrètement vers sa fiancée.  Car la seule route qui mène de Anan à Ouran qui n'est pas directement menacée par les Inares est un territoire occupé par des êtres étranges adeptes du cannibalisme.

Mon avis:
Oh boy...  Il y a beaucoup à dire sur celui-ci.

Première des choses, je ne comprends pas comment ce livre a pu être publié si l'on tient compte du nombre d'incohérences dans le texte, petites, moyennes et grandes.  Dans le registre des petites, il y a tout un tas de détails qui ne tournent pas rond (un prisonnier avec les mains attachées dans le dos qui doit monter une échelle de corde deux paragraphes plus loin, une archère donc l'arc apparaît toujours dans ses mains au moment opportun, mais qu'elle ne semble jamais avoir sur elle autrement, torturer quelqu'un qu'on veut faire parler dans un fort rempli de soldats endormis, alors qu'on a tout fait pour entrer discrètement, etc).  Ce sont pourtant des détails tellement visibles qu'en lisant, on lève les yeux au ciel.  Le livre en est truffé de part en part.  Dans la catégorie des grandes, il y a ce qui sous-tend l'intrigue principale du roman: pourquoi, dans un royaume où il est clairement établi au départ que la reine est élue et que ses enfants n'ont aucun droit à la couronne et aucune importance politique, conclure une alliance par un mariage entre un prince et une souveraine a-t-elle le moindre sens?  Directement en partant, il y a là une contradiction totale et un manque de cohérence.  Le livre au complet en souffre.

Ce qui pourrait aider à croire dans le reste de l'histoire, ce sont les personnages, mais eux aussi souffrent du problème de manque de cohérence.  Le personnage principal, une capitaine de l'armée, que l'on présente comme une guerrière accomplie, héroïne de guerre auréolée de gloire, a un comportement extrêmement changeant et prend toujours les mauvaises décisions au pire moment qui soit...  Ce personnage résume à lui-même beaucoup de problèmes récurrents du livre avec autant avec les personnages qu'avec le reste de l'intrigue.  L'auteure nous dit que ses personnages sont X, alors que leur comportement est A, M, Z ou Q.  Par exemple, alors que dans les premières pages, on décrit l'événement qui fait accéder la capitaine à la gloire, où sous une énorme pression, elle a su prendre une décision stratégique en quelques secondes, elle se laisse dominer par ses émotions à plusieurs reprises, toujours au pire moment, pour euh, ben, aucune raison.  Par exemple, lors d'un simple interrogatoire, qui n'a aucune importance vitale, elle laisse voir son irritation au bout de trois questions.  Elle est parfois capable d'analyser froidement des situations et au moment où elle devrait prendre les décisions les plus en phase avec son comportement précédent, elle fera le contraire.  C'est à en hurler par moment.  

Ce qui vaut pour elle vaut aussi pour l'ensemble des personnages, mais j'ajouterais un point encore plus dérangeant: on ne les connaît pas, même au bout de presque 400 pages.  Que veulent-ils vraiment, ces gens qui partent pour cette mission?  Aucune idée.  Chacun a UNE motivation, bien mince, à faire parti de la mission et leur comportement n'est en aucun cas lié à celle-ci.  On a droit à quelques bribes de leur histoire personnelle pour nous les faire comprendre, beaucoup trop tard dans le roman.  Tous semblent agir pour faire avancer l'intrigue, sans souci pour la cohérence (oui, je reviens là-dessus) de la personnalité de chacun.  Ce sont des marionnettes qui vivent une aventure, pas des êtres de chair et de sang.  On a donc d'énormes difficultés à s'attacher à eux.  Et on s'en fou un peu au fond si la mission réussit ou non.  Le fameux prince entre autre, sur qui tout repose pourtant, est tellement mince qu'on dirait qu'il est fait de papier de soie.

Si on penche du côté de l'écriture, c'est... assez catastrophique: l'auteure multiplie les infodumps , même dans les moments de tension, cassant son élan (on sent ici l'influence de l'écriture journalistique, ce qui n'a pas sa place dans un roman).  Elle a une tendance au tell agaçante tout au long du livre, qui nuit entre autre beaucoup au lien d'attachement avec les personnages.  Les scènes de combat sont rythmée, mais à pleurer tellement elles sont truffées d'invraisemblances.  Elle a prit la solution de facilité de changer de narrateur au gré de ce qu'elle raconte, une tendance contemporaine, mais qui ne sert pas du tout son récit.  Éparpillé entre les points de vue, on se perd et on ne gagne rien.  Par contre, je donne à la plume de l'auteure d'avoir su créer quelques moments de très bonne tension qui donne envie de tourner la page pour savoir la suite.   Le roman est truffé de rebondissements qui nous tiennent en haleine.  Plusieurs m'ont fait lever les yeux au ciel d'exaspération, mais ils étaient là.  Sans ces moments-là, j'aurais viré le livre longtemps avant la fin.

L'univers de fantasy représenté a des idées intéressantes, mais elles sont partielles ou inabouties.  C'est que l'auteure les lance en l'air... puis, comme elle l'a dit, elle poursuit son intrigue sans plus en tenir compte.  L'idée d'une reine élue est bonne, mais ne cadre pas avec le reste de l'intrigue.  L'idée d'un sénat élu qui gouverne, reléguant la reine à un poste de type présidentiel, est très bonne, mais c'est beaucoup trop secondaire à l'histoire.  La façon de fonctionner du gouvernement d'Anan est un modèle de quelqu'un qui a essayé de faire différent... mais uniquement en plaquant des trucs dans un univers, sans chercher à en voir les travers, les défauts, les impacts, bref, ce qui permet à un univers d'être réaliste.  Personne à Anan ne peut hériter de la fortune de ses parents, pas même les enfants de la Reine?  Mais alors pourquoi sont-ils comme des princes classiques de fantasy, pétris de privilèges au point d'être gâté pourri?  Leur vie n'est pas destinée à être éternellement telle quelle est pendant la période du règne de leur mère.  Alors pourquoi ne pas intégrer cette donnée dans l'intrigue?  C'est pourtant la base de la fantasy que de créer des univers et de voir comment les personnages vont interagir avec celui-ci, créant des contraintes et des possibilités.  De ce côté-là, c'est une immense déception parce que ce n'est pas du tout maîtrisé dans le livre.

L'auteure est une féministe connue et dans cette oeuvre, elle a essayé de détourner les clichés de la fantasy, mais justement, elle s'en est tenue à ça: des clichés.  Si on renverse les rôles des genres, cela peut être intéressants, mais si ce renversement est dépourvu de réflexion sur les impacts du renversement... et bien, ça fait couic au mieux et ça ne passe pas pour le reste, soit la grande majorité.  Les femmes occupent tous les postes de pouvoir?  Mais pourquoi donc on retrouverait quasiment à l'identique les mêmes structures de pouvoir classique?  Ce sont les hommes qui sont des esclaves sexuels?  Il ne suffit pas de le dire, il faut explorer l'idée, entre autre l'impact sur la vision d'eux-même des hommes.  Et quel est l'impact du matriarcat sur ceux-ci?  Ils sont admis dans l'armée, pour des postes inférieurs seulement semble-t-il, mais outre cela, ils n'ont pas l'air d'être victimes de sexisme.  Les effets sur la famille, les relations sociales sont complètement évacuées.  Ce qui entraîne, et oui, j'y reviens, de l'incohérent dans le récit.  Parce que les idées lancées à un moment ne sont pas utilisées par la suite.  Vers la moitié du livre, un personnage amorce un début de réflexion sur le sujet, mais cela dure une page à peine et le sujet n'est qu'effleuré, alors que soyons honnête, l'auteure a fait de ce renversement la base de son livre (p.176-177 pour ceux que ça intéresserait).  Cela aurait été très intéressant de l'explorer, par petites touches tout au long du livre, mais là, ça tombe à plat parce que c'est beaucoup trop dans le genre, dans ta face!  C'est comme le passage un autre personnage utilise des arguments typiques du véganisme pour justifier le cannibalisme...  C'est trop flagrant, ça ne passe pas.  

C'est pas qu'il n'y a rien dans ce roman, certaines idées sont bonnes et l'auteure a un embryon de talent, mais ceci aurait dû être la version de pré-travail du roman, pas l'oeuvre finale.  Elle est trop écartelée, trop pleines d'erreurs, pas assez peaufinée dans ses idées.  Dommage...

Ma note: 2/5

jeudi 16 juillet 2020

Kuessipan de Naomi Fontaine

Kuessipan  Naomi Fontaine  Mémoire d'encrier  111 pages


Résumé:
Par petites touches, par petits traits, la vie dans une communauté innue.

Mon avis:
Dur de faire un résumé de cette oeuvre, parce qu'elle ne raconte pas vraiment une histoire au sens classique du terme.  C'est un assemblage de petits instants, de morceaux de vies, des histoires petites et grandes qui font la vie d'une communauté, pas nécessairement d'un individu.  Rassemblés ainsi en un seul livre, on pourrait autant y lire un collage d'instantanée de la vie que la vie d'une communauté à travers de multiples points de vue, dépendant de la personne qui lit.

Même si chacun des «chapitres», faute de meilleur terme, est court, chacun porte en eux une poésie remarquable.  Le souffle de l'auteure est remarquable, fait d'un rythme, d'une façon de raconter, qui crée des images et des impressions plus qu'elle ne décrit.  Mais c'est là que réside la beauté du texte.  Il se dégage de l'ensemble une harmonie poétique parce que chaque son, chaque mot tombe juste et crée une musique particulière à la lecture.

La chasse, la vie sur dans la communauté, les petits tracas entre voisins, jamais nommés, l'alcoolisme des uns, la résilience des autres.  Ce livre, c'est tout ça.  C'est la vie quoi.

Ma note 4.5/5

jeudi 9 juillet 2020

Pour qui je me prends de Lori Saint-Martin

Pour qui je me prends  Lori Saint-Martin  Boréal  184 pages


Résumé:
Née en anglais, Lori Saint-Martin a entendu pour la première fois le français à dix ans, dans une salle de classe.  L'accès à cette nouvelle langue a été pour elle une révélation, un tournant.  À partir des langues, elle a entamé un parcours de révélations, de recherche sur elle-même, au point de changer de langue comme on change de corps.

Mon avis:
Le sujet d'une anglophone qui choisit de changer de langue pour le français m'a attiré dans ce livre, mais ce serait tellement réducteur de dire qu'il est seulement ça que j'ai hésité à commencer ma critique en le mentionnant.  Voilà, c'est fait.  Maintenant, ce livre a tant de richesses et de profondeurs que ce n'est finalement pas ce que je garde de cette lecture.  Au contraire, il est tellement fait de richesses et de beauté que cela dépasse largement le sujet premier.

L'auteurice écrit comme van Gogh peignait: par petites touches de couleurs vibrantes, éclatantes.  C'est sa vie qu'elle nous raconte de cette façon, le sujet est clairement établi depuis le début.  Elle raconte en zig zag, revenant sur des événements, passant de l'un à l'autre, sautant quelques années, revenant sur un sujet, parlant d'un autre à l'avance.  Elle joue avec la ligne chronologique, nous emmenant dans une danse, sa danse.  Sa maîtrise des mots de la langue française est à faire rougir des locuteurs natifs: elle a le sens du mot juste, de l'expression tombant avec grâce et son livre est autant un récit qu'une confession, une invention littéraire qu'une autobiographie romancée.  On joue dans toutes ces nuances à la fois et de manière grandiose.

Car à sa danse des langues (elle en parle couramment trois, anglais, français et espagnol) se mêle une danse de l'identité.  Elle raconte qu'à l'âge tendre de dix ans, quand elle a entendu parler pour la première fois le français, elle a eu l'impression de respirer pour la première fois.  Elle a par la suite tout fait pour apprendre cette langue qui la fascinait, mais cet apprentissage, ce départ vers une autre langue a aussi été synonyme d'un départ vers autre chose que le milieu ouvrier d'où elle provient.  Et à travers l'exploration de la langue, vient celle de sa propre identité.  Elle ira jusqu'à changer son nom de famille pour mieux épouser celle qu'elle souhaitait.  Elle a trouvé son nouveau nom dans un bottin téléphonique, dans la ville franco-française de Québec au milieu des années 1980 et l'a adopté, rejetant son héritage pour mieux se recréer elle-même.  Tout au long de son parcours, elle montre qu'elle a utilisé la langue, les langues, pour se réinventer. se chercher et se trouver.

On la suit dans sa découverte des mots, des gestes de la langue, de sa tentative pour parler tellement bien que personne ne saurait d'où elle venait.  De se glisser dans la peau d'une autre à travers la langue.  De ses enfants, qui vont la réconcilier avec sa langue maternelle.  De sa soeur qui lui donnera à sa mort l'impulsion et le courage de se lancer à corps perdus dans sa troisième langue, l'espagnol.  Et de l'allemand, qu'elle se découvre comme langue perdue.

Quête d'identité, quête de langue, tout se mêle dans ce livre, mais c'est aussi une fête des mots.  

Un très gros coup de coeur!

5/5

mardi 26 mai 2020

Tyranaël: 2- Le jeu de la perfection d'Élisabeth Vonarburg

Tyranaël  tome 2  Le jeu de la perfection  Élisabeth Vonarburg  Alire  320 pages


Résumé:
Simon Rossem est mort.  Il s'est senti mourir.  Et pourtant, il est revenu à la vie, avec l'énergie et la santé d'un jeune homme de vingt ans, malgré son apparence de vieillard.  Et il va vivre longtemps.  À travers cela, il va approfondir ses connaissances sur Tyranaël, sur les Anciens, mais aussi participer, de près ou de loin, à tous les bouleversements politiques de cette planète qui souhaite prendre son indépendance de la Terre.

Mon avis:
Alors que le premier tome nous promenait entre différents personnages et différentes époques de Virginia, ce tome-ci reste centré, de près ou de loin autour de Simon Rossem.  Celui-ci, doté pour une raison obscure d'une longévité exceptionnelle et de pouvoirs psychiques dont il ne comprend pas lui-même l'ampleur, est un personnage à fois ambigu, manipulateur et attachant.  Il essaie de faire le bien, se trompe, voit les conséquences de ses actes, commence une nouvelle vie à plusieurs reprises, parfois est ouvert sur son don, parfois il le cache.  Mais de toutes les façons possibles, il tire les ficelles, poussant l'un à agir, manipulant l'autre, intervenant ici ou là pour changer le cours de l'histoire vers l'indépendance de Virginia.  C'est un très beau personnage et le fait que sa présence soit une constante du livre lui donne un fil conducteur et aide à y plonger plus intensément.

Autour de lui, des personnages, tous plus jeunes que lui.  Tess, la première, sans doute aussi, la plus fragile et la plus forte, une véritable écorchée vive, Alyne, sa quasi-soeur, Éric, renfermé et au passé mystérieux, Martin enfin surtout, dont Simon usera la jeunesse et l'innocence pour atteindre ses buts.  Tous ces personnages aux pouvoirs psychiques extraordinaire, eux aussi en train de s'adapter.  D'où viennent leurs pouvoirs, pourquoi se développent-il, quels seront leurs effets sur le futur, comment les faire accepter du reste de la population? Autant de question qui sont abordées sur le long terme, au travers de la vie de Simon Rossem, mais aussi de la vie de ceux qu'il accompagne.

De temps en temps, par le contact de plaques mnémonique des Anciens, Simon commence à découvrir le passé de ceux-ci, à découvrir leurs coutumes, des pans de leurs histoires.  Ces passage éclairent parfois certains aspects du présent, mais sont rédigés de manière énigmatiques.  Connaissant l'auteure, ils contiennent des indices sur ce qui se passera dans l'avenir, mais on reste comme toujours dans le vague.  On nous lance des informations importantes comme autant de perches, mais sans nous donner de quoi les relier à d'autres informations.

Le style, un amalgame de précision et de flou, typique de l'auteure, est constant avec le premier tome.  C'est le genre d'oeuvre que l'on comprend à la fin du dernier tome de la série, alors, autant profiter du voyage qui y mène en savourant l'écriture particulière de l'auteure et accepter qu'elle sait très bien où elle va, sans que nous, on le comprenne de prime abord.

Ma note: 4.25/5

jeudi 7 mai 2020

La chasse-galerie et autres contes d'Honoré Beaugrand

La chasse-galerie et autres contes  Honoré Beaugrand Bibliothèque québécoise 96 pages

Résumé:
Recueil de contes rassemblé par Honoré Beaugrand à la fin du XIXe siècle.

Mon avis:
C'est à la fois familier, rassurant et totalement étranger.  Familier parce que les principaux contes racontés, comme la Chasse-galerie, sont plus ou moins connus du grand public.  Rassurant parce que la langue utilisée pour raconter l'est: les conteurs d'aujourd'hui vont largement y piger, même s'ils en modernisent les tournures (pensez à Fred Pellerin, il y a des liens de parentés).  Et totalement étranger parce que, plus d'un siècle plus tard, ce Québec qui y est raconté, bien qu'on en est une petite idée, est très loin de notre réalité.

Le conte de la Chasse-Galerie proprement dit est de loin le plus intéressant du lot.  L'histoire qui y est raconté porte la patte de l'époque, en ce sens qu'on la connaît, mais que quelques détails typique du moment où elle a eu lieu et où elle est racontée s'ajoutent, mais sans faire la moindre différence fondamentale.  Les autres histoires sont moins intéressantes, souvent plus des anecdotes que de véritables contes, des histoires de villages qui se seraient embellis avec les années et le talent des conteurs.

N'empêche, il y a la langue dans laquelle elles sont racontées, la langue de nos ancêtres, encore très empreinte du français de France, mais néanmoins, avec les tournures et les parlures dont nous avons hérité.  Une langue riche d'expressions, de références, de contextes, avec une texture bien à elle.  Si les contes qui composent le recueil n'ont pas tous bien vieilli, la langue qui les transportent, elle, a fait le chemin jusqu'à nous et reste d'actualité.

Ma note: 3.75/5

vendredi 24 avril 2020

Le mystère des Sylvaneaux de Joël Champetier

Le mystère des Sylvaneaux  Joël Champetier  Alire  528 pages


Résumé:
À Contremont règne le roi Japier, inconsolable depuis la mort de sa femme la reine Anne.  Sur ses terres vit un Agg, une ancienne race qui se nourrit de chair humaine¸ Barrad.  Tous les cadavres de Contremont lui sont envoyés pour être dévorés.  Sauf que le chef des armées, profitant de la faiblesse du roi et ne voulant pas finir en pâté pour Agg, décide de chasser Barrad.  Celui-ci fou furieux, prend le roi en otage et demande en échange quelque chose de rare, quelque chose de précieux, quelque chose d'impossible: un sylvaneau.

Mon avis:
La première chose qui m'a frappé, c'est que si ce livre respecte toutes les apparences des romans de fantasy épique, il n'en est pas un.  Parce que si les situations et les personnages de base est à l'avenant, le traitement ne l'est pas.  Les personnages (un vieux sage, un jeune serviteur futé, un général d'armée ambitieux, un roi puissant, mais sage, une jeune princesse dégourdie, une chasseuse habile au combat) ont les habits des récits épiques, leurs personnalités sont plus complexes, plus nuancées, en un mot, plus humaines que ne l'exige ce genre de récit.  Ils font des erreurs, ont parfois l'air idiot, ne triomphent pas de leurs épreuves dans de grands mouvements grandiloquents.  Non, ce sont des humains ordinaires, plongés dans des circonstances extraordinaires.

Le style du récit montre aussi que l'auteur s'est amusé à jouer avec les codes du genre.  À quelques reprises, il fait prendre des détours à l'histoire et nous emmène là où on ne s'y attend pas.  L'écriture est fluide, mais on sent l'adaptation du roman jeunesse au roman adulte à plusieurs moments.  C'est parfois un peu trop enfantin et à d'autres, non.  De plus le livre couvre deux histoires complètement différentes et liées uniquement par un personnage.  Ça n'aide pas beaucoup à créer un sentiment d'unité.

N'empêche, il se dégage une grande impression de réel, de vivant de cette histoire.  Les personnages sont loin d'être en carton-pâte et les lieux où ils vivent sont incarnés.  On sent la vie quotidienne du château et de ses habitants en quelques lignes.  Chaque lieu qu'ils visitent respirent, même si ils sont parfois décrit en quelques lignes.  C'est sûrement lié aussi à la profonde humanité des personnages: comme eux, les décors participent à l'histoire, avec leurs forces et leurs petites imperfections qui les rendent si réalistes.

Ce n'est peut-être pas un grand roman, mais c'est un roman qui s'adresse à tous les âges et à tous les publics.  On peut le mettre autant dans les mains d'un enfant que dans les mains d'un adulte.  Et juste ça, en soi, c'est un exploit!

Ma note: 4/5

jeudi 16 avril 2020

Paul à la maison de Michel Rabagliati

Paul à la maison  Michel Rabagliati  La Pastèque 200 pages


Résumé:
Paul a la cinquantaine.  Il est désormais séparé, sa mère vieillit, il vit seul.  C'est une période de sa vie où il a le sentiment d'une traversée du désert, portée par la solitude.  Ce n'est pas joyeux, mais c'est du Michel Rabagliati.

Mon avis:
La série des Paul a toujours su traiter des différentes périodes de la vie des gens avec doigté et délicatesse, mais même quand le malheur frappait comme dans Paul à Québec, il savait garder une atmosphère légère et préserver les moments d'humour.  Rien de tout cela ici.  L'atmosphère est lourde, tout du long, mais c'est aussi un hommage à ces périodes difficiles de la vie, ces hivers que nous traversons sans même oser penser qu'un jour, ils finiront.

Paul est désormais séparé et vit seul dans sa maison où la seule présence vivante est son chien (qui se met même à lui parler tellement il se sent seul).  Il visite régulièrement sa mère en résidence et l'état de santé de celle-ci empire tout au long de l'album, mais ce n'en est pas le coeur comme dans Paul à Québec: tout est vécu par le prisme de Paul, de son combat contre ce que l'on peut assimiler à une forme de dépression.  Que sa mère soit malade n'améliore par les choses.  Que sa fille décide d'aller vivre à l'étranger non plus.  Que son voisin peste contre lui pour de minuscules détails n'aide en rien (la scène où il explique le calendrier annuel de celui-ci, basé sur le jardinage est la seule touche hilarante de l'album, mais elle ne résonne pas beaucoup étant donné la lourdeur du reste).  C'est la vie de Paul à cette époque-là, tout simplement.

N'empêche, l'auteur n'a pas perdu sa patte.  Les dessins des rues des villes, ses critiques incessantes des polices de caractères des entreprises (il chiale intérieurement contre les choix des publicitaires), les présences au Salon du livre alors que Paul au parc triomphe, même si lui est perdu dans ses idées noires, le portrait qu'il fait de ses lecteurs (hihihi, qui ne s'y reconnaît pas un peu!), bref tout ça, tout ce qui a fait la marque du bédéiste est toujours là.

C'est un album plus lourd, plus noir, mais en même temps, toujours aussi personnel et il vise toujours dans le mille en étant aussi vrai.

Ma note 4.25/5

jeudi 9 avril 2020

Dire l'autre: Appropriation culturelle, voix autochtones et liberté d'expression d'Éthel Groffier

Dire l'autre  Appropriation culturelle, voix autochtones et liberté d'expression  Éthel Groffier  Collection Présent  Leméac  141 pages


Résumé:
L'appropriation culturelle, particulièrement celle des voix autochtones, est devenu un sujet important de l'actualité au cours des dernières années.  Mais que veut dire ce terme?  Quel est sa portée?  Comment l'éviter?  L'auteur s'attarde à ces questions importantes sur lequel on s'est beaucoup déchiré, sans pour autant en explorer le fond.

Mon avis:
Ce livre est à la fois extrêmement intéressant et très agaçant.  Intéressant parce que dans le brouhaha médiatique, il est l'un des premiers à prendre calmement le temps de déposer les faits et de les analyser.  Et il est agaçant parce qu'en 130 pages forcément le survol, même si excellent, reste justement un survol.  N'empêche, il pose une pierre importante.

Première des choses, le livre s'attaque à définir la notion même d'appropriation culturelle et montre que même si certaines choses sont entendues, la portée varie selon le porteur du concept.  Tout emprunt à une autre culture serait une appropriation culturelle selon certains défenseurs, niant le principe de l'emprunt et du mélange des cultures.  À l'autre bout du spectre, ceux qui voient les pratiques culturelles comme étant un immense bar ouvert où les créateurs peuvent piger sans retenue en niant les rapports de domination qui sous-tendent les échanges font également fausse route.  L'auteure dénonce les uns et les autres dans son livre, mais avant tout, elle décortique les tenants et les aboutissants de chacune des positions.

Ensuite, elle s'attaque aux abus des uns et des autres et souligne à grands traits les risques, autant pour les voix autochtones que pour la culture en général, que les accusations d'appropriation culturelle font peser sur la création.  Elle cite largement les textes d'auteurs et de penseurs autochtones sur la culture, montrant le fossé entre les conceptions des deux cultures et dans les moyens de transmission.  Elle donne aussi des exemples de collaboration, illustrant les écueils auquel se heurte les créateurs blancs, même plein de bonne volonté, quand ils arrivent sur le terrain miné des cultures des Premières Nations.  Et c'est sans doute là que se déploie le coeur de son argumentation: les créateurs sont jugés haut et court, sans que leurs intentions ne soient prises en compte.  Ainsi, un artiste qui souhaite sincèrement tendre une main pour aider, à sa façon, à la réconciliation entre les peuples, sera jugé aussi sévèrement que le premier venu qui emprunte sans un regard en arrière.

Elle consacre un chapitre entier à la difficile question de la réconciliation.  Car justement, cette réconciliation tant souhaitée, tant du côté des autochtones que d'une partie croissante des populations blanches, ne montre pas le même visage et ne se vit pas sur les mêmes bases.  Elle en explique les complexités, le mélange des attentes de chacun et surtout, du poids de la colonisation que les uns et les autres portent encore, les autochtones plus encore que les blancs.  Le chemin qui y mène passe aussi par l'art nous dit l'auteure, mais comment le faire sans une certaine forme d'appropriation culturelle?

Bref, comme je le disais, intéressant, mais agaçant.  Le grand livre sur le sujet n'est pas encore publié, mais ce petit opus sera sûrement cité dedans!

Ma note: 3.75/5

jeudi 26 mars 2020

Tyranaël: 1- Les Rêves de la mer d'Élisabeth Vonarburg

Tyranaël  tome 1  Les Rêves de la Mer  Élisabeth Vonarburg  Alire 363 pages


Résumé:
Eïlai est une Rêveuse.  Dans ses rêves, elle voit des étrangers arriver sur sa planète, Tyranaël.  Ils la colonisent, l'habitent et essaient de comprendre le plus étrange des phénomènes qui y arrive: la Mer, qui envahit tout et détruit toute vie sur les zones qu'elle recouvre lors de son passage.

Joris, Shandaar, Tige, David: ce sont les humains qui colonisent Tyranaël, qu'ils appellent Virginia.  Sans qu'ils le sachent, une Rêveuse venue d'un autre temps les accompagnent et les suit dans leur histoire.

Mon avis:
Soyons honnête, l'auteure ne nous facilite en rien la tâche avec ce livre: elle nous lance directement dans l'action, ne nous explique pas qui vient d'où et qui veut quoi ou fait quoi.  Il faut donc lire, comprendre au fil de la lecture et savoir à l'avance que bien des questions resteront sans réponse dans ce premier tome.  Malgré tout, il a un certain charme.

Cela tient beaucoup à la très grand maîtrise de l'écriture de l'auteure, qui fait de son livre  une fresque pleine de poésie.  On suit à tour de rôles une foule de personnages différents et à chaque fois, on plonge en eux, dans leurs émotions et dans leurs choix.  Dans leurs visions du monde aussi, aussi différentes qu'ils le sont tous.  La totalité du récit est racontée à hauteur de personnage, ce qui en fait une mosaïque éclatée ou bien évidement, il y a des trous, des zones d'ombres où on ne comprend pas, où on manque d'explication.  C'est un peu normal: aucun individu ne peut comprendre le monde dans son entièreté.  

Chaque personnage est bien dessiné, même si à part Eïlai, on ne les survole que peu de temps et qu'on ne les revoit souvent pas ensuite.  Les personnages humains servent à dresser une toile de fond dans les Rêves d'Eïlai.  On suit l'histoire ainsi de l'un, puis de l'autre, dans une ligne qui semble chronologique, mais qui pourrait bien ne pas l'être.  C'est sans doute volontairement flou de la part de l'auteure.  Le Rêve est le thème majeur du livre et il teinte aussi la façon de raconter: tout y est empreint d'onirisme dans le ton et le style.

Le grand mystère du livre reste cependant la Mer.  Puissante, grandiose, elle envahit toute la planète aux quatre ans, empêchant l'usage de l'électricité sur une bonne partie de celle-ci, détruisant toute trace de vie sur les basses-terres.  C'est sur ce mystère qu'est basé la série dont ce livre n'est que le premier tome et même si je suis sûre que des indices ont été donné, il faut avouer que cette Mer garde son mystère profond.  À suivre donc.

Je ne peux pas dire que j'ai été follement emballée puisque le rythme de cette histoire est très lent.  Par contre, ça se laisse très bien lire et on sait au bout d'une poignée de page qu'on est entré dans un univers qui se dévoilera par petite dose et qu'il faut être patient pour en découvrir toute la saveur.

Ma note: 4/5

jeudi 12 mars 2020

Pour l'amour de ma mère et pour remercier les mamans de Boucar Diouf

Pour l'amour de ma mère et pour remercier les mamans  Boucar Diouf  Les éditions La Presse  200 pages


Résumé:
Son grand-père, Boucar en a beaucoup parlé.  De son père aussi.  Mais la personne qui a le plus marqué son parcours de vie, c'est sa mère, Déo Diouf.  Ce livre est un hommage à celle qui fût là pour veiller sur ses racines, mais aussi pour le laisser partir vers la vie qu'il mène maintenant.  Et c'est par extension, un hommage à toutes les mamans.

Mon avis:
Lire du Boucar Diouf, c'est toujours un cadeau.  C'est se commencer à se faire raconter un bout d'une histoire, la prolonger dans la savane africaine et revenir la finir sur les bords du St-Laurent.  C'est aussi une façon d'aborder l'écriture qui lui est propre.  Je soupçonne que c'est lié à l'oralité de sa langue maternelle, mais ce qui est certain, c'est que ça lui donne une touche personnelle que j'aime beaucoup.

L'auteur nous emmène ici dans ses souvenirs d'enfance et de de jeunesse, auprès de la personne qui en a été le rayon de soleil: sa mère.  Ce livre est au complet un hommage à cette mère analphabète qui a tant fait pour les siens.  En ce sens, le livre est sans doute le plus personnel de l'auteur.  Le plus personnel et celui où les silences comptent également le plus.  Parce que s'il met en lumière tant de facettes de la personnalité de sa mère, il garde dans l'ombre de larges pans.  Par pudeur sans doute ou pour protéger son intimité.  Je respecte sa volonté de ne pas vouloir tout dire, mais la porte étant ouverte, on voit très bien les zones où il n'est pas allé.  Ceci dit, l'extraordinaire personnalité de cette femme, toute cette philosophie de vie qui l'a portée toute son existence, toute cette force intérieure et toutes ces actions qu'elles ont engendré est largement raconté et expliqué.  Et je crois que c'était le coeur du message de l'auteur.  En ce sens, mission accomplie.

Comme toujours, l'auteur mêle la science et les sciences humaines.  Il explore beaucoup les liens étroits qui se tissent entre une mère et son foetus et ensuite son nouveau-né, en insistant sur l'impact biologique et bactériologique qu'implique la grossesse et l'allaitement, mais il les met en relation avec le contexte social, en particulier, celle de sa culture sérère.  À travers tout ce processus chimique et biologique, il explique en profondeur les tenants et aboutissants de la maternité au-delà du simple fait social qui est de donner naissance à des enfants.  Et c'est en faisant cela qu'il rend le plus belle hommage aux mères, à travers la science, donc, mais aussi, à travers tout ce que nos mères nous transmettent, que ce soit des bactéries ou des valeurs.

C'est le livre le plus personnel que j'ai lu de l'auteur.  Peut-être pas son meilleur, mais le plus profond.

Ma note: 4.25/5

jeudi 6 février 2020

La préhistoire du Québec de Patrick Couture

La préhistoire du Québec  Patrick Couture  Fides  345 pages


Résumé:
Depuis la formation du bouclier canadien aux premiers balbutiements de la croûte terrestre, de l'évolution des premières bactéries, en passant par les impacts de météorites, la dérive des continents et les glaciations, tout en empruntant un détour vers l'évolution humaine, autant sociale que biologique.  C'est donc à une histoire de près de 4.5 milliards d'année qui mène à la terre où nous vivions et au peuple qui l'habite que nous convie l'auteur.

Mon avis:
On va diviser ça en deux: les fleurs et le pot.

Les fleurs sont nombreuses et en partant, je dois souligner la facilité d'accès aux connaissances de ce livre.  À quelques détails près (qui constituent le pot), je mettrais ce livre dans les mains des élèves du secondaire et des immigrants récemment arrivé pour leur faire connaître l'histoire de notre territoire.  Parce que le livre, tout en étant très détaillé, livre le tout à la façon d'une histoire.  Les chapitres concernant l'histoire géologique en particulier, sont séparés par des dates qui permettent de bien saisir l'ordre des événements.  Et j'ai appris beaucoup de choses!  Même si j'ai étudié la géologie jusqu'à l'université, l'auteur a réussi à me surprendre par beaucoup de points.  Entre autre la fréquence et la puissance des impacts de météorites qui ont touché le Québec durant son histoire.

L'auteur fait également l'histoire de l'évolution biologique de notre planète, en partant des premières bactéries jusqu'aux différents stades de l'évolution humaine.  Il reste dans les grandes lignes par moment, dans d'autres, quand c'est plus important, il y va plus en détail.  Ce qui reste intéressant, c'est qu'il n'a pas peur d'évoquer des théories qui ne sont pas encore prouvées, les mentionnant et disant simplement à la fin: on ne sait pas.  Il montre ainsi que notre histoire, loin d'être terminée, est un processus en constant mouvement.  On en apprend constamment de petits bouts.

La dernière partie est plus concentrée sur l'évolution sociale de l'être humain, en grande partie sur le territoire européen.  Quelques chapitres sont quand même consacrés aux cultures des Premières Nations.  Il ne parle pas tant des événements historiques que des grands mouvements de société qui en découlent.  Par exemple, l'Église catholique au Moyen Âge n'est pas traité que sous l'angle de la foi, mais aussi sous l'angle de l'institution structurante de la société.  Si on veut comprendre le Québec d'aujourd'hui, c'est une approche très intéressante.

Mais il y a le pot et si ce n'est pas un irritant constant, il reste présent, trop pour que je ne le mentionne pas: la tendance nationaliste très franco-blanche du livre.  Ce n'est rien de majeur, mais ça sentait comme beaucoup de livres français, regardez-nous comme on est bon!  C'est beaucoup plus présent dans la partie évolution sociale puisque, bien sûr, les fondements de base du Québec actuel y sont liés, mais c'est aussi nié l'apport des vagues successives d'immigration, en limitant les fondateurs aux seuls colons français du dix-septième et du dix-huitième siècle.  Et tous les Québécois actuels qui ne sont pas issus de la première vague d'immigration française sont des «Néo-Québécois».  Pas des Québécois au plein sens du terme, ce qui m'a sérieusement fait grincer des dents.  Ce n'est pas l'ensemble du livre, qui vaut largement le détour, ni du racisme non plus, mais bien un manque d'empathie et de délicatesse envers tous ceux qui eux aussi, bien souvent contre vents et marées, ont pris racine parmi nous en provenance des quatre coins du monde.

Pour moi, de larges pans du livre a été de la révision, mais une révision en profondeur et présenté de fort belle manière.  Le livre a quelques défauts, mais j'en recommande quand même fortement la lecture!

Ma note: 4.5/5

jeudi 21 novembre 2019

Chroniques d'une fille indigne: J'ai vraiment des parents de base de Caroline Allard et Francis Desharnais

Chroniques d'une fille indigne: J'ai vraiment des parents de base  Textes de Caroline Allard Dessins de Francis Desharnais  Collection Carnets  Hamac  150 pages


Résumé:
Lalie est une petite fille débordante d'imagination, comme le sont tous les enfants du monde évidemment.  Mais elle a une maman qui s'identifie comme Mère Indigne.. et qui a tenu un blogue célèbre sur ses frasques de vie de maman.  Voici donc la Fille Indigne et une chose est certaine, c'est qu'elle a de qui tenir!

Mon avis:
La thématique des idées saugrenues et des remarques incroyables des enfants n'est pas nouvelle, cependant on peut donner le mérite à cette BD de le faire avec une grande efficacité.  Il y a du métier dans la façon de présenter les histoires et de les raconter.  On sent l'expérience acquise par les Chroniques d'une mère indigne dans le récit, quoique le personnage principal ne soit plus le même.

Lalie est donc une petite fille indigne et elle nous le démontrera de toutes les façons possible au cours de cet album, mais de façon désopilante.  Ses répliques sont nombreuses, ses réflexions sont au quart de tour et sa logique enfantine à toute épreuve.  La présentation de la BD privilégie d'ailleurs ses répliques à ses actions.  Certaines planches sont exactement pareilles, seule les dialogues avec sa mère changent, mais elles restent aussi efficace à chaque fois.

Les dessins sont simples et respectent le cadrage des strips classiques.  D'ailleurs, il n'y a pas de récit à proprement parler dans cette BD, plutôt une succession de petits événements.  S'ils sont décrits comme étant rigoureusement vrais, on peut se dire que cette Lalie ne doit pas être reposante!  Dans le genre, je crois qu'on peut parler d'un opus très réussi et très divertissant, sans être révolutionnaire.

Ma note: 3.75/5

jeudi 14 novembre 2019

Shuni de Naomi Fontaine

Shuni  Naomi Fontaine  Mémoire d'encrier  149 pages


Résumé:
Par fragments courts, l'auteure adresse une longue lettre à son amie Julie, qui va bientôt s'installer sur sa réserve natale, auprès de son peuple.  Elle lui parle du passé, du présent, de l'avenir, de colonisation, de contacts entre les peuples, de réconciliation à venir et de sa culture, de son fils, des siens.

Mon avis:
L'auteure privilégie en tous temps la forme courte pour ce livre.  Les chapitres font une ou deux pages, rarement plus que quatre, comme si de cette façon, elle avait imposé son souffle au récit.  Inspiration, expiration.  Le rythme est d'ailleurs assez lent, posé.  On ne lit pas ce livre pour l'intrigue, mais pour le voyage qu'elle nous propose.  La forme de chapitre court invite d'ailleurs à en profiter lentement.  On lit un chapitre, on peut déposer le livre pour y revenir plus tard ou encore en lire un autre.  Elle ne nous dicte pas de rester accrocher à son texte, mais à en profiter librement.

Dans ce récit, elle nous parle.  Elle nous parle de son père, mort avant sa naissance.  Elle nous parle de sa communauté, des gens qui la composent et des difficultés auquel ils font face.  Elle nous parle de l'importance des liens, des relations.  Elle nous parle de son fils, qu'elle adore.  De ses voyages à l'étranger, que son statut d'auteure lui permet grâce à de nombreuses invitations.  Elle nous parle de sa langue et de son rapport avec le français, malgré tout la langue qu'elle maîtrise le mieux.  Elle nous parle des aînés et de ce qu'ils ont connu, bref elle nous parle de la vie, de sa vie, mais toujours en s'adressant à cette amie, Julie, qui va bientôt s'installer parmi les siens.  C'est super intéressant pour une non-autochtones, parce que cela entrouve une porte dans un univers que l'on connaît peu et mal.  Elle le fait sans jugement.  Parfois, on sent sa colère, sa fragilité, mais partout aussi, on sent sa force, celle tranquille de la rivière et des montagnes, pas celle des armes et de la domination.

Son écriture me donne l'impression d'une doudou, d'une couverture toute douce qui nous enveloppe et nous garde au chaud.  Il n'y a pas d'aspérité, ça le claque pas, même quand elle dénonce des injustices criantes.  Reflet de sa culture ou de sa personnalité?  Je ne sais pas, sans doute un peu des deux.  Ce qu'elle réussit à faire en tout cas est magnifique.

Ma note: 4.75/5

jeudi 7 novembre 2019

Le livre des chevaliers d'Yves Meynard

Le livre des chevaliers  Yves Meynard  Alire  308 pages


Résumé:
Adelrune est un enfant trouvé, adopté par un couple sévère, observateurs scrupuleux de la Règle.  Seulement, l'enfant trouve un jour un étrange livre dans le grenier, surnommé Le livre des chevaliers.  Fasciné par les images, il fera tous les efforts pour apprendre à lire afin d'en comprendre le message.  Et une fois qu'il l'aura lu, son but sera à son tour de devenir chevalier.  Mais être chevalier sera-t-il vraiment comme il l'a imaginé?

Mon avis:
Ce livre tire visiblement son inspiration des vies de chevalier du Moyen Âge et montre l'importante que pouvait acquérir ce genre de récit.  L'auteur en reprend donc les codes et en grande partie aussi la façon de raconter.  Ce qui en fait un récit intéressant, mais pas nécessairement passionnant.

La première partie, où Adelrune est enfant et où sa vie morne et austère, dépourvue d'affection parentale (il est un enfant trouvé et on le lui rappelle constamment) est éclairée par la présence de ce livre qu'il trouve au grenier.  J'ai beaucoup aimé cette partie, parce qu'elle démontre parfaitement comme le pouvoir de la lecture peut transformer une vie.  Quand notre héros, convaincu par ses lectures décide de quitter son patelin pour entamer une aventure qui lui conférera son titre de chevalier, le récit change énormément.  Il trouve son maître et entame sa formation, qui représente au fond une partie assez courte du livre, avant de le quitter pour des aventures qui lui permettront de devenir lui-même chevalier.  C'est un schéma assez classique donc, mais en même temps, il s'en éloigne.

De un, lors de sa formation, la personnalité de son mentor est très peu explorée et son entraînement reste vaguement décrit.  On s'en remet aux connaissances du lecteur sur la chevalerie pour le déduire.  Ensuite, lors de ses aventures, Adelrune ne poursuit pas une quête classique.  Il vit une série de péripéties, qui semble avoir peu d'impact sur sa personnalité et ses capacités.  Certes, il trouve son arme, mais il ne développe que peu de liens avec elle et ne s'en sert pas souvent pour se battre.  Certes, il est nommé chevalier, mais cela a moins à voir avec ses capacités qu'avec les circonstances dans lequel il se trouve et le monarque qui le sacre.  Certes, il accomplira la quête qu'il s'était donné au départ (découvrant au passage ses origines), mais on dirait qu'il fait tout ça pour pas grand chose.  En cela, la fin donne à l'ensemble une cohérence que le reste du livre portait très peu.

L'écriture comporte peu d'envolées, reste très terre-à-terre et ne donne pas des envies chevaleresque.  On est plutôt dans le concret de la vie de chevalier avec ses erreurs et ses doutes plutôt que dans l'hagiographie, ce qui est bien, mais quand même, on ressent un petit manque parce que cela ne correspond pas aux codes du genre.  Adelrune est un personnage assez froid et peu incarné.  Il semble être là pour permettre au récit d'exister plutôt que d'en être le moteur d'action.  Encore là, l'auteur joue avec les codes du genre.  L'auteur en a le droit, mais on garde l'impression à la lecture qu'il a raté sa cible plutôt que celle d'une réinvention du genre.  Ce qui fait que j'ai trouvé la lecture à distance et non prenante.

Je ne saurais mieux résumer ce livre que comme une réinterprétation des récits de chevalerie en essayant d'en modifier les codes.  C'est intéressant comme exercice, mais pas tant comme lecture.

Ma note: 3.5/5