Salut!
La semaine dernière, j'ai publié un billet concernant l'une des fonctions que je trouve la plus à la base du métier de libraire, le conseil. Comme souvent, les commentaires et les réactions ne sont pas du tout allés dans la direction auquel je m'attendais (mais bon, ça, je commence à y être plutôt habituée!). Par contre, une idée qui me hérisse profondément a émergé au travers: les libraires, au fond, on en a pas besoin, on a Facebook et Goodreads, on se tient au courant parce ce que nos amis lisent, etc, etc.
BORDEL. (Je retiens le reste de mon vocabulaire disgracieux.)
Comment dire: j'ai déjà largement entendu ce genre de commentaire. Ça me faire grincer des dents à chaque fois, mais j'y suis habituée. En 2011, j'avais assisté à un événement, le BookCamp Montréal sur l'avenir du livre. La majorité des personnes présentent ne représentaient pas le milieu du livre actuel, mais étaient plutôt branchés sur le dernier cri, à l'époque le numérique (qui l'est encore quatre ans après, mais passons). Je me suis présentée là en pensant que l'on parlerait de l'avenir du livre, je me suis rendue compte que l'on parlait plutôt de l'avenir de la technologie pour se procurer des livres et les lire. De livres, de lecture, on a peu parlé. De marketing, de technologie, des vieilleries qui nuisaient à l'avancement et dont j'étais la digne représentante (en tout cas, la seule qui a osé ouvrir la bouche), beaucoup, énormément même. Je suis sortie de là démolie. Complètement. C'est tout juste si on ne m'a pas accusée d'être passéiste, de défendre corps et âme quelque chose de révolu, d'être une nostalgique perdue dans son monde de rêveuse et de ne rien comprendre au présent et à l'avenir. Ça m'a pris du temps à m'en remettre. Jusqu'au jour où j'ai constaté deux choses: la première, c'est que la majorité des gens présents pouvaient à peine me parler du milieu du livre qui prévalait à ce moment-là, se contentant de beaucoup de préjugés et d'une base de connaissance réelles (les préjugés avaient préséance). Moi, j'y travaillais à chaque jour, contrairement à eux. De deux, beaucoup d'être eux étaient des gens qui aimaient lire, mais n'en faisaient pas nécessairement un métier. Leur travail n'étaient pas de produire ou de vendre des livres. Certains, oui, en effet, mais pas tous, loin de là. Et les plus virulents, justement, ne l'était pas, c'était des fous de la techno et de ses possibilités, pas du livre. Tout ça pour dire que des commentaires sur l'avenir des libraires, j'en aie eu des tas et plus démoralisants les uns que les autres. Sauf que pendant que certains rêvent l'avenir, les libraires travaillent dans le présent. Il est utile de préparer l'avenir, d'en parler, mais penser qu'on fera table rase du présent d'un coup de balai, ça, c'est terriblement naïf. La place du numérique est appelée à grandir, mais ça ne veut pas dire qu'il remplacera la totalité des structures existantes en un clic.
Ceci dit, cela n'explique pas le mépris, le petit regard hautain, le «on en a plus besoin» que j'entends souvent. Pour donner un exemple, quand vient le temps de faire la promotion de leurs livres, les auteurs accourent autour des libraires, leurs disent combien ils sont importants et tout et tout. Quand vient le temps de, non, pas faire preuve de solidarité, non, pas soutenir sans la moindre nuance, juste reconnaître que leur rôle est important et qu'ils ont leur place, je vois plus souvent des abonnés absents que des gens qui disent simplement qu'ils reconnaissent le travail des libraires. Ou qui profitent de l'occasion pour souligner à gros traits leurs défauts. Soyons honnêtes, très honnête même, le milieu est loin d'être parfait et les critiques sont nécessaires pour qu'il s'améliore. Entre ça et dire qu'«on en a plus besoin», il y a comme un monde. Un pas que je ne suis pas capable de franchir,
parce que je sais que c'est faux. C'est comme jeter le bébé avec la proverbiale eau du bain. C'est comme détruire la base du milieu du livre au Québec à cause de ses défauts réels, en niant ses qualités et ses immenses réussites qui sont quotidiennes et le fruit d'un effort constant. Parce que par extension, si on critique le fait que le conseil soit la principale raison d'existence des libraires, on conteste par extension leur présence et de là découle bien souvent l'accessibilité au livre dans certaines régions. Si le libraire n'est pas là pour conseiller des livres, il est là pour quoi? Ce n'est pas la pharmacie qui réussira à tenir l'inventaire et la variété de l'offre en librairie et à le défendre. Ce n'est d'ailleurs pas son métier. Je ne pense pas que la majorité des gens qui rejettent du revers de la main la fonction de conseil du libraire soit conscient de ce que ça implique. Par contre, le fait que les critiques les plus dures viennent des gens qui bénéficient le plus du travail de libraire est terriblement pénible à accepter. Les gens que l'on nourrit, que l'on soutient, que l'on aide autant qu'il est possible de faire méprisent les libraires dans la base de leurs fonctions. Imaginez alors pour le reste...
Bon, il faut le dire, malgré les ventes de plus de
600 millions de dollars par année (si, si! la plus importante industrie culturelle au Québec!), le milieu a terriblement changé depuis deux décennies. Avec la multiplication des points de ventes, le libraire n'est plus l'unique vendeur de livres. Il ne détient plus le sésame de l'accès au livre. Enfin, oui, dans les faits. Avec 35 000 nouveaux titres par année, l'offre est vaste. Les chanceux qui réussissent à percer dans le milieu de la grande distribution (GD dans le jargon, soit les grandes surfaces) sont une poignée d'élus. À peine 200 titres y passent. Pour le reste, il faut aller en libraire ou encore, sur Internet. Mais encore... À ceux qui sont de grands défendeurs de l'empire au sourire en coin, je répondrais ceci: dans une librairie, un livre est en compétition avec quelques milliers d'autres (30 à 60 000 selon les librairies et le fond qu'elles tiennent). Sur Internet, chaque livre est en compétition avec des dizaines de millions d'autres, soit: les titres de l'année, le fond déjà publié depuis quelques années, l'auto-publication, les titres étrangers, les livres dans le domaine du droit public, les versions uniquement numériques et... ok, j'arrête là? Comment espéré attirer l'attention du lecteur dans ces circonstances sur UN livre en particulier!!! Et les algorithmes ne sont pas faits pour encourager les lecteurs à la découverte. On vous pousse vers ce qui est le plus vendeur (ou ce pour quoi l'éditeur a payé pour que vous y soyez dirigé). Si vous allez voir un livre policier, on vous proposera... les meilleurs vendeurs de livres policiers, ceux qui n'ont pas tant besoin qu'on leur donne encore une petite poussée dans le dos pour que vous les ajoutiez à votre panier. Je rêve (ok, donnez-moi A+ en naïveté pour cette idée si vous voulez...) d'un site web permettant de faire des suggestions vraiment découvertes. Genre, vous cherchez un livre de science-fiction, on vous proposera quelques titres dans la veine du «vous avez aimé, vous aimerez aussi», mais aussi un premier livre d'un petit éditeur qui n'a aucune autre visibilité en disant: Totale découverte! ou Futur best-sellers? ou encore Pas encore commenté, soyez le premier! Ça, ça se rapproche déjà plus du travail de libraire. Mais bon, je rêve, ce ne serait sans doute pas assez vendeur pour se donner la peine d'ajuster les algorithmes...
Ah oui, les médias sociaux... J'y arrive. On me dit souvent que ça remplace très bien le travail de libraire. Ouch... J'ai le goût de hurler quand je vois ça. C'est un
complément! Pas la base! Ok, vous aimé lire, vous aller sur Goodreads ou Babelio (tant mieux pour vous et pour la lecture, je ne critique pas le fait d'être membre d'un de ces sites) ou je ne sais quel autre, vous voyez ce que vos amis aiment lire, vous pouvez faire des recherches sur des livres... mais le premier contact avec ce livre? Le fait que vous décidiez de faire une recherche sur ce titre précis? L'inspiration première, l'étincelle qui a tout lancé? Elle a été faite où? Dans quelles circonstances? Pub, critique lue dans le journal... conseil d'un ami qui l'a eu d'un libraire? Pas nécessaire qu'il vous le dise pour que l'origine soit là. Et c'est la même chose pour un paquet de livres. L'étincelle part de quelque part. Et souvent, les libraires sont là pour la déclencher (c'est leur boulot!!!). Le reste du temps, le livre suit son trajet. S'il n'y a personne pour faire jaillir l'étincelle, quelle sont les chances que vous soyez un jour en contact avec le livre? À part Pierre Foglia dans La Presse (était, dommage, il a pris sa retraite), je ne connais pas beaucoup de gens qui parlent de livres qui disent que leurs conseils viennent de libraires. Et pourtant, il y en a! C'est pas nécessaire de le dire, mais cela donne un effet pervers quand même: le travail du libraire est tellement bien fait qu'il en est invisible.
Imaginé maintenant ce que serait le milieu du livre au grand complet s'il n'y avait plus de libraires... L'offre ne diminuerait pas, mais l'espace pour en parler rapetisserait comme peau de chagrin. Il n'y aurait plus le contact entre les lecteurs et les libraires, entre les bibliothécaire et les libraires, entre les professeurs et les libraires, entre... La liste est longue. Le travail de libraire, ce n'est pas d'amener quelqu'un à venir à toutes les semaines de façon méthodique dans sa librairie. C'est l'idéal oui, mais ce n'est pas la vraie vie. Mais en conseillant une ado une fois qui se cherche un livre, on crée une étincelle. En conseillant la maman qui veut un livre pour aider son poupon à faire ses nuits, on crée une étincelle. En faisant découvrir une nouvelle biographie à une fan de telle vedette de cinéma, on crée une étincelle. C'est l'ensemble qui fait le brasier, pas chaque étincelle prise à part. Les libraires fonctionnent une personne à la fois, mais leur travail est collectif (il y a des centaines de libraire au Québec) et sur une base quotidienne, d'où son impact super important. À cela s'ajoute le travail des médias, des prix littéraires, de la publicité et oui, des médias sociaux. Parce que rien ne peut se faire en vase clos. Les libraires ne peuvent pas tout faire, mais ils participent au mouvement pour une grosse part en activant les étincelles de base. Leur disparition laisserait un cratère dans la visibilité du livre au Québec. Parce que c'est un travail de moine et de longue, très très longue haleine, mais s'il n'était pas là, la différence serait vite évidente. Même les lecteurs qui ne fréquentent pas les librairies ressentiraient la différence.
Ce billet est un coup de gueule, je le reconnais. C'est aussi une déclaration de Y'en a marre que l'on piétine mon ancien métier. Je n'y suis plus, mais j'y suis encore très attachée et je connais un grand nombre de personnes qui y travaille encore. Et qui y crois, assez pour accepter des salaires bas et une reconnaissance très minimale et qui pourtant continuent à travailler, jour après jour et ainsi font une bonne partie de la vitalité du milieu, donnant leur chance à des dizaines d'auteurs et d'éditeurs de réaliser leurs rêves. Ce n'est pas mineur, c'est majeur. Et pourtant si facile à ignorer et à mépriser.
@+ Mariane
P.S. En écrivant ce billet, j'avais évidemment en tête les commentaires écrits sur mon blogue la semaine dernière, mais pas seulement. C'est le résultat d'une accumulation plus qu'autre chose, on dirait juste que ça m'a permis de rebrasser des idées qui traînaient depuis longtemps en un tout cohérent. Et encore, elles ne me paraissent pas encore toutes mûres, mais ça j'avais besoin que ça sorte. Si quiconque se sent personnellement visé par ce billet, sachez que ce n'est pas le cas: si j'avais des noms et des visages en tête, je ne cherchais en rien à régler des comptes ou à faire mal à quelqu'un, ça me permettait juste de me remémorer des situations où je rageais intérieurement et à mettre des mots sur mes idées. Quoiqu'il en soit, je respecte les idées des autres sur les questions du commerce du livre, vivant dans un pays de liberté d'expression, chacun est libre d'avoir son opinion sur le sujet.