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lundi 28 décembre 2020

De la géographie: La ville

 Salut,

Nous voici donc rendu au dernier billet de cette série qui aura animé la plus grande partie de l'année 2020.  Je me suis rendue plus loin que ce que j'avais pensé au départ et je remercie tous ceux qui m'en ont parlé, tant ici qu'ailleurs.  Pour conclure, je vais m'intéresser à un dernier sujet, qui est aussi le territoire humain ultime: la ville.

Une ville, peu importe l'endroit où elle est située, est un territoire lui-même constitué de territoires, mais la grande différence avec les territoires naturels est que tout est constitué de volontés directes et indirectes issues d'êtres humains.  La nature s'accommode fort bien des imperfections et des obstacles.  Elle en fait des opportunités et s'adapte.  L'eau ne coule pas ici?  La rivière creusera son lit, au travers de la roche s'il le faut.  Et si elle ne peut pas passer là, elle passera ailleurs.  Si quelque chose change dans son environnement immédiat, elle s'adapte.  La rivière ne coule plus ici?  Des arbres y poussent, tout simplement et l'ensemble tend à s'équilibrer de lui-même.  De plus, la nature n'a pas de but comme tel, elle fait avec ce qui est et s'adapte.  Certes, rivières et fleuves transforment le paysage, mais c'est plus les lois de la physique qu'autre chose qui les animent.  Certains animaux, comme les castors, vont transformer leur environnement, mais leur impact est limité à un espace restreint.

La ville est totalement l'inverse.  En ville, pratiquement chaque centimètre de surface a été pensé, voulu, et est soigneusement entretenu.  Les routes, les parcs, les belles années gazonnées, les réseaux de distribution d'électricité, d'eau, d'égouts, les pistes cyclables, les bâtiments, mais aussi, sur un plan plus subtil, les tracés dans la ville, les services publics, les résidences privées et les immeubles commerciaux encerclent des zones qui deviennent ainsi artificiellement exclues de l'ensemble et le principe de propriété privée crée une série de sous-territoires techniquement liés, mais mus par des volontés séparées.  Et surtout, le territoire, au niveau écologique est totalement chamboulé.

La ville est voulue, conçue et pensée par et pour les êtres humains.  La rage que l'on met à arracher les pissenlits sur les pelouses se retrouve ailleurs: on ne tolère pas certaines espèces d'arbres, certaines espèces de plantes, on en favorise d'autres à outrance, même si elles sont mésadaptées.  Pas étonnant que les villes soient si peu résilientes face aux catastrophes naturelles: là où des milliers d'années d'évolutions avaient prévu des milieux humides et des marais face aux inondations et aux ouragans, la ville a imposé des surfaces bétonnées et de magnifiques boulevards dépourvus d'arbres permettant aux vents de prendre de la vitesse.  Mais on adore les pelouses vertes...  Obsession humaine de tout contrôler.

Même dans les villes plus anarchiques, où l'urbanisme sauvage règne, l'humain continue de faire primer ses besoins sur ceux du territoire environnant, quitte à sacrifier espèces et terrains, s'exposant à des catastrophes si le climat varie un peu plus que la moyenne.  Les glissements de terrain ne sont qu'un modeste exemple: sol gorgé d'eau ou construit en hauteur + vibrations (que ce soit une route très passante ou un tremblement de terre) = catastrophe.  Mais les humains ne voient souvent que leurs besoins à court terme et rarement ceux à long terme.  La nature s'adapte sur le long terme, l'humanité peut faire surgir de terre des villes en quelques mois.  Dans certaines parties du monde, les contraintes du climat ont forcés les villes à s'adapter à des climats très différents, avec plus ou moins de succès: qui n'a jamais pesté comme le déneigement dans sa ville au Québec?  Surtout que l'on découvre souvent après coup des contraintes inattendues après que le béton soit sec.  Ainsi les villes sont chroniquement en retard dans l'organisation du développement de leur territoire par rapport au développement réel de celle-ci.

Je vais conclure par un exemple relevant de la fiction qui me semble des plus faciles, mais qui reste parlant: Coruscant, la capitale, ville-planète de l'univers de Star Wars.  Évidemment, les films ne nous rendent pas entièrement compte de cette ville, mais on peut déjà en détacher quelques grandes tendances: la ville-planète est entièrement contrôlée, domptée, planifiée.  Pas de traces d'espaces verts ou simplement de zones où une main (humaine ou non) n'aurait pas imposé sa volonté.  L'espace est entièrement contrôlé et les cycles naturels, absents.  L'omniprésence des embouteillages en arrière-plan (et dont Anakin semble se foutre comme de l'an quarante) montre toutefois que les problématiques urbaines restent les mêmes: on a beau être sur une ville-planète, la volonté de contrôle de l'environnement reste la même, mais les problématiques qui peuvent en émerger restent semblables étant donné que le problème à la base est que l'humain cherche à transformer son environnement pour correspondre à ses besoins et non de s'adapter à ce qui existe.  L'échelle est différente, mais l'effet est le même: les cycles naturels sont détournés au mieux et détraqués au pire afin de permettre le contrôle du territoire par les humains.  Avec toutes les conséquences que cela suppose.

Voilà donc ce qui permet de compléter ma série de billets sur la géographie.  Merci d'avoir été à l'écouter et au plaisir de bloguer sur autre chose en 2021!

@+ Mariane

lundi 7 décembre 2020

De la géographie: Des liens entre les territoires et les humains

Salut!

La joke me fait encore rire même si ça fait des années que je l'ai entendu pour la première fois.  Un des vaillants premier colon français à venir s'installer ici, un brave originaire de Normandie, a construit sa maison selon la bonne vieille méthode ancestrale de par chez-lui.  Un modèle comme celui-ci:


À la première tempête, notre brave colon sort de chez lui et constate qu'une bonne couche de neige est tombée.  Il s'habille convenablement, franchit le seuil de sa demeure et à la mode de l'époque, tire la poignée en donnant un bon coup pour bien fermer la porte.  Résultat?  Toute la neige accumulée sur sa toiture lui est tombé sur la tête!  Voilà donc la raison pour laquelle les toits des maisons canadiennes ont cette forme si particulière, la pente du toit finissant en douceur vers la fin et s'arrêtant plus loin que la porte d'entrée.  Comme ceci.



Bon l'anecdote est peut-être fausse, mais n'empêche, la fameuse pente adoucie des toits canadiens est très présente sur notre territoire et oui, elle s'explique par une adaptation du modèle normand aux rigueurs de notre climat, particulièrement à la neige.

Ceci est bien évidemment tirée de notre territoire, mais ce genre d'anecdotes va se retrouver à travers l'ensemble des territoires habités par les humains.  Telle toiture sera plus solide pour supporter la neige ou plus étanche pour supporter la pluie.  Tel immeuble sera construit de façon à résister aux tremblements de terre et tel autre aux froids intenses.  Les routes seront larges et pavés ou étroites pour avoir le plus possible d'ombres et éviter que le soleil ne les réchauffent trop.  La densité de la population et les besoins de celles-ci expliquent aussi beaucoup de choses.

Parce que voilà, les humains ont besoin de se protéger du froid, du soleil, de la pluie et du vent, de manger et de boire de façon à peu près égale partout sur la planète.  Mais les ressources et les contraintes des territoires varient énormément.  D'où l'extraordinaire créativité des humains pour tirer le maximum de leur territoire.  Et comme les ressources sur un territoire sont communes, les connaissances et les compétences finissent par se transférer entre les individus, puis dans les communautés.  Un comportement s'ancre et devient culture, parfois très éloigné des raisons originales pour lesquels il a été adopté.  C'est pourquoi, même à des milliers de kilomètre, les individus préféreront manger certains aliments (comme les premiers immigrés français en Amérique, qui se sont empressés de planter du blé, au lieu d'adopter le maïs), plutôt que de vivre sur les ressources naturelles du territoire.  Je parle d'aliments, mais je pourrais parler de tellement de choses différentes.  

Par exemple, je pourrais parler d'architecture, comme en ouverture de ce billet.  Je pourrais parler de la façon dont on cultive la terre (régime seigneurial versus canton devrait sonner une cloche à quelques personnes qui ont fait leur cours d'histoire dans les années 1990...).  Je pourrais parler de la façon de diviser les pièces d'une maison, de la façon dont les peuples de cultures arabes, tout comme les romains, avaient leur cours au centre de la maison et que les occidentaux l'ont en-dehors.  Je pourrais parler de l'art des jardins, de la façon de voyager, bref, de tas d'autres choses.  

Pris isolément, chacun de ses éléments prennent racine dans un territoire, dans un peuple.  Sauf que les humains voyagent, se parlent, échangent, s'admirent, se conquièrent parfois les uns les autres.  Cela donne un joyeux mélange.  Une invention peut avoir été faite ici, mais être devenue populaire là, pour des raisons pratiques, économiques, politiques, religieuses ou tout simplement de mode.  Et souvent, le plus fort impose ses innovations aux autres.  Pourquoi croyez-vous donc que l'image d'un berger résonne si fort dans tout le monde occidental, alors qu'il n'y a pas grand monde qui aie jamais vu un mouton dans la majorité de ces pays?  Parce que c'était une image forte pour un peuple en particulier, le peuple hébreux, qui vivait dans un territoire où le mouton était un animal d'élevage parfaitement adapté au territoire, qui en a fait une image forte de son imaginaire, qui s'est transmis à son imaginaire religieux, qu'il a transmis à d'autres.  Par un jeu de bascule, qui s'est joué sur des siècles, la situation de départ qui était régionale, voir locale d'une territoire, s'est transmis à d'autres et a fini par devenir un trait culturel d'une civilisation.  Évidement, dans notre monde globalisé, on peut avoir l'impression que les particularités régionales parfaitement adaptées à leur environnement s'effacent au profit de technologies et de ressources provenant de loin.  Mais comme l'a prouvé l'Histoire, rien n'est jamais statique dans ce domaine.

Voyons maintenant les liens avec la fiction.  Je dois avouer que c'est le thème avec lequel j'ai passé le plus de temps à réfléchir étant donné que cette notion de liens entre les territoires et les peuples qui les habitent n'est pas nécessairement évident ou dominant dans la fiction.  Je prends donc un petit détour en poussant une petite pointe vers l'univers d'À la croisée des mondes de Philip Pullman (je recommande fortement de voir la série télé!).  Ici, les territoires sont les mêmes puisqu'il est établi dans la série que plusieurs mondes partagent les mêmes lieux, mais dans des univers séparés.  Donc, l'Oxford de Lyra et l'Oxford de Will sont sur le même territoire, mais sont issus de cultures différentes.  Cela se voit à différents niveaux.  L'emprise du religieux est beaucoup plus puissant dans le monde de Lyra et des technologies ont été davantage poussées (l'utilisation des dirigeables et des montgolfières entre autres), contrairement à d'autres qui le sont bien plus dans le monde de Will (comme l'électronique), qui dépendent du développement des connaissances scientifiques, libres donc de remettre en question les dogmes religieux.  Les possibilités sont à la base les mêmes, mais la culture du territoire dont est issu le pouvoir dominant dans le monde de Lyra a structuré le monde d'une façon différente.  Ce qui fait que  l'organisation du territoire, les sources d'énergie exploitées et les façons dont elles le sont sont différentes.  Ce qui fait que dans deux territoires parfaitement semblable, on puisse donc retrouver des différences aussi importantes dans l'organisation du territoire.

Bon, 2020 achève, une année que j'aurais passé à vous parler de géographie humaine.  On va terminer ça en beauté avec la fin de l'année et le dernier thème que j'aborderai dans cette série de billets et que je gardais comme dessert: la ville.

@+ Mariane

lundi 14 septembre 2020

De la géographie: Des ressources du territoire

Salut!

Mettons quelque chose au clair: tous les territoires ont des ressources.  Qu'est-ce qu'une ressource?  Ah, ça, c'est le problème!  Toute chose qui peut être utile au fond.  Ce qui peut être une ressource pour une espèce peut être totalement inutile pour une autre.  Les poissons se contrefichent de l'air par exemple, mais l'eau leur est autrement vitale.  Une ressource, c'est le truc que vous allez jeter, mais sur lequel se jette votre ami.e, voisin.e ou autre pour qui ledit objet a une valeur.  Bref, une ressource, c'est quelque chose dont on a besoin pour faire quelque chose.

Toutes les territoires ont des ressources.  Oui, oui, tous!  Cependant, ce ne sont pas toutes les ressources qui sont utiles ou exploitables.  Tenez, par exemple, à ce qu'il paraît, il pleut des diamants au coeur d'Uranus.  Je ne connais aucun bijoutier qui pense à exploiter cette ressource par contre.  Parce qu'il ne suffit pas qu'elle existe, il fait aussi qu'elle soit accessible, exploitable et rentable (si vous gaspillez trop d'autres types de ressources pour en avoir une en particulier, faut vraiment que ça en vaille la chandelle).  On peut totalement ignorer une ressource pendant des années avant de se jeter dessus et se l'arracher des quatre coins de la planète, comme le guano auquel personne ne s'intéressait à une époque et qui est devenue une denrée prisée ensuite.  Les Espagnols sont débarqués au Pérou pour l'or et l'argent, mais ont fini par faire du fric en exportant de la merde d'oiseaux...  Tout dépend des besoins. 

Sauf que les ressources ne sont pas également répartie, pas plus en abondance et en qualité qu'en simple présence.  Notre jolie planète est ronde et possède pas mal de climats, de type de sols et de sous-sols.  Les plantes par exemple: elles ne poussent pas toutes au même endroit dans le monde: faire pousser des bananes, du café ou des hévéas (arbre à caoutchouc) au Québec serait... complexe.  Cependant, notre territoire a d'autres ressources.  Beaucoup d'autres ressources.  Et on a appris à les utiliser.

Les humains sont les champions à comprendre les ressources de leurs territoires et à les exploiter à leur maximum.  Je ne parle pas ici d'exploitation capitaliste.  Parfois, c'est affaire de survie.  Comme les Masaïs dans le Kalahari ou les Inuits dans l'Arctique.  Les sociétés qui ont su se développer et former des royaumes, puis des empires ont aussi été majoritairement celles qui ont pu compter sur une grande quantité de ressources au départ, la première et la plus importante étant la nourriture.  Car l'accès à la bouffe permet d'avoir une population plus nombreuse et ça aussi, ça peut être considérée comme une ressource.

Or, les ressources d'un territoire, quelles qu'elles soient, influencent les humains qui y vivent.  Penser un peu: les cuisines du monde sont toutes influencées par leur terroir, soit le sol et la région dont ils sont issus.  On ne mange pas la même chose au fin fond de la brousse africaine qu'en France, en Chine ou en Amérique du Sud.  Pourquoi?  Parce que les ressources de ces différents territoires sont différentes et tout le monde a appris au fil des siècles à se nourrir sur son territoire.  On ne s'habille pas de la même façon non plus.  La soie a été développée en Asie parce qu'il y avait là des verres à soie, la laine en Europe parce qu'on y a domestiqué pas mal de mouton, le coton en Inde parce qu'il y poussait bien etc.  Juste à prendre ces deux sujets et vous avez des explications sur pas mal de différences culturelles entre des territoires éloignés géographiquement.  Ok, la mondialisation a foutu le bordel là-dedans, mais à la base, la plupart des sociétés vivent des ressources de leurs propres territoires et celle-ci influence la culture des humains qui l'habitent.  Inversement, les humains vont aussi influencer le territoire avec leurs besoins de ressources.  Que vous plantiez du riz, du maïs ou du blé, ça va transformer le territoire.  Le lien est à double-sens.

Bon, faut aussi dire que l'accès à certaines ressources a, durant la longue histoire de l'humanité, entraîné des conflits, des conquêtes, des guerres et tout ce qui va avec.  Le pétrole a été au XXe siècle un facteur très important de conflit, pas toujours au premier plan, mais souvent là.  Mettons que si la plupart des pays occidentaux font copain-copain avec un pays comme l'Arabie Saoudite, ce n'est pas sans rapport avec le fait qu'ils ont pas mal de pétrole chez eux...  Et si grosso modo les mêmes pays n'ont pas eu de problèmes à mener de grandes campagnes de boycott contre l'Afrique du Sud au cours des années 1980, ça avait aussi à voir avec le fait qu'on pouvait se passer des ressources de leur territoire.  Si un pays est riche en ressources importantes pour d'autres, bien, ce pays gagnera en richesse, en influence et en puissance.  Si cette ressource perd de son importance... et bien ce pays aussi.  Et si un pays est très abondant dans une ressource qui ne fait l'envie de personne ou qui peut être produite un peu partout, n'aura pas la même influence et le même pouvoir, même si pour le reste, c'est un pays riche en ressources.  Le Canada, avec toutes ses mines, son agriculture qui fait pousser à peu près n'importe quoi de pas tropical, ses pêches abondantes et ses forêts est un peu dans ce cas.  Les ressources influenceront donc non seulement la culture d'un territoire, mais aussi sa richesse, sa politique, son économie et son influence.  Les ressources ne sont pas tout, mais sont à la base de tout.

Autre point: un territoire n'a jamais qu'une seule ressource.  Impossible.  Elle peut avoir une seule ressource rentable, mais il est impossible de n'avoir qu'une seule ressource.  C'est là que ça se complique un peu: mettons, territoire A est riche en pétrole, mais vit dans un climat aride, ce qui nuit à son approvisionnement alimentaire.  Il lorgne du côté de territoire B, qui a de bonnes terres arables et fournit du blé en abondance.  Territoire A peut acheter le blé, bien sûr, mais ne serait-ce pas plus pratique et plus sécuritaire, à long terme, de contrôler territoire B?  Le hic, c'est que si territoire B a de bonnes ressources alimentaires, il peut aussi nourrir une population plus nombreuse et ainsi posséder des ressources humaines (qui sont après tout une ressource comme les autres) plus importantes.  Que fera territoire B de cette ressource?  Peut-être les pousser à développer de nouvelles sources d'énergie qui pourra à terme leur permettre de se passer de pétrole, mettant territoire A dans le pétrin ou encore mettre sur pied une armée qui lui permettra d'envahir territoire A?  Ajouter la présence ou l'absence de ressources comme le fer (les blindés), le souffre (les bombes) ou n'importe quoi d'autre sur l'un ou l'autre territoire et à chaque fois, le portrait change.

Bref, un territoire sans ressources n'existe pas, mais une ressource peut avoir une importance variable selon la période historique.  À l'époque antique, posséder des terres arables était le plus important.  Aujourd'hui, l'agriculture est une ressource encore importante, mais on ne se battra plus autant pour elle: la productivité par hectare a tellement augmenté depuis l'époque romaine que cela réduit son importante actuelle.  Par contre, d'autres produits ont pris de l'importance.  Au XXe siècle, ça a été le pétrole.  Au XXIe, les terres rares ont pris une telle importance avec le développement des technologies électroniques, notamment les cellulaires, qu'elles sont désormais considérées comme une ressource stratégique.  Si vous aviez dit ça à un ingénieur d'il y a cinquante ans, il se serait gratté la tête, tout simplement parce que ces technologies n'existaient pas.  Donc, l'importance pour une culture ou une autre de certaines ressources peut changer au fil du temps.  Et faire d'un pays riche à une époque un pays pauvre à une autre et vice-versa.

Bon, tout ce blabla pour arriver au point final de ce billet, soit le lien avec la fiction.  Je vais profiter de l'occasion de la sortie récente de la bande-annonce de Dune de Denis Villeneuve pour faire le lien avec cette oeuvre.  Dans l'univers de Dune, la ressource la plus importante est l'épice.  Elle permet de voyager à travers l'espace, de voir l'avenir et d'augmenter les capacités mentales et la longévité des personnes qui la consomment.  Et comme on ne trouve l'épice qu'à un seul endroit, disons que son contrôle est l'enjeu sous-jacent de l'ensemble de la série de roman de Frank Herbert.  Qui contrôle l'épice, cette substance si précieuse, contrôle l'univers dans lequel évolue les personnages.  L'auteur joue ainsi sur tous les plans pour montrer toutes les facettes de l'impact de cette ressource sur l'univers: que tout le monde est prêt à se battre pour la posséder, que la contrôler donne d'innombrables avantages à celui qui l'a, que la société finit par tourner autour de cette ressource et qu'elle influe sur la culture, la géopolitique, l'économie et la science, etc.  Évidemment, on parle ici d'une super-ressource dont les capacités métaphysiques n'ont rien de comparable avec bien d'autres auquel on est plus habituée, mais le fond reste le même.

Bref, pas de territoire sans ressource et pas de ressource sans influence sur ceux et celles qui l'exploitent.  Un beau duo qui danse toujours ensemble!

@+ Mariane

lundi 10 août 2020

De la géographie: Parcourir un territoire

Salut!

Bon, on a vu ce qu'est un territoire, l'emboîtement des échelles, la répartition des éléments sur celui-ci, comment tout le monde finit par se créer une carte mentale de ça et qu'il ne faut pas toujours se fier aux cartes.  On en a vu du stock hein?  Bon, vu le nombre de personnes qui, ici ou ailleurs m'ont dit qu'ils en apprenaient un bout avec cette série de billets, on va continuer.  Le reste des sujets de cette série sera cependant un peu plus pointue que les précédents, qui abordaient les grands concepts de la géographie humaine.  Maintenant, intéressons-nous à la façon de se déplacer sur un territoire.  Parce que, il a beau être là, si on reste toujours au même endroit, ben...  Ça fait pas une grosse histoire...

Une territoire sur lequel vous ne vous déplacez jamais... n'existe pas.  Il y aura toujours un à l'intérieur et à l'extérieur.  Un à la maison et un au boulot (même si c'est sous le même toit, ceux qui font du télétravail l'auront compris!).  Si vous êtes un.e ermite asocial.e richissime, et que vous pouvez vous permettre de ne jamais sortir, votre territoire sera votre chez vous, mais il restera un territoire où vous avez à faire quelque chose de très simple, mais qui est à la base de la notion de territoire: vous y déplacez.

Si votre territoire se réduit à un appartement, tout sera adapté à la marche: passer de la cuisine, au salon, à votre chambre.  Votre vision de votre territoire sera celle d'une personne qui marche.  Admettons que vous soyez un.e millionnaire, et que par conséquent, vous avez un manoir, vous pourriez avoir des zones que vous parcourez à la course, en planche à roulette, voire en bicyclette.  Et votre vision de ces zones sera influencée par la façon dont vous vous y déplacez.  Si vous parcourez un corridor précis bien planté sur votre skate, il se peut que la décoration des murs vous soit beaucoup moins familière que celle au-dessus de la télévision...

Pas pour rien que l'on dit et répète que la meilleure façon de découvrir une ville est de la parcourir à pied.  La vitesse de déplacement est moins grande en partant, cela est certain.  Se déplacer moins vite est l'une des clés pour avoir du temps pour observer.  Une autre des clés est de pouvoir observer plus librement.  Si vous avez à garder les yeux sur la route parce que vous conduisez, la jolie statue à votre droite n'attirera pas votre attention et il ne sera peut-être pas possible non plus de faire un arrêt pour l'observer.  Dommage pour elle.  À pied, la donne ne sera pas la même.

Maintenant, imaginez si vous passez à côté de la même statue sur une voie rapide.  Dans un train.  Dans un bateau qui circule dans la rivière toute proche.  À bord d'un hélicoptère qui la survole.  Depuis un avion quelques milliers de mètres plus haut.  Depuis la station spatiale internationale.  Avouez que la statue ne sera pas pareille dans chacun des cas.  La façon dont on se déplace dans un territoire influence la vision que l'on a de celle-ci.

J'habite dans un quartier situé sur l'île de Montréal, mais excentrée par rapport au centre.  Pour plusieurs de mes amis, venir chez moi est un calvaire qui me vaut des gémissements à chaque fois que j'offre d'organiser un souper (pré-pandémie évidemment!).  Pour moi, la situation est relativement simple: on part de chez soi, on prend l'autoroute et excepté s'il y a des travaux ou du trafic, on arrive chez moi relativement facilement.  Malheureusement pour moi, beaucoup de mes amis sont des adeptes du transport en commun et pour l'avoir fait à quelques reprises, je sais à quel point venir chez moi est un vrai parcours du combattant par ce moyen de transport.  Donc, pour moi, le territoire que j'habite est accessible, mais pas pour mes amis.  La façon de se déplacer sur un territoire a donc une influence sur celui-ci.  D'ailleurs, quand vient le temps de me rendre au centre-ville pour un 5 à 7 entre amis, je peste à mon tour: mes amis adeptes des transports en commun ne pigent rien aux concepts de travaux, de trafic ou de place de stationnement à trouver.  

À une autre échelle (et oui, toujours l'échelle!), pour tous ceux qui n'ont jamais mis les pieds, disons, dans un pays africain, il peut être possible, en se limitant aux images des livres et des bulletins télés, de se faire une image bien partielle de ce vaste territoire.  Non, c'est pas partout pareil.  Oui, il y a des zones super urbanisées, oui, il y a des zones de savanes, mais entre les deux, y'a des petits villages, des zones péri-urbaines, des beaux quartiers, des quartiers populaires, des cinémas, des tours à bureau, des zones montagneuses, des plantations, des zones minières, pétrolières ou gazières, des zone militaires, des zones de guerres, mais aussi des zones tranquilles.  Quand on traverse un pays, on remarque bien plus ses petites particularités.  Ce pays-ci a un sol rouge particulier, celui-là est tellement vallonné que l'on passe son temps à monter et à descendre, cet autre est tellement enfoncé dans la jungle que celle-ci s'arrête à la porte des maisons.  Si on parcourt le pays au ras du sol, en jeep par exemple, on le verra.  Si on le survole, on verra autre chose.  Si on le parcourt à pied, on aura droit à un autre visage.

Les ponts, les routes et les autres infrastructures de transport transforment profondément la façon de se déplacer sur un territoire.  Si vous aviez parlé de traverser l'île de Montréal du nord au sud en une demie-heure à Paul Chomedey de Maisonneuve et à Jeanne Mance, ils auraient soit ri de vous, soit  douté de votre santé mentale...  À l'époque, le territoire était entièrement boisé et on devait s'armer pour le traverser, car la menace des Iroquois était toujours présente...  C'était une épopée que ce trajet.  Pourtant, les gens qui prennent le métro le font de manière courante.  La rivière des Prairies ne semblent plus aussi éloignée qu'elle l'était avant du fleuve Saint-Laurent et le territoire qui les sépare a été complètement transformé par la façon dont on s'y déplace.  De territoire hostile, il est devenu un territoire familier et accessible.  Avec la facilité de déplacement est venue l'urbanisation et l'urbanisation va encore plus transformer le paysage.

Néanmoins, ce qui a le plus transformé la manière de concevoir le territoire au cours des cent dernières années, c'est une invention bien humaine: l'avion.  Certes la caravelle a permis de traverser l'Atlantique, mais elle reste un moyen de voyage relativement lent qui oblige à s'adapter au paysage.  Regarder par la fenêtre d'un train ou en voiture oblige quand même à être en contact avec lui.  L'avion peut faire traverser des distances considérables en quelques heures, pratiquement sans contact avec le territoire.  Vous quittez Montréal emmitouflé dans votre manteau d'hiver et vous débarquer dans un pays du sud à 30°C.  Entre les deux, le territoire est inexistant pour les passagers de l'avion.  On l'observe depuis un hublot, vaguement, mais on en a pas conscience comme tel.  Le temps de déplacement devient donc une bulle qui permet de se déplacer d'un endroit à un autre... sans faire de lien entre eux.  L'avion crée donc des non-territoires que l'on survole, sans jamais être en contact avec eux.  Ces zones sont rocailleuses, luxuriantes, pauvres, violentes, en pleine catastrophe, resplendissante de prospérité, des merveilles de la biodiversité, complètement polluée?  On ne saura rien sur elle, comme si elle n'existait dans les faits, pas.

Je me permets ici de faire craquer mes doigts de satisfaction avant d'entamer la partie la plus agréable de mes billets sur la géographie.  Le lien avec la fiction.  La façon de se déplacer sur un territoire influence la façon dont on perçoit celui-ci.  Penser à Star Trek.  L'Enterprise se déplace à travers l'espace en utilisant une technologie qui lui permet de «sauter» d'un système solaire à un autre, créant ainsi une série de territoires morcelés, entre lequel rien ne semble exister... et dans lequel le téléspectateur.trice serait vraiment largué d'essayer de les situer sur quelque chose ressemblant à une carte.  C'est comme se déplacer en avion parmi les étoiles...  Dans la vaste majorité des romans de fantasy, on se déplace à pied ou à cheval.  Les obstacles sur la route des héros et héroïnes deviennent partie prenante de l'histoire: on y vit des détours d'intrigues, des obstacles, des deuils et des victoires.  La route elle-même, partie prenante du territoire, devient une raison d'être du récit.  Pensez à Frodon et à son anneau...  Dans ce cas, le déplacement dans le territoire est pratiquement le récit à lui tout seul!  Si on se déplace à cheval, le territoire sera vu uniquement par les zones accessible par ce moyen de transports.  Si on se déplace en vaisseaux spatiaux, les limites seront moins nombreuses, mais on verra davantage certaines zones comparées à d'autres.  Et dans ce cas, le ciel deviendra un territoire, alors que pour les cavaliers, il ne l'est pas. 

Bref, bonne trotte tout le monde, peu importe votre moyen de transport!

@+! Mariane

lundi 13 juillet 2020

De la géographie: Les cartes menteuses

Salut!

-Y'a rien de plus menteur qu'une carte!

L'affirmation de mon foutu prof de géographie humain avait résonné comme une claque ce jeudi après-midi-là.

Hein?  Quoi???  Une carte, mentir???  Ben non, une carte c'est un outil pour voir la réalité, que dis-je, ça nous sert à voir la réalité!  Après-tout, les cartes n'ont-elles pas été inventées pour permettre de circuler dans un territoire et donc d'être un reflet fidèle?

Je sais maintenant, avec l'expérience que mon prof avait (ouch, ça fait mal!) raison.  Une carte ne dit pas plus la vérité que son auteur n'en a l'intention.  Il y a de bons cartographes et de mauvais cartographes, bien sûr, mais ce n'est pas le seul point important.

Une carte, ce n'est pas bien différent d'un texte au fond: ça sert à faire passer un message.  Et celui qui la dessine a des outils autant que la personne qui tient une plume.  Ce sont ces outils qui font la différence quand on parle de cartographie.

(Ok, mini-parenthèse ici pour vous recommander hautement de cliquer sur les liens que je mets.  Je ne suis pas sûre de pouvoir mettre les images sur mon blogue, étant donné les droits d'auteurs, donc, je me permets de mettre les liens, mais ce sera beaucoup plus facile de comprendre ce dont je blablatte si vous avez du visuel.)

Voyons, voyons, après tout, une carte, c'est sensé représenter la réalité non?  Prenez une banale carte du monde.  Elle vous ment.  La Terre est ronde (n'écoutez pas les terreplatistes sur le sujet) et mettre un truc rond sur une surface plane veut dire déformer l'image.  Sur la plupart des cartes, comme celle-ci, le continent africain est représenté plus petit qu'il ne l'est en réalité.  Pourquoi?  Effet de la projection de Mercator, une des plus anciennes et des plus utilisée, qui est bien connu des géographes pour avoir déformé la taille de l'Afrique depuis les premiers planisphères mondiaux.  Ainsi, sur la projection de Mercator, le Groenland et l'Afrique semblent être de la même taille.  Mais si on reporte les cartes de différents pays sur la carte de l'Afrique, on constate que c'est loin d'être le cas.  J'aime aussi beaucoup cette animation qui montre les tailles réelles que devraient avoir les pays si on respectait les proportions dans une carte de Mercator.

Pourquoi alors ne pas avoir corrigé les cartes plus tôt?  Parce que ça faisait l'affaire de ceux qui les dessinaient pardi!  Les premiers planisphères mondiaux ont été dessinés en Occident vers la moitié du XVe siècle, alors qu'on avait même pas fait le tour de la planète au moins une fois.  Pourtant, ces cartes ont été utilisées pendant encore très longtemps.  Et sincèrement, ça allait dans le sens des pays colonisateurs de dire, ouais, on a pris possession d'un tout petit bout de l'Afrique, alors que les conquêtes étaient souvent supérieures au territoire national...  (Allo la Belgique!) De dire que l'Afrique était plus petite, moins importante que l'Europe et le nord de l'Amérique revenait à marcher dans le sens de la psyché collective de nombreux pays européens, alors pourquoi corriger la carte?  De nombreuses projections modernes sont plus précises, mais qui a tant envie de changer une vision du monde?  La carte, même erronée, en a façonné une représentation dont il peut être difficile de se défaire.

Je viens de donner un exemple frappant, mais toutes les cartes sont porteuses à différents niveaux de cette contradiction interne: on les pense neutres, mais elles ne le sont pas.  Autrefois, j'avais entendu dire, que lors de l'invasion du Koweit en 1991, Saddam Hussein mettait en arrière-plan de tous ses discours à la nation une carte montrant le territoire irakien et koweitien comme faisant parti du même état.  C'était carrément utiliser la carte comme outil de propagande.  Et elle l'est encore!  Récemment, j'ai vu cet article passer, comme de quoi Google manipule les cartes, selon là où on est.  Surprise moi?  Non.  Quand la politique se mêle à la cartographie, c'est sûr que ce genre de truc peut arriver.  Les cartes construisent trop notre vision du monde pour négliger cet aspect lorsqu'il est question de politique, de nationalisme ou même de propagande.  Elles sont un outil pour configurer la façon dont les gens qui habitent ce territoire se servent pour le visualiser, mais aussi pour prendre des décisions par rapport à celui-ci.  C'est puissant comme outil, une carte.

Tenez, je vous mets cette photo, celle-ci, j'ai le droit, c'est moi qui l'aie prise.

Musée des Abénakis, photo prise en septembre 2019

Ok, c'est la vallée du St-Laurent qui est sur la photo.  Mais où est l'habituelle ligne, cette frontière avec les États-Unis, qui traversent pratiquement toutes les cartes que les écoliers québécois voient, la plupart du temps pour la première fois, sur l'un des célèbres cahier Canada?  Ici, les frontières sont différentes et les peuples qui les habitent ne sont pas les mêmes.  Pourtant, cette carte, elle a déjà existé... Le seul hic, c'est que c'était à une époque où les cartographes européens n'avaient pas commencé à la dessiner.  Elle représente une autre réalité, une autre façon de voir le continent, une carte mentale différente.  Ce qui m'avait beaucoup surprise en voyant cette carte, c'est le fait que l'on soit en fait si proche de l'Atlantique, beaucoup plus proche en fait des côtes américaines que du Golfe du Saint-Laurent.  Sans la barrière que constitue la frontière, on se rend compte que les distances ne sont pas les mêmes.  Ceci n'est qu'un exemple.  Il pourrait y en avoir des milliers d'autres.

Je pourrais multiplier les exemples.  Les cartes ne sont pas fiables, elles mentent parce qu'elles ne sont pas tant destinées à représenter la vérité qu'à construire une représentation du réel.  Les frontières des États peuvent bouger selon la volonté des gens qui les dessinent, les zones agricoles ou industrielles être séparées différemment de la réalité, on peut tromper par des indications discutables.  Y-a-t-il une route ici?  Bien sûr que non, secret militaire!  (Zone 51 quelqu'un?)  Et ainsi de suite et ainsi de suite...

Et maintenant, la fiction.  Ouvrez un livre de fantasy, n'importe lequel, tant qu'il y ait une carte au début.  Cette carte est un mensonge.  C'est une projection de la vérité selon la personne qui l'a dessinée.  Si un royaume est dessiné avec certaines frontières, dites-vous que le royaume voisin de l'aura pas dessiné avec exactement les mêmes frontières, surtout s'il y a un conflit entre eux.  Tenez, prenez la carte de la Terre du Milieu.  L'une des plus célèbres.  Les frontières entre les différents royaumes y sont tracées selon la volonté de Tolkien, selon ce que lui voulait qu'on y voit.  Est-ce un mensonge?  C'est une projection de sa volonté en tout cas.  Ce n'est pas neutre.  C'est un royaume fictif, imaginaire, c'est lui qui a décidé où serait quoi, qui vivrait où, où serait les montagnes, les villes et les rivières.  Les films de Peter Jackson ont repris ces frontières, ces limites, mais ils les ont aussi transformées.  Et dans les deux cas, la carte dessinée, si on compare l'histoire avec ce qui s'y passe, n'est pas identique.  Parce que la carte est un instrument pour nous faire comprendre le monde dans lequel se déroule l'histoire, bien plus qu'une réalité.  Elle sert avant tout à configurer la façon dont on voit le territoire,

Méfiez-vous des cartes.  Même les GPS peuvent parfois vous menez dans un cul-de-sac.

@+ Mariane

lundi 1 juin 2020

De la géographie: La carte mentale

Salut!

Encore une fois, comme avec la territoire, on va aller faire un petit détour du côté humain de la géographie humaine.  Parce que le concept est vraiment plus humain que géographique: je vais vous jasez de la carte mentale.

Qu'est-ce qu'une carte mentale?  Fermer les yeux.  Non, finalement, laissez-les ouvert, ça va être dur de lire ce billet les yeux fermés.  :P  Imaginez-vous dans votre maison, dans la pièce où vous êtes en ce moment.  Votre domicile est divisé en différentes parties, certaines consacrées à la cuisine, d'autres au repos, d'autres à la détente et d'autres à maintenir votre enveloppe corporelle propre.  Faites-en le plan dans votre tête.  Dessinez les divisions, les limites entre chacune d'entre elles.  Indiquez à quoi sert chaque endroit: travail, détente, repos, utilitaire, etc.  Et aussi, comment vous vous sentez à chaque endroit: est-ce une zone agréable, désagréable, ou vous n'aimez pas aller, où vous n'allez que parce que vous n'avez pas le choix, etc.  Si vous vivez dans le même logis que quelqu'un d'autre (et si cette personne accepte!), faites-lui faire le même exercice et dessinez tous les deux le résultat.  Ça pourrait vous surprendre.

Chacun se construit une image de son environnement immédiat.  Selon son histoire personnelle, ses valeurs, ses expériences passées, cette image ne sera pas pareille.  Inconsciemment, on divise notre environnement en territoires, auquel sont liés des fonctions et des émotions.  C'est sur ces territoires que se bâtissent les cartes mentales des individus.  Mon grand-père n'avait pas la même carte mentale que ma grand-mère de la cuisine: il devait lui demander où était rangé les chaudrons, mais pas les assiettes par exemple.  Deux enfants d'une même famille ne percevront pas de la même manière un arbre parce que le premier a vu le second tomber après avoir grimpé dedans.  Cet arbre deviendra une zone de danger pour l'un, tandis que l'autre peut en avoir une expérience positive parce qu'il ne lui est rien arrivé en tombant.  Dans la carte mentale du premier enfant, l'arbre est une zone de danger.  Ça peut être lié à un arbre en particulier ou à tous les arbres, ça dépend de l'individu.  Mais cela influencera la façon dont il percevra son environnement.

On apprend à tous les enfants de regarder des deux côtés de la route avant de traverser, on leur dit de marcher et non de courir quand ils la traversent, on leur dit de surveiller les voitures.  On inculque ainsi aux enfants la notions que la rue n'est pas leur territoire.  On crée en eux une carte mentale où il y a des zones de danger et des zones sûres.  Ils peuvent aller dans la rue, bien sûr, mais ils doivent y être prudents.  Par contre, au parc, c'est leur territoire, ils peuvent se lâcher lousse!  Un peu comme chez grand-papa et grand-maman!  Tout ceci influence la façon dont les enfants perçoivent leur environnement.  Ce n'est pas un hasard si la chambre d'un enfant est vue comme un endroit sûr pour lui et qu'il se cachera sous son lit s'il a peur!  Dans les faits, rien ne dit que cet endroit est plus sûr qu'un autre, mais le sentiment de sécurité qui y règne pour l'enfant est le plus important, parce que sa carte mentale est ainsi.  (et bon, on va se cacher sous le lit, mais on a peur des monstres qui peuvent s'y cacher la nuit...)

La carte mentale est influencée par tout un tas de détails.  Tenez, si je prends une carte et que je mets le doigt sur votre ville natale et que je vous demande si vous êtes chez vous, sans doute que vous allez me dire que oui, même si ce n'est pas votre quartier.  Si j'agrandis la perspective au pays en entier (on revient à l'emboîtement des échelles) et que je pointe votre province natale, en vous posant la même question, vous allez me répondre que oui, même si mon doigt atterrit à 600 km de votre domicile.  Si j'agrandis encore le portrait et vous pointe l'Amérique du Nord en comparant avec l'Europe, vous allez sans doute identifier l'Amérique du nord, comme étant chez vous, même si mon doigt est situé en plein midwest américain (pour les québécois hein, si vous venez d'ailleurs, ça risque d'être différent!).  Si je vous pointe une carte tout près d'une frontière, vous allez choisir plus spontanément votre côté habituel que l'autre côté qui représente plus facilement et souvent l'étranger, l'autre, qu'il soit ou non agressif.  Même si rien ne change vraiment d'un côté à l'autre de la frontière, même si le paysage est le même, il y a une ligne mentale qui est tracée dans les esprits.  C'est ainsi que la carte mentale des individus sur cette région est formée.

La carte mentale de chacun est absolument unique et en plus, elle est en constant mouvement, parce que nous sommes toujours en train de nous adapter à notre environnement, immédiat comme plus éloigné.  C'est en ce sens qu'elle diffère profondément d'un territoire, car si un territoire peut être partagé par plusieurs individus, une communauté, voir une société, jamais une carte mentale ne sera exactement pareille d'une personne à une autre.  Si par exemple, vous avez besoin de nouveaux vêtements, vous pouvez parfaitement identifier le centre d'achat près de chez vous comme étant un territoire parfait pour en acheter, mais par contre, n'avoir une carte mentale précise que des boutiques que vous fréquentez, les autres espaces restant peu détaillé, voir vides dans votre esprit.  Par exemple, ne me demandez pas de vous décrire l'intérieur de la boutique des complets pour hommes du centre d'achats près de chez moi!  Une autre personne pourra de même reconnaître le même territoire, mais en avoir une carte mentale radicalement différente, par exemple, un homme comparé à moi, qui fréquente le même centre d'achat, mais qui a besoin de complets pour son travail.  C'est pour cela que cet aspect de la géographie humaine est tant relié à son côté humain et non géographique.

Et la fiction maintenant.  J'ai trouvé une scène qui l'illustre parfaitement: la scène où Sansa Stark revient à Winterfell, dans la saison 5.  Elle est de retour dans un lieu que sa carte mentale identifie comme étant chez elle, un lieu où elle a, selon cette carte, toujours été en sécurité et qui plus est, aimée.  Sauf qu'à son retour, elle se retrouve en danger, moral et physique, sans soutien.  Le regard qu'elle porte sur les choses le montre bien: sa carte mentale ne correspond plus à la réalité qu'elle affronte et on comprend qu'elle va devoir s'ajuster et vite.  Ça fend le coeur du spectateur qui la voit poser un regard à la fois perdu et apeuré sur les lieux sur lequel elle a grandit avant de se tourner vers Lord Bolton et de faire face à la nouvelle réalité.  Elle adapte sa carte mentale en une fraction de seconde et on la suit là-dedans.  

 Bref, surveillez vos cartes mentales tout le monde, elles ont beaucoup plus d'influence que vous ne le pensez.

@+ Mariane

lundi 20 avril 2020

De la géographie: Des bijouteries et des boulangeries

Salut!

De mon infernal cours de géographie humaine, je garde bien nette l'image de mon prof en train de gesticuler en avant de la classe comme un italien engueulant un chauffard, en nous répétant sans cesse: Les boulangeries et les bijouteries!  Les boulangerie et les bijouteries!  Ouais, ouais, on avait compris!  Il nous parlait depuis trois heures de ces foutus machins, agrémenté d'un tas de concepts complexes empilés les uns sur les autres.  On aurait dit qu'il nous parlait des pyramides d'Égypte, mais je voyais plutôt des comparaisons avec les illuminés pensant qu'ils avaient réinventé le monde en découvrant un quelconque machin.  Mais bref.

Une bijouterie, c'est un endroit où l'on entre avec un but précis: acheter un bijoux.  Beaucoup de ces messieurs y entreront au moins une fois pour y acheter LA bague qui accompagnera le oui de leur élue.  C'est donc un endroit important, lié à l'argent et donc, bien souvent au pouvoir.  On trouvera moins de bijouterie dans les quartiers pauvres, surtout si l'on parle de bijouterie de luxe.  Par contre, on en trouvera un peu plus dans les quartiers riches.  Sauf que si je fais le total des bijouterie dans une ville, la répartition par quartier sera relativement constante: une ou deux, avec une légère variance selon les revenus moyens des habitants.  C'est donc que les bijouterie sont des lieux répartis presque équitablement sur le territoire.  Elles font partie du paysage, mais n'y sont pas majoritaires.  Elles ne sont pas non plus essentielles: bien que peu probable, on pourrait trouver des quartiers sans bijouterie.

Parlons maintenant des boulangeries.  Si vous réussissez à vous rendre de la maison au boulot sans croiser une boulangerie, soit vous vivez vraiment dans un quartier bizarre, soit vous travaillez de la maison!  Les boulangeries seront beaucoup plus nombreuses que les bijouteries.  On les trouvera d'ailleurs plus souvent à des intersections que dans des alignements de boutique.  Pourquoi?  Tout simplement parce qu'elles sont plus nombreuses et doivent plus chercher à attirer l'attention.  De cette façon, elles se positionneront de manière différente sur le territoire.  Les gens mangent beaucoup plus souvent du pain qu'ils n'achètent des bijoux.  Ça ne répond pas au même besoin.  Le pain est un besoin bien plus de base qu'un bijou.

D'ailleurs, l'accessibilité aux lieux est aussi parlante.  Les boulangeries ouvrent souvent leurs portes pour inviter les gens à entrer lorsque la température est clémente.  On y met des tables et des chaises pour permettre aux gens de rester et de casser la croûte sur place.  Les produits sont accessibles et en abondance.  Si on compare avec une bijouterie, la différence saute aux yeux: plus les produits sont coûteux, plus il y a de chances qu'ils soient présenté sous des vitrines verrouillées.  Le personnel sera derrière des comptoirs prêt à rendre disponibles les produits pour l'essai et la démonstration bien plus que pour la sélection rapide d'un produit.  Et plus l'endroit vendra des bijoux coûteux, plus l'entrée sera restreinte et la sécurité visible.  Dans mon quartier, (qui est loin d'être un quartier pauvre!), la principale bijouterie, même si elle est située dans un centre commercial, a des portes qui la sépare des autres commerces et des gardes de sécurité.

Ça nous apprend quoi?  Que la répartition des bâtiments selon leur fonction a une logique.  La géographie humaine a souvent ce genre de répartition comme sujet d'étude.  Où s'installe les gens, comment s'organisent-ils, comment sont répartis les bâtiments, comment répartit-on l'usage des différents territoires qui se chevauchent, etc.  L'exemple que l'on prend pour l'expliquer, ce sont les boulangeries et les bijouteries parce que ces deux types de commerce ont des caractéristiques propres: l'un des deux est d'usage quotidien et continue et l'autre est d'usage occasionnel.  L'un est utilisé par l'ensemble de la population, l'autre beaucoup plus selon les différences de revenus.  Avec ces deux types de bâtiments, on peut faire un portrait de bien des variables sur un territoire donné,  mais on peut utiliser n'importe quel type de bâtiment.

Si je prenais une carte datant de 1950 et une carte d'aujourd'hui d'un quartier de n'importe quelle ville du Québec, je verrais une différence importante dans le nombre d'églises.  Dans certains quartiers, les clochers sont presque disparus.  Par contre, on voit parfois apparaître des minarets de mosquée, des temples hindous ou d'autres types de bâtiments dédiés à des usages religieux.  Juste avec cette donnée, je peux avoir une bonne idée de certains changements importants: la diminution de l'importance de l'Église catholique dans la société, l'arrivée de croyants d'autres religions et leur implantation dans le quartier...  Et ça, juste en regardant une carte!  Imaginez si je regarde pus attentivement d'autres éléments du quartier et que je les compare: où sont situé les parcs par exemple?  Combien y-a-t-il d'écoles?  Quel est leur taille?  Combien il y a de rue?  Sont-elles pavés à certains endroits et pas à d'autres?  Sont-elles larges ou étroites?  Combien de voie?  Où sont situés les stationnements, les boutiques, les restaurants?  Combien y en a-t-il?  Chacun de ses éléments, avec sa répartition dans l'espace, sa répétition ou sa concentration donne des indices.

Comment cela peut-il se transférer dans la fiction?  Pensez au Seigneur des Anneaux.  Ils ne peuvent pas aller détruire ce foutu anneau dans un lieu ordinaire, non, non, il n'y a qu'UN seul endroit où il est possible de le faire!  Comme répartition sur le territoire indiquant l'importance de ce lieu, il y a difficile de faire mieux.  Parce que plus un lieu est rare, plus son importance symbolique est amplifiée...  Autre exemple, dans la Comté, les maisons sont toutes sous des collines et leurs intérieurs semblent spacieux et confortables, entourées de champs paisibles.  La végétation est omniprésente, il y a peu de barrières, les chemins sont dégagés...  Quelle différence avec Minas Tirith, une ville assiégée où les maisons sont collées les uns sur les autres et où la végétation n'occupe que peu d'espace.  Sans compter les rues étroites et tortueuses.  Je ne risque pas de tomber sur une tour de garde en pleine Comté, mais leur nombre risque d'être beaucoup plus important dans la Cité blanche!  C'est comme les catapultes...  Il n'y en a pas dans la Comté!  Et juste ça, ça me donne beaucoup d'indices sur ce qui préoccupe ces deux sociétés.  Comme dirait Bilbon (ou Bilbo si vous préférez) au tout début du premier film version longue, ce qui préoccupe les Hobbits, c'est la production de nourriture et sa consommation.  À Minas Tirith, on a visiblement pas les mêmes priorités!  Je peux déduire ça simplement de la répartition des bâtiments dans l'espace.

Donc, comptez les auberges dans une ville avant de dire qu'il n'y a pas beaucoup de voyageurs dans celle-ci, sans ça personne ne vous croira!

@+ Mariane

lundi 9 mars 2020

De la géographie: Qu'est-ce qu'un territoire?

Salut!

Foutue notion que celle de territoire.  Elle ne peut pas être découpée dans l'espace ni être saisie dans une carte.  Elle est en constant mouvement, changeant selon des paramètres infinis, qui vont de la météo à la politique.  Et c'est sans doute la notion la plus humaine de la géographie.  Parce qu'elle n'est pas tant en lien avec les lieux physiques qu'avec la psychée humaine.  Pire, un lieu physique peut être l'objet de multiples territoires, à la fois pour un individu, pour une communauté et pour une société.  Bref, c'est sans doute le truc en géographie humain qui est le plus complexe à saisir, mais par le fait même, c'est aussi le plus fascinant.  Je vais essayer d'être claire, mais il va me falloir beaucoup d'exemples pour vous le faire comprendre.  Un peu comme l'emboîtement des échelles, on va fonctionner du plus petit au plus grand.

Un territoire, c'est un lieu physique que s'est approprié un individu/une communauté/une société.  Attention, je ne parle pas ici de propriété.  Un concierge ne possède pas son local, mais c'est son territoire.  De la même façon, aucun adolescent ne possède de titre de propriété sur sa chambre (ou le sous-sol), mais malheur au parent qui veut y entrer sans y avoir été invité!  Il y a donc ici une définition à la fois personnelle et collective.  Le fauteuil de votre père est son territoire, à la fois parce que lui le déclare et parce que les autres membres de la famille le reconnaisse.  Pas besoin de passer chez le notaire pour que cela soit: l'habitude, les relations de pouvoir ou d'affection, de respect et la localisation ou même simplement l'habitude, suffisent à en faire un concept que tout les occupants du logis vont comprendre.  (N'est-ce pas Papa?)

Les territoires ont des fonctions, qui sont définis de la même façon.  La cuisine est le territoire où l'on prépare la nourriture et a donc été organisé en tant que tel.  Il ne vous viendrait pas à l'idée de préparer des tartes sur votre lit ou de cuire vos muffins dans votre salon parce que ces territoires ne sont pas prévus (et équipés) pour cette fonction.  Ce sont des espaces qui sont consacrés dans le premier cas, au repos, dans le deuxième, à la détente ou encore à l'accueil des invités.  Si donc, pour une raison ou pour une autre, vous vous retrouvez à devoir préparer vos repas dans votre chambre, vous risquez de trouver ça bizarre au premier abord: c'est normal, ce n'est pas la fonction de ce territoire.

Les territoires ne sont pas fixes dans le temps.  En été, votre balcon est un espace de détente et de repos.  Si vous êtes comme moi, vous aller vous y installer pour lire, prendre le soleil, profiter de la température clémente.  La situation sera totalement inverse en hiver.  Ce même territoire, associé en été avec la farniente devient un fardeau en hiver parce que de un, on ne peut pas en profiter (je connais très peu de personne qui aiment lire dehors à -20°C) et de deux, il peut devenir un territoire associé au déplaisir de devoir le déneiger à la moindre tempête.  Un territoire est donc variable dans le temps.

Un territoire peut aussi être influencé par des facteurs extérieurs: c'est un règlement municipal qui dit que les piétons doivent marcher sur le trottoir.  Si un automobiliste se stationne sur un trottoir, il empiète sur ce territoire.  Il risque donc de se mériter une contravention, sauf si la règle pour une raison ou pour une autre a été suspendue: un livreur de pizza sera mieux toléré qu'une personne qui s'installe là pour la nuit.  De la même façon, un policier ou un ambulancier qui ferait de même ne rencontrerait pas cet obstacle.  Le territoire qu'est le trottoir peut être envahi par ces personnes parce qu'elles y sont pour remplir une fonction précise.

Tout territoire a des frontières.  Elles peuvent être physique (une rivière, un mur, une barricade), mais elles peuvent aussi être plus subtile.  Des lignes tracées au sol dans un gymnase ne constituent pas une frontière infranchissable, mais tous les sportifs du monde se contorsionneront plutôt que de franchir cette limite si cela les désavantages dans leur partie.  Des bandes jaunes autour d'une scène de crime indique très clairement un territoire, même s'il serait aisé de les franchir.  C'est parce que les gens leur accorde de l'importance que ces bandes jaunes deviennent des frontières.  La frontière ultime pour tous les êtres humains, c'est sa bulle et plus encore, son corps.  Le corps de chaque être humain est son territoire le plus intime, c'est la raison pour laquelle les contacts physiques sont repoussés avec force quand ils sont non-désirés et au contraire, désirés quand on aime quelqu'un, façon de faire entrer cette personne dans notre territoire.

J'ai jusqu'ici donné des exemples individuels, mais la notion s'étire aux communautés, qui sont des personnes liés par le sang, l'affection, le travail, la proximité de résidence ou n'importe quel autre lien qui leur est signifiant.  Pour une équipe de basket, durant le temps de leur pratique, le gymnase est leur territoire.  Personne n'a le droit d'y entrer pour faire autre chose.  Par contre, on tolérera que des personnes marche en-dehors des limites du terrain de jeu sans problème, mais l'équipe au complet réagira si on pose une orteil à l'intérieur des lignes en marquant la frontière.  Mais à la seconde où ils ont fini, ils sortent du terrain et ce n'est plus leur territoire.  D'ailleurs, ce terrain de basket, l'école le considère comme son territoire, les profs d'éducs le considèrent comme leur territoire, les élèves de l'école le considère comme leur territoire, la commission scolaire le considère comme leur territoire... tout dépend du moment, de l'activité qui y est pratiqué et des ententes entre les différents partis sur l'usage du territoire.  Il y a quelqu'un quelque chose qui a un titre de propriété, mais si l'équipe de basket est évincée de son lieu de pratique, elle va réagir comme si les lieux lui appartenaient.  Pourquoi?  Précisément parce que le territoire et la propriété sont deux choses complètement distinctes.

Une société a aussi un territoire.  Je pense ici à société comme étant un ensemble d'individus liés par une nationalité, une citoyenneté, ou un autre lien signifiant.  Par contre, à l'échelle d'une société, contrairement à une communauté, les différents membres ne se connaissent pas toujours et n'auront pas nécessairement un lien signifiant entre eux, mais s'ils se rencontrent par hasard, ils sauront se reconnaître.  C'est comme les Québécois à Paris, qu'ils viennent du Saguenay ou de l'Outaouais, s'ils se croisent en bas de la Tour Eiffel, ils sauront qu'ils ont un autre Québécois en face d'eux.  Et tiens, restons avec cet exemple de société.  La plus grand majorité des habitants du Québec n'ont jamais mis les pieds au Nunavik et à la Baie-James, mais n'essayez pas de leur faire accroire que ce n'est pas chez eux pour autant!  Le Nord-du-Québec, c'est leur territoire, même si la seule chose qu'ils en connaissent, c'est un espace coloré sur une carte et quelques noms de lieux, contrairement aux Premières Nations qui y vivent depuis des millénaires et qui en connaissent bien souvent le moindre racoin.  On a donc pas besoin nécessairement de connaître le territoire pour se l'approprier.  Les Français réagissant à l'invasion de leur pays par l'Allemagne en 1914 ont pris les armes, pour défendre leur pays (leur territoire national), même s'ils habitaient à des centaines de kilomètres.  Et pour beaucoup d'entre eux, il y avait la volonté de reprendre l'Alsace et la Lorraine, deux provinces françaises qui avaient été cédées à l'Allemagne... presque 40 ans plus tôt.  Les sociétés ont donc des territoires, territoire qui sont en constants mouvements, mais pas nécessairement de façon physique.  La création de l'Union européenne a changé la façon dont les habitants de l'Union voit leur continent le faisant passer de simple territoire national à territoire continental.  L'éclatement des frontières a certes été physique (fin des postes frontières), mais avant tout et surtout mental.  Le territoire appartenant à chacun des Européens membres s'est élargi de façon spectaculaire.

D'ailleurs, les territoires s'empilent les uns sur les autres mêlant les individus, les sociétés et les communautés.  Reprenons l'école.  Chaque classe est occupé par une communauté formée d'un groupe d'élève et chaque pupitre est occupé par un individu.  Les couloirs appartiennent à la société de l'école et les casiers, aux individus, mais pourtant, le directeur et les professeurs ont autorité partout (du moins, on l'espère!).  Si on y vient le soir, le bâtiment est bien plus le territoire du concierge que des élèves...  Les garçons n'ont pas accès aux toilettes des filles et vice-versa.  Le gymnase est autant un territoire dédié au sport qu'aux activités festives concernant toute la communauté et la cafétéria peut être empruntée par une société externe au moment des élections.  La salle des profs est interdites aux élèves parce que c'est leur territoire exclusif.  Et il y a beau ne pas y avoir la moindre règle à ce sujet, la cafétéria est soumise à des règles territoriales strictes que connaissent bien les élèves.  Pour un membre de cette société, tous ces territoires sont compris, acquis, assimilés.  Un inconnu qui entre dans cette école n'en aura pas la moindre idée, sauf si ses référents territoriaux sont communs à une société plus large (un garçon n'ira pas dans la toilette des filles, mais ne saura pas où s'asseoir à la cafétéria).  Aie-j'ai besoin d'en ajouter plus?

Au niveau le plus éloigné, on pourrait parler du territoire de l'humanité.  C'est l'espace qu'occupe notre espèce, bien évidemment hautement concentré sur notre planète, mais qu'on élargit, tous, collectivement, depuis des millénaires.  L'être humain a, par son intelligence, ses technologies et son travail collectif, conquis pratiquement chaque centimètre de notre belle planète.  Les humains ont visité les plus hautes montagnes et les plus profondes fosses océaniques, ont vécu et survécu sous tous les types de climats, ont creusé sous terre et exploré l'atmosphère, pour finalement s'étendre, petit à petit jusqu'à notre Lune, puis aux autres planètes et satellites de notre système solaire.  Il y a même deux vaillantes petites sondes qui élargissent le territoire de l'humanité en le faisant sortir du système solaire depuis les années 70...  Vous croyez que notre système solaire n'est pas notre territoire?  Pensez à votre réaction si des extra-terrestres venaient installer une colonie autour de Jupiter avant de parler...

Et encore, tout ce que je viens de vous raconter provient d'une perspective très occidentale.  De nombreuses autres conceptions du territoire peuvent exister.  Les nomades, comme les peuples des Premières Nations en avait une autre, très différente de celle que je viens de décrire, mais non moins profonde.  Parce que peu importe la forme que prend la relation au territoire, elle a une définition significative pour le groupe qui s'y identifie.

Bon et les territoires en fiction maintenant?  Ils sont littéralement partout.  Défendre son territoire, entrer en territoire ennemi, sortir du territoire connu, céder du territoire sont toutes des expressions consacrées qui s'appliquent à une large variété de situation, qu'elles concernent un individu, une communauté ou une société.  Un individu qui entre dans le territoire d'un autre (ça s'applique aussi aux communautés et aux sociétés) sera vu comme une menace s'il n'y a pas été invité au préalable.  Quelqu'un qui le fait viole une règle pas toujours écrite.  Combien d'histoire commence par une intrusion, une arrivée dans un territoire inconnu?  Combien de récit de conflits pour des territoires?  Autant à petite (le parent de l'ado qui entre dans sa chambre pour ramasser le linge sale) qu'à grande (deux pays qui s'affrontent sur le champs de bataille) échelle.  Et il en va de même pour les communautés et les sociétés.  Penser à toutes les occasions où les territoires sont en jeu dans la fiction et ils vont vous sauter aux yeux, des drames shakespeariens aux romances.

Bref, si vous vous êtes rendu jusqu'ici, bravo et bienvenu dans les nouveaux territoires que vous venez d'explorez!

@+ Mariane

N.B. Les définitions des communautés et des société sont de moi et ne réfèrent pas aux termes académiques utilisés.  De un, depuis le temps, je les aies oubliés et de deux, j'aimais mieux les définitions que j'ai forgé dans le cadre de ce billet.

lundi 10 février 2020

De la géographie: L'emboîtement des échelles

Salut!

Savez-vous ce qu'est l'emboîtement des échelles?  Ok, je me lance dans ce sujet comme premier de ma série de billets ayant pour thème la géographie.  Mine de rien, c'est un des outils de base de la géographie, humaine en particulier.  Parce qu'on ne peut pas tout comprendre en regardant tout sur le même plan.  En variant les échelles, on peut étudier des constantes et des différences.  Les historiens ont leur ligne du temps, les géographes ont leur emboîtement des échelles.  Voici donc un des outils de base du métier de géographe, avec lequel on apprend très vite à jouer d'ailleurs!

L'emboîtement des échelles c'est un principe de la géographie humaine qui dit que les différences sont beaucoup plus importantes quand on se rapproche et qu'elle sont moins importantes quand on s'éloigne.  Ah tiens, un exemple vaut tout.  Prenez une photo aérienne de la cour arrière d'une maison de banlieue.  Il y a une piscine, un jardin, un gazébo et un barbecue.  Jusque-là, rien que du normal.  Si je monte un peu plus haut dans le ciel, et que je vois les cours arrières de quatre maisons, je vois des différences: bon, tout le monde a une piscine, mais elle ne sont plus toutes de la même taille.  Celui-ci n'a pas de jardin, celui-là a un arbre qui cache la moitié de sa cours, l'autre a un spa en plus d'une piscine.  Si j'agrandis au pâté de maison, l'importance des arbres et des jardins va s'atténuer et on va plutôt remarquer la régularité des taches bleus dans les cours plutôt que la différence des tailles de celles-ci.  Si je m'éloigne encore et que je regarde le quartier au complet, toutes les maisons auront plus de ressemblances que de différences, mais si je compare cette photo avec celle d'un quartier moins favorisé, les différences sauteront aux yeux: l'absence de piscine, l'espace moindre entre les maisons, l'absence d'arbre, les rues moins larges.  Top!  Vous avez pigé.

Si on vous parle d'un pays que vous n'avez jamais visité, par exemple, la Turquie, on va vous parler d'abord des constantes qui se retrouvent à travers le pays.  Telle forme d'architecture, telle façon d'aménager les routes, tel bâtiment se retrouvera forcément au centre de tous les villages, etc.  Si vous quittez la Turquie pour arriver en Grèce, la différence vous sautera aux yeux, mais vous oublierez aussi très vite que dans tel petit village turc, les routes étaient différentes, que dans telle grande ville, le bâtiment principal n'était pas tout à fait au centre et que de l'ouest à l'est, l'architecture n'est vraiment pas la même.  Mais d'un oeil extérieur, l'unité sera plus importante que les différences.  Sauf que si je mets une loupe sur deux petits villages frontaliers à un jet de pierre l'un de l'autre, l'un grec, l'autre turc, on y trouvera plus de ressemblance que de différences.  C'est en s'y intéressant de près que l'on pourra voir les détails et comprendre les liens de ceux-ci avec le milieu environnant.  Les deux villages seront donc influencé par A- Le territoire qu'ils habitent et B- La société auquel ils appartiennent.  Les deux doivent être pris en compte pour bien interpréter l'occupation de leur environnement par ces deux groupes.  Car dans la géographie humaine, tout part de la façon dont l'humain interagit avec son territoire.

C'est souvent utilisé en fiction.  Et oui, un principe de géographie humaine!  Je soupçonne la plupart des auteurs de les utiliser de façon inconsciente par contre.  Un roman qui part d'un plan large en parlant d'un pays, d'une ville, ensuite d'un quartier, pour ensuite aller se centrer sur un personnage utilise ce principe.  Par exemple, si je dis:

«Au royaume de France, la ville de Paris est la capitale scintillante qui éclaire par la lumière de son esprit tout le royaume.  Nichée sur les bords de la Seine, la cité étale ses quartiers tout autour.  Si vous descendez son cours, après la Cathédrale de Notre-Dame de Paris, passer le Pont-Neuf, le Pont des Invalides et le Pont de l'Alma, jetez un regard sur votre gauche.  Vous regardez le Champ-de-Mars, vaste étendue verte au coeur de la capitale, parc cher au coeur des Parisiens.  Installé au bout du parc le plus près du fleuve, un petit personnage regarde les lieux.  Cet homme s'appelle Gustave Eiffel et en regardant alternativement le sol et le ciel, il imagine l'immense structure qu'il s'apprête à construire à cet endroit.»

Le paragraphe que je viens d'écrire résume parfaitement le principe de l'emboîtement des échelles: partir du plus large vers le plus petit.  Au plus large, la France, le pays au complet peut paraître pareil d'un bout à l'autre.  Dès qu'on s'approche, les différences apparaissent et on finit par trouver des détails qui sont uniques à Paris.  Plus on est loin, plus on peut inclure de grands ensembles dans le même bateau sans que personne n'y trouve à redire.  Plus on s'approche par contre et plus les différences apparaissent.

Prenez n'importe quel royaume de fantasy: il ne sera jamais uniforme d'un bout à l'autre.  De très loin, par exemple, de la carte couvrant la totalité du royaume semble montrer une grande unité, surtout si on le compare au royaume voisin.  Le pays est semblable d'un bout à l'autre.  Par contre, si on met une loupe dans la ville et une loupe dans la campagne, on trouvera des différences: densité des bâtiments, espace réservé aux végétaux, présence ou non de bâtiments de ferme, routes pavées ou non...  Et on pourra aussi trouver des ressemblances.  Dans la manière de construire et de disposer les bâtiments (par exemple, dans les pays de culture arabe, les cours sont au centre de la maison, alors que dans les maisons occidentales, elles sont plutôt à l'extérieur).  Les routes auront toutes des ronds-points comme en France ou des angles droits comme aux États-Unis.  Certains bâtiments officiels auront la même allure partout.  Ce seront les ressemblances, qui, si on met la loupe sur le royaume voisin dans des zones comparables, sauteront aux yeux comme une différence.  On percevra alors une unité selon les royaumes, parce que les sociétés qui les habitent y auront imprimé leurs marques.  Par contre, si je mets la loupe sur des villages montagneux de parts et d'autres de la frontière de ces deux royaumes, je risque de trouver plus de ressemblances entre eux qu'avec les villes ou la campagne de ces deux pays respectifs: ceci tout simplement parce que le territoire aura une empreinte plus forte sur eux qu'eux sur le territoire.

Bref, l'emboîtement des échelles, c'est d'être capable de ne pas réduire l'analyse de la géographie à ce qu'on a sous le nez.  Il faut être capable d'aller voir plus grand ou plus petit pour pouvoir faire des comparaisons et mieux comprendre le portrait d'ensemble.

@+ Mariane

lundi 20 janvier 2020

De la géographie

Salut!

Je parle souvent du fait que j'ai étudié pour devenir prof d'histoire et de géographie.  J'en parle la plupart du temps parce que ma formation en histoire m'a énormément apporté, tant au sens propre, les connaissances, qu'au figuré, les méthodes que cette discipline.  L'historien a des outils: critique des documents historiques, ligne du temps, analyse sur le long terme.  Tous ces outils comportent des méthodes et ils peuvent être utilisés dans bien des domaines de la vie.  Entre autre, la critiques des documents s'avère pour moi une précieuse ressource à notre ère de fake news.  J'ai appris à le faire à une époque où Wikipédia était encore considéré comme l'antichambre du démon.  Ça me fait sourire quand j'y repense aujourd'hui!

Je me sers aussi de l'autre branche de ma formation, même si elle est moins évidente pour quelqu'un qui ne le sait pas: la géographie.  Oubliez tout de suite les cours de géographie que vous avez eu au secondaire.  Ce que l'on m'a enseigné à l'université était situé sur un autre continent.  Oubliez la liste des rivières et des bassins hydrographiques, laissez derrière vous les noms des villes et leurs populations, aller hop aux oubliettes les noms des continents et des océans, des caps et des détroits, laisser s'accumuler la cendre sur vos connaissances des volcans et de la théorie de la dérive des continents.  Tout cela appartient au domaine de la géographie physique, qui, aux dires de mon premier prof de géographie humaine, était indigne de se faire donner le titre de géographie.  Il a continué son discours, malgré les visages allongés de déception des futurs enseignants que nous étions.  Parce que, hé bien, on avait choisit ce métier parce qu'on a avait tripper là-dessus au secondaire non?

Je précise que ce prof a été le pire de mes quatre années de baccalauréat, l'un des plus mauvais pédagogues que j'ai dans la totalité de mon cursus scolaire, le plus tranchant sur sa matière et l'un des plus détestable sur la correction.  J'ai fini le cours avec une note de 59.56%, soit l'exacte limite qui m'a permis de passer le cours par la peau des fesses.  J'ai maudit ce prof, je l'ai détesté, lui et sa foutue matière auquel je ne comprenais rien ni du cul ni de la tête avec ses examens digne du XIXe siècle.  Je suis sortie de mon dernier cours avec un immense sentiment de soulagement, convaincue que je n'aurais plus jamais à entendre parler de ses élucubrations de gars déconnecté.

J'avais tort.

Terriblement tort.

Même si je l'ai hautement détesté, haï (et même secrètement rêvé de l'éviscéré vif), ce prof m'a appris à voir le monde autrement.  C'est à lui que je dois de regarder l'organisation des quartiers que je découvre au hasard de mes déplacements, à comparer les architectures pour comprendre les plans de développement des villes et des villages.  C'est à lui que je dois d'avoir développé l'oeil pour saisir les différences entre les niveaux de vies des quartiers d'une même ville grâce à l'organisation urbaine.  C'est grâce à lui que je remarque attentivement les plans des rues et que je comprends la volonté derrière les arrêts et les zones de 30 km/h.  C'est à lui que je dois en voyage d'observer l'organisation du territoire depuis le hublot des avions, la façon de diviser et d'occuper l'espace en disant autant sur les habitants qu'eux-mêmes peuvent en dire.  Bref, c'est lui qui, de manière abjecte et à mon corps défendant, m'a fait découvrir la géographie humaine, soit le domaine d'études qui se spécialise dans les relations entre l'homme et les différents territoires qu'il habite.  C'est un domaine d'étude qui, s'il n'est pas enseigné par une horrible tête de pioche, obtuse, archaïque et tatillonne, peut être fascinant.

Depuis le temps, j'ai fait le ménage dans les différents enseignements reçus lors de ma formation universitaire.  Et récemment, je me suis moi-même surprise à repenser à tout ça en lien avec la fiction, autant celle que j'écris que celle que je lis ou que je regarde.  Parce que, qu'on le veuille ou non, la géographie est partout.  Elle explique, elle fait comprendre, elle donne des indices, elle instruit et elle renseigne.  Sauf qu'elle a ses propres outils également, qui ne sont pas les mêmes que ceux de l'histoire.  C'est à un autre langage qu'elle fait appel.  Certaines de ses règles de base sont respectées de façon inconsciente par les auteur(e)s: c'est naturel de voir et de présenter les choses d'une certaine façon parce que justement, c'est logique.  Déroger de ces règles par contre peu faire sembler un univers incohérent ou en carton-pâte.  Parce que même si on ne les connaît pas et on ne les maîtrise mal, elles s'appliquent. 

Ça m'a donné l'envie d'en faire une série de billets.  Parce que même si la géographie humaine n'est pas une discipline qui est aussi populaire que l'histoire comme source d'inspiration des auteurs, elle a son rôle à jouer dans les séries de fictions, surtout celle de l'imaginaire, même c'est loin de s'y limiter.  Je me propose d'explorer les outils de la géographie en faisant des liens avec mes trois genres de prédilection: la science-fiction, le fantastique et la fantasy.  Évidement, je n'ai pas retouché la géographie humaine depuis mes études, je n'entrerais donc pas dans les détails précis, ni ne ferait une présentation qui se veut exhaustive et à la fine pointe de la discipline.  Je pense cette série comme un tour d'horizon pour faire voir la fiction autrement.  J'ai en tête une série de cinq ou six billets, mais je ne sais pas le nombre exact que cela va donner au total, tout dépendra de l'inspiration (et de la suite dans les idées!).   Rendez-vous donc dans les prochaines semaines/mois pour en avoir une petite idée.

@+ Mariane