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jeudi 27 avril 2023

Pol Polaire: 1- Coup de chaleur de Caroline Soucy

 Pol Polaire tome 1 Coup de chaleur! Scénario et dessins Caroline Soucy Glénat 46 pages


Résumé:

Pol Polaire est un ours polaire qui vit au Pôle Nord. Depuis la disparition de sa douce Lili, il s'occupe seul de leurs jumeaux, Léo et Léa. Toutefois, Pol est sans doute le pire chasseur du monde et il aimerait bien mieux rêvasser à amour disparu que s'occuper de ses deux oursons débordants d'imagination. Aidé de son frère Bob, le patenteux du coin qui récupère tout ce qu'il peut provenant des humains et de la phoquesse Brigitte qui s'amuse à lui lancer des poissons à la figure, il réussit à nourrir et à prendre soin de ses jumeaux. Enfin, pas sans quelques catastrophes!


Mon avis:

Cette bande dessinée se veut un divertissement amusant, mais qui offre dans un second degré une réflexion intéressante, entre autres sur l'effet des changements climatiques sur la faune de l'arctique. Certes, les personnages sont anthropomorphisés dans leurs comportements, mais les situations qu'ils vivent sentent le réel. Excepté l'oncle Bob et son bidouillage, bien sûr.


Pol Polaire est un père célibataire, situation impossible parce que les ours mâles ne s'occupent pas de leurs rejetons dans la nature, mais en lui se reconnaîtrons sans doute beaucoup de chefs de famille monoparentale un peu dépassés par leurs responsabilités. Les jumeaux Léo et Léa sont après tout grouillants de vie, veulent tout explorer, sont impatients, ont faim tout le temps, bref ils sont des enfants! Comme on sent très vite que le pilier de la famille était la mère, les efforts honnêtes, mais la plupart du temps peu concluants de Pol sont d'autant plus touchants. Surtout qu'il finit souvent par se mettre les pattes dans les plats. Mais il aime ses enfants et veut le mieux pour eux, c'est indéniable.


L'oncle Bob, le bricoleur patenteux du coin, qui ramasse tout ce qui vient des humains, est un personnage à la fois loufoque et juste assez réaliste pour qu'il soit adorable au lieu de ridicule. Pas très ours polaire avec sa casquette et ses lunettes, mais un soutien pour Pol et un oncle attentionné, quoique pas très orthodoxe pour ses neveux. Le voir jouer avec un drone pour détourner l’attention de scientifique un peu trop curieux est l’une des scènes qui montrent à quel point son amour des bipèdes va loin! De son côté, la phoquesse Brigitte, jamais à court d'idées pour se moquer de Pol, apporte une autre touche d'humour dans un album qui n'en manque pas.


Toutefois, la réalité des animaux dans l'Arctique, touché par les changements climatiques, est abordée. On reste dans l'humour, mais en filigrane, les éléments se multiplient: glace trop mince qui nuit à la chasse, glaciers qui se désagrègent, etc. Même certains commentaires des personnages donnent le ton, surtout ceux de Pol et de Bob qui ont connu «le monde d'avant». La dénonciation des effets du réchauffement planétaire est toute en douceur, mais est réelle.


Le dessin est intéressant, avec beaucoup d'arrondi dans les personnages. Peu de lignes droites dans cet album, sauf en ce qui a trait aux humains. L'humour est bien desservi par le trait, surtout dans les expressions faciales des personnages. On peut d'ailleurs rendre hommage à l'autrice pour sa capacité à ne pas trop rendre ses ours polaires humains: ils restent des ours qui, s'ils se dressent parfois sur deux pattes, marchent à quatre pattes et gardent les proportions de vrais ours polaires. Les paysages du Grand Nord font rêver, même si on comprend vite que c'est une terre moins sauvage et inhabitée des humains que l'on pourrait penser, entre autres à cause de tous les déchets que la mer amène jusqu'à eux.


Je ne peux pas dire que l'album soit un coup de coeur, mais je ne suis pas le public cible non plus. C'est un album bien équilibré, qui réussit son objectif de faire rire et d’instruire avec talent et que je recommande pour les moins de 10 ans. Par contre, les lecteurs adultes ne seront sans doute pas passionnés autant que les enfants.

jeudi 12 août 2021

Monstress: 2- The Blood de Marjorie Liu et Sana Takeda

 Monstress tome 2  The Blood  Scénario de Marjorie Liu  Dessins de Sana Takeda Image 149 pages

Résumé:

Arrivée dans la ville portuaire de Thyria en compagnie de Kippa et de Maître Ren, Maika n'a qu'une hâte: se rendre sur l'île des os, l'île dont personne ne revient.  Aidée d'un vieil ami de sa mère qui l'a connu enfant, elle monte à bord d'un vaisseau, mais le monstre qui est en elle est plus éveillé que jamais et  ses ennemis, plus près qu'elle ne le pense.

Mon avis:

Autant on peut trouver son caractère épouvantable, autant on peut comprendre cette Maïka.  Désormais privée de son bras gauche, dévoré par la créature qui est en elle, elle continue sa quête.  De façon opiniâtre, sans faire de compromis, mettant sa vie en danger et celle de ses compagnons de route également.  Kipa et Maître Ren y goûtent, mais restent à ses côtés.  Kipa parce qu'elle ne connaît rien d'autre, mais Maître Ren reste un chat, même à deux queues, capable de parler et de faire de la nécromancie: il a ses raisons très personnelles d'agir et on ne les connait pas toutes.

On en apprend plus dans ce tome sur sa mère, Mariko.  La relation entre la mère et la fille entre autre, y est beaucoup développée par des retours en arrière et le dialogue intérieur que Maïka a avec sa mère.  Et, bon, Mariko n'était pas spécialement une mère douce et gentille.  Elle a été dure envers son enfant, afin de la préparer au mieux à une vie difficile, mais c'est l'absence de tendresse qui est la pire.  Maïka n'était pas tant son enfant que son projet.  Elle l'a modelé dans un but précis, mais sans que la petite fille comprenne pourquoi.  Mais Mariko aimait sa fille, c'est indéniable: ce qui rend son côté impitoyable encore plus difficile à comprendre.  Maïka vit dans l'ombre de ce que cette mère a fait d'elle, incapable de sortir du chemin qui a été tracée pour elle, même si elle en souffre.  Cette ambivalence et cette relation mère-fille forment la trame de fond de ce tome.

L'univers, riche, pleine de courants contradictoires, d'intrigues politiques est parfois dur à suivre, surtout qu'il faut le maîtriser un minimum pour comprendre certains pans de l'intrigue.  C'est la partie la plus ardue de cette oeuvre, mais elle n'est pas tant inaccessible que complexe: faut être attentif aux détails et les retenir.  Sauf que ce n'est pas toujours simple vu leur quantité.  

Le dessin est, comme le premier tome, tout simplement splendide.  Flirtant toujours entre des inspirations de mangas et l'influence du comics, le dessin reste dans une case à part et trace son propre chemin ce qui fait franchement du bien.  La qualité des cadres est constante et suit bien l'intrigue: plus resserrée sur les visages aux moments critiques, tout en laissant de larges plans à d'autres moments.  La richesse des costumes et les arrière-plans plein de détails qui donnent vie à cet univers, reste constante.  On sent la minutie dans chaque case.  

Une partie des personnages sont anthropomorphisés, mais les dessins rendent l'humanité de chaque personnage, même celui qui est interprété par un requin.  Une large place est aussi accordé aux personnages racisés.  Seul mini-bémol: certaines d'entre eux sont faciles à mélanger car très semblable.  Mais c'est un détail.  D'ailleurs, chapeau à la parité dans cet univers: il y a autant de personnages féminins que masculins.  

Bref, toujours aussi bon, même si l'univers touffu est parfois un brin dur à suivre.

Ma note: 4.5/5

jeudi 18 mars 2021

La pensée blanche de Lilian Thuram

 La pensée blanche  Lilian Thuram  Mémoire d'encrier 308 pages


Résumé:
D'où vient le fait que les Blancs se considèrent supérieurs aux Noirs?  À l'esclavage, à une supposée infériorité naturelle ou culturelle?  D'où cette idée est-elle partie et pourquoi perdure-t-elle?  Dans cet essai, Lilian Thuram essaie d'aller à la source des choses pour faire la différence entre le construit et le réel et faire un peu de ménage dans les grandes raisons qui ont mené à l'existence des races et du racisme, sans mettre la faute sur les uns et les autres.

Le livre est divisé en trois parties: l'histoire de l'infériorité et de l'esclavage, la mise en place de la suprématie blanche et les pistes de solutions pour sortir de ce qu'il appelle la pensée blanche.

Mon avis:
Faites vos recherches qu'ils disent.  Visiblement l'auteur les a faite et en profondeur, mais ce qui est fascinant, ce sont ses conclusions: les Blancs, comme les Noirs sont prisonniers d'un système de pensée qui perpétue les inégalités, évidemment au bénéfice apparent des premiers, mais sans tout à fait l'être.  La pensée blanche a été créé de façon verticale pour que les blancs pauvres appuient leurs dirigeants de la même couleur de peau, quand bien même qu'ils se feraient autant exploiter par eux que leurs camarades de misère noirs!

La première partie fait d'abord l'historique de l'esclavage et de la différence de statut entre les Blancs et les Noirs: non, ils n'ont pas toujours été vus comme inférieurs et durant la grande majorité de l'histoire, les esclaves ont été des Blancs, propriété d'autres Blancs.  Ensuite, les Blancs ont retenu de l'histoire ce qui les avantageaient.  L'Égypte est africaine, pas européenne et les Grecs étaient bien plus proches, culturellement, des courants de pensée de l'Asie Mineure que de l'Europe avant l'avènement de Rome.  Pourquoi alors en faire les racines de la civilisation occidentale?  Poser la question est important, car on voit que l'appropriation culturelle ne date pas d'hier.

C'est avec le contact avec les Amériques que tout change et que la couleur de la peau devient un marqueur social d'importance: car voyez-vous, les Européens qui s'élançaient par-delà les océans n'avaient pas grand-chose d'autres en commun, mais ils se sont servi de cela pour se distinguer de l'Autre, d'abord habitants des Amériques, puis l'Africain.  Pour ajouter une couche de respectabilité, on a ajouté la religion (on va les sauver!), mais au fond, la motivation première était simple: le profit.

Cette première partie est profondément nourrie d'exemples et de contre-exemples.  L'auteur va là où d'autres auteurs n'ayant probablement pas ses sensibilités n'oseraient pas aller.  Il montre les mêmes événements par un prisme différent.  Évidemment, il y a une argumentation derrière la présentation de ces faits (c'est le cas de tous les essais), mais sa logique est extrêmement intéressante à suivre et il sort de bien des sentiers battus.

La deuxième partie, plus idéologique, est aussi le coeur de l'argumentation de l'essai et montre ce que l'auteur appelle la pensée blanche: comment un système, créé de toutes pièces, a conçu une échelle sociale basée sur la couleur de la peau.  Comment ce système s'est autojustifié (sauvage versus civilisé, chrétien versus païens, blancs contre noirs, etc) et comment à chaque fois que des arguments contraires apparaissaient, il a su se renouveler pour maintenir le statu quo (par les armes, par la religion, par la biologie, par la sociologie, par l'économie).  Cette partie est un peu plus ardue à lire, mais elle est passionnante, car l'on voit que si les époques et les arguments varient, la logique reste la même: justifier une pyramide sociale au profit d'une élite.  L'auteur par contre, va ici beaucoup plus loin que les différences de couleur de peau et montre que les Blancs ont eux aussi été instrumentalisés, surtout ceux des classes les plus pauvres.  Comment l'argument de la couleur de la peau a été utilisé pour mieux diviser de potentielles alliances de classe.  Cette partie est largement fouillée et bien expliquée et elle montre aussi l'absurdité des distinctions de couleurs de peau: à une époque, les Irlandais n'étaient pas considérés comme blancs...

Au travers de cette partie, il fait aussi l'apologie de tous ceux, qui, au fil des siècles et souvent au péril de leur vie sont allés contre le courant dominant et ont dénoncé ce système de pensée.  Manière de montrer que la pensée blanche n'a au fond jamais fait l'unanimité.

La troisième fait un état des lieux actuels et des pistes de solution pour dépasser les différences construites de manière abstraite.  Cette partie, quoique aussi intéressante à lire que les autres, m'a parue un peu moins solide que les deux précédentes.  Ce qui y figure a déjà été dit et redit maintes fois.  Hélas, il faut le redire.

Cet essai, accessible, clair et riche en information sans être barbant est à mettre entre toutes les mains. Pas uniquement parce qu'il est très intéressant: parce qu'il refuse la culpabilité des uns et des autres et montre l'importance de construire ensemble un avenir meilleur.  Les Noirs tout comme les Blancs.

Ma note: 5/5 

jeudi 9 juillet 2020

Pour qui je me prends de Lori Saint-Martin

Pour qui je me prends  Lori Saint-Martin  Boréal  184 pages


Résumé:
Née en anglais, Lori Saint-Martin a entendu pour la première fois le français à dix ans, dans une salle de classe.  L'accès à cette nouvelle langue a été pour elle une révélation, un tournant.  À partir des langues, elle a entamé un parcours de révélations, de recherche sur elle-même, au point de changer de langue comme on change de corps.

Mon avis:
Le sujet d'une anglophone qui choisit de changer de langue pour le français m'a attiré dans ce livre, mais ce serait tellement réducteur de dire qu'il est seulement ça que j'ai hésité à commencer ma critique en le mentionnant.  Voilà, c'est fait.  Maintenant, ce livre a tant de richesses et de profondeurs que ce n'est finalement pas ce que je garde de cette lecture.  Au contraire, il est tellement fait de richesses et de beauté que cela dépasse largement le sujet premier.

L'auteurice écrit comme van Gogh peignait: par petites touches de couleurs vibrantes, éclatantes.  C'est sa vie qu'elle nous raconte de cette façon, le sujet est clairement établi depuis le début.  Elle raconte en zig zag, revenant sur des événements, passant de l'un à l'autre, sautant quelques années, revenant sur un sujet, parlant d'un autre à l'avance.  Elle joue avec la ligne chronologique, nous emmenant dans une danse, sa danse.  Sa maîtrise des mots de la langue française est à faire rougir des locuteurs natifs: elle a le sens du mot juste, de l'expression tombant avec grâce et son livre est autant un récit qu'une confession, une invention littéraire qu'une autobiographie romancée.  On joue dans toutes ces nuances à la fois et de manière grandiose.

Car à sa danse des langues (elle en parle couramment trois, anglais, français et espagnol) se mêle une danse de l'identité.  Elle raconte qu'à l'âge tendre de dix ans, quand elle a entendu parler pour la première fois le français, elle a eu l'impression de respirer pour la première fois.  Elle a par la suite tout fait pour apprendre cette langue qui la fascinait, mais cet apprentissage, ce départ vers une autre langue a aussi été synonyme d'un départ vers autre chose que le milieu ouvrier d'où elle provient.  Et à travers l'exploration de la langue, vient celle de sa propre identité.  Elle ira jusqu'à changer son nom de famille pour mieux épouser celle qu'elle souhaitait.  Elle a trouvé son nouveau nom dans un bottin téléphonique, dans la ville franco-française de Québec au milieu des années 1980 et l'a adopté, rejetant son héritage pour mieux se recréer elle-même.  Tout au long de son parcours, elle montre qu'elle a utilisé la langue, les langues, pour se réinventer. se chercher et se trouver.

On la suit dans sa découverte des mots, des gestes de la langue, de sa tentative pour parler tellement bien que personne ne saurait d'où elle venait.  De se glisser dans la peau d'une autre à travers la langue.  De ses enfants, qui vont la réconcilier avec sa langue maternelle.  De sa soeur qui lui donnera à sa mort l'impulsion et le courage de se lancer à corps perdus dans sa troisième langue, l'espagnol.  Et de l'allemand, qu'elle se découvre comme langue perdue.

Quête d'identité, quête de langue, tout se mêle dans ce livre, mais c'est aussi une fête des mots.  

Un très gros coup de coeur!

5/5

jeudi 18 juin 2020

Les déserteurs temporels de Robert Silverberg

Les déserteurs temporels  Robert Silverberg  Presse-Pocket  Collection SF 192 pages


Résumé:
2490.  Joseph Quellen est un agent de septième classe qui a enfin réussi à obtenir le droit d'avoir son propre logis... où il a installé un téléporteur le menant à un petit coin paradisiaque en Afrique, un rêve totalement inaccessible pour quelqu'un de sa classe vu la surpopulation de la planète.  S'il est autrement un agent efficace du gouvernement, il se retrouve face à une cause difficile: il est écrit dans les annales que depuis quatre ans et jusqu'à l'année suivante, des déserteurs temporels feront le saut dans le passé pour fuir leur avenir bloqué.  On le sait à cause des dates d'arrivées de ceux qui sont retournés dans le passé.  Mais voilà, comment découvrir la vérité sans compromettre le passé et par le fait même, modifier le présent?

Mon avis:
Robert Silverberg est un auteur prolifique de science-fiction.  Sa liste de parutions n'a aucune chance de tenir sur une seule page, ni même sur deux.  Ce qui en fait un auteur qui a un métier énorme et donc une grande facilité dans certains domaines, mais également un auteur qui a dû développer des techniques pour réussir à publier autant.  Les deux se ressentent dans ce livre.

De un, les personnages, à l'exception de Quellen sont assez grossièrement définis.  Ils n'ont souvent qu'une ou deux motivations, essentiellement liés à leur statut professionnel ou conjugal, n'ont aucune vie en dehors de ce qui est directement lié à l'intrigue, sont peu décrits physiquement et leurs rôles sont essentiellement utilitaires à l'histoire.  Mais comme l'auteur a du talent, ça passe presque comme du beurre dans la poêle.

 De deux, l'histoire réussit à très bien tirer son épingle du jeu envers les potentiels problèmes que peut avoir le fait d'empêcher des voyages vers le passé... sur le présent.  Les discussions qu'ont les personnages sur le sujet sont vraiment bien tournées et demeurent intéressantes tout au long du livre.  L'auteur explore ici un aspect pas si exploré de la SF: si on sait que des gens ont autrefois atterrit dans le passé depuis le présent, comment doit-on agir envers ces personnes dans le présent?  Grande question que l'auteur exploite avec un doigté évident.

On reste dans l'action tout du long et l'intrigue tient quand même bien la route, malgré une ou deux couleuvres ici et là que l'auteur nous balance.  (Vraiment, un chef suprême pareil?  Sérieux?)  On se laisse facilement emporter, mais on voit quand même les ficelles qui sous-tendent l'ensemble.  C'est un divertissement honnête, mais ce n'est pas un grand roman.  Silverberg a fait beaucoup mieux dans son oeuvre.

Ma note: 3.75/5

jeudi 14 mai 2020

L'ombre de ce que nous avons été de Luis Sepulvedà

L'ombre de ce que nous avons été  Luis Sepulvedà  Métaillé 149 pages


Résumé:
Chili, trente-cinq ans après le coup d'état.  Après bien des décennies de silence, le Spécialiste, un homme mystérieux, mais fortement impliqué dans les réseaux de gauche de la grande époque d'Allende, a rassemblé trois anciens camarades dans un entrepôt.  Il a un plan.  Ceux-ci rassemblés, l'attendent et en même temps que les heures et le vin s'écoulent, sont envahis par la nostalgie d'une époque qu'ils ont bien connu.

Mon avis:
Nostalgie.  C'est le maître-mot de ce roman.  La nostalgie d'une époque, mais aussi et avant tout, la nostalgie de l'énergie, de l'espoir qu'elle dégageait.  Les hommes présents dans l'entrepôt sont des hommes qui ont cru et se sont battus contre des forces plus puissantes qu'eux.  Ils étaient des militants, des engagés, des radicaux mêmes.  Des décennies plus tard, ils bercent leurs illusions perdues et regardent ce que sont devenus leurs idéaux.

La rencontre avec le spécialiste devient une occasion pour ces hommes de se parler.  Ils se remémorent certes, mais ils discutent aussi du présent.  C'est en même temps un retour en arrière et une exploration du présent.  Et c'est sur ce présent que se noue la finale du livre, magistrale dans son retournement par rapport au reste.

La plume de l'auteur est plus lourde que dans d'autres de ses livres.  C'est sans doute lié au thème, mais quand même.  Par contre, on y sent toujours le souffle de l'espagnol, la rudesse du pays et la manière si particulière qu'il a de manier les mots.  Un beau livre, mais pas un grand livre.

Ma note: 3.75/5

jeudi 5 mars 2020

Frankeinstein de Mary Wollstonecraft Shelley

Frankeinstein ou le Prométhée moderne  Mary Shelley  Le livre de poche 325 pages


Résumé:
Porté vers les sciences et la philosophie naturelle, doté d'un esprit déterminé et d'une grande dévotion à ses projets, Victor Frankeinstein, à force d'études, trouve un moyen d'insuffler la vie à la matière.  Son projet achevé et réussit, il est pris d'une aversion totale pour la créature auquel il a donné vie. Il l'abandonne, mais celle-ci, ayant découvert qui est son créateur, revient pour lui demander d'en créer une autre, afin que rejeté de tous dans ce monde, il ait au moins une compagne.

Mon avis:
Ok, Hollywood a complètement scrapé ce livre...  Non, mais vraiment!  J'ai vu je ne sais combien de scènes de film montrant la créature prenant vie avec des éclairs, tout un bataclan et tout et tout, alors que dans le livre, ça arrive en moins de deux phrases et on ne sait rien de la façon dont Frankeinstein s'y prend.  Rien du tout.  Lui-même ne veut pas le révéler pour éviter à d'autres êtres humains l'enfer qu'il a vécu.  A-t-il vraiment utilisé des morceaux de cadavres?  Sans doute, mais il ne l'affirme pas clairement, juste qu'il a eu l'idée géniale à force de faire des dissections...  Bref, on est très loin du mythe!

L'histoire est une mise en abîme d'une mise en abîme que l'on lit en cercle concentriques.  D'abord l'histoire de Robert Walton qui tente une expédition polaire et qui trouve Victor Frankeinstein en route.  Ensuite, l'histoire de Frankeinstein et au milieu, le récit de la créature sur sa propre vie.  Et en sens inverse, retour au récit de Frankeinstein, et on termine avec Walton.  Déjà, la structure du livre est intéressante car elle défait les cadres du récit classique.

La créature n'est pas un monstre bête qui se contente de grogner: elle est intelligente, pensante, raisonnante.  Elle fait de la vie de Frankeistein un enfer, tuant son frère, son meilleur ami et même sa femme, le jour même de leur mariage.  Cependant, l'auteure ne nous montre pas que Frankeinstein est une pure victime: c'est lui qui a conçu la créature et lui a donné la vie.  C'est aussi lui qui, à peine avait-il réussi, a rejeté ce qu'il venait de créer.  Parce que la créature est immonde à regarder.  Sa seule présence provoque le rejet et la peur chez ceux qui le voit, même pour Frankeinstein lui-même.  Il est donc à la fois le bourreau de la créature, en la privant de tout ce qui est nécessaire à l'épanouissement d'un individu, en premier lieu sa simple présence puisqu'il l'abandonne dès le départ, mais aussi l'éducation de base.  La créature devient son bourreau, en s'attaquant à ses proches, en faisant de lui un être aussi isolé qu'elle ne l'est elle-même, mais ce uniquement après que Frankeinstein eu refusé de lui fabriquer une compagne.  Créature et créateur se reproche au fond la même chose: leur isolement.

Si l'histoire trace de très beaux portraits psychologiques de ses personnages principaux, soit la créature et Frankeinstein lui-même, le récit reste écrit par une jeune fille de dix-huit ans.  Côté émotion, elle beurre très épais.  L'époque et le genre le voulait certes, mais il y a aussi le manque d'expérience qui entre en jeux.  Le récit reste assez classique pour les normes de l'époque et le style est à l'avenant tout en ayant une touche personnelle qui je crois, vient du fait que l'auteure était une femme, très jeune en plus.  La grand inventivité de ce texte réside dans les thèmes explorés et dans la manière dont ils le sont.  L'expérience personnelle de l'auteure, qui a perdu un enfant en bas âge quelque temps auparavant, a dû nourrir ce texte: on y parle de donner la vie et du deuil aussi, beaucoup.  L'importance de l'instruction, à travers le récit que fait la créature de sa propre éducation est aussi soulignée.

Ce livre n'a pas volé le titre de chef d'oeuvre, parce qu'il en est un.  C'est une oeuvre révolutionnaire, qui a bouleversé les colonnes du temples et a ouvert la voie à beaucoup de genre littéraires à venir.  Reste que le récit a plus ou moins bien vieilli à mon avis: il sent très fort l'empreinte de ce début de XIXe siècle où il a été écrit.  Et je le répète, Hollywood l'a complètement scrappé.  Genre, vraiment!

Ma note: 4/5

jeudi 13 février 2020

Le consentement de Vanessa Springora

Le consentement  Vanessa Springora  Grasset 207 pages


Résumé:
Âgée de 13 ans, un père absent et une mère surtout préoccupée de mettre du pain sur la table, Vanessa rencontre G.M., un écrivain connu pour ses livres sulfureux racontant ses aventures avec de jeunes adolescents prépubères.  Secouée dans son besoin d'amour par ses lettres enflammées et fascinée comme toutes les adolescents par la sexualité, elle entame avec lui une liaison.  Lentement, malgré sa jeunesse et son manque d'expérience, elle commence à comprendre la vraie nature de l'homme qu'à l'époque, elle est persuadée d'aimer.  Même après la rupture, même après des années, G.M. s'efforce encore d'avoir une emprise sur sa vie, l'emprisonnant comme personnage dans ses livres où il ne donne que sa version des faits.  Alors, elle décide de prendre l'artiste à son propre jeux, de jouer avec ses armes et de faire avec lui ce qu'il a fait avec elle: l'enfermer dans un livre.

Mon avis:
Ce qui étonne dès le départ, c'est la puissance de la voix qui émane du livre: Vanessa Springora est une auteure à part entière, une écrivaine digne de ce nom.  Elle qui fût enfermée dans une cage par la littérature utilise justement la littérature pour se libérer.  Et elle le fait de manière magnifique.  Les mots coulent pour raconter son histoire.  Si la première partie, celle de son enfance, est racontée avec une certaine légèreté, à partir du moment où G.M. arrive, elle se fait froide et chirurgicale, comme si malgré les années, les émotions restaient trop vives pour être complètement abordées de front.  Elle ne retrouve cette proximité avec ses émotions qu'après la rupture.  Mais sur toute la ligne, son récit peut se résumer en un mot: glaçant.

Le récit est divisé en six parties, aux noms qui rendent justice à ce qu'elle raconte: L'enfant, La proie (dont le chapitre commence par une définition du consentement, ça fait lever le poil sur les bras), L'emprise, La déprise, L'empreinte, Écrire.  Alors que l'on pourrait s'attendre à ce que la colère traverse tout le livre, il n'en est rien.  Elle essaie de comprendre, surtout pour elle-même, pas tant d'expliquer, mais de faire entrer dans ses émotions et de montrer comment chaque étape de sa vie a été marqué par cette liaison commencée alors qu'elle était une jeune adolescente.  Comme les ronds laissées par un caillou lancés dans l'eau, les répercussions sur toute sa vie de ce qui est arrivé durant cette année et demie sont énormes et elle a pris beaucoup de temps à les comprendre.  Et il y a la culpabilité, car, comme elle le dit si bien elle-même à un moment: « [...] comment admettre qu'on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant?»  Comment accepter l'idée qu'on a été abusée lorsqu'aucune violence n'a été exercée contre vous?  Elle aborde de façon très juste les émotions inhérentes à l'adolescence qui l'ont faite tomber dans les bras de G.M.: le besoin d'amour et de reconnaissance, la curiosité bien naturelle pour la sexualité à cet âge (elle ne cache pas ses désirs et sa fascination pour le sujet) et aussi, le besoin de prouver aux autres adultes dans son entourage qu'elle n'est plus une enfant.  Ajouter à cela un père absent, qui fait que tout homme qui passe et lui accorde de l'attention l'attire comme un aimant, et on voit la recette parfaite se profiler.  Elle n'en fait pas un mystère d'ailleurs.

Et c'est justement ce qui fait la force du livre.  Dans ce récit littéraire, elle raconte de façon détaillée la relation avec G.M., comment elle est née, comment elle a évoluée, mais surtout l'emprise, le prédateur et ses tactiques, ses méthodes.  Sans jamais renié qu'elle y a pris part, qu'elle est montée dans cette chambre, qu'à l'époque, elle le voulait, elle était d'accord, sans toutefois comprendre ce qu'elle acceptait.  Il est rompu à ce genre d'exercice et en connaît toutes les ficelles: Vanessa n'est pas la première jeune fille à tomber entre ses griffes, mais son manque d'expérience la désavantage.  Le fait qu'il use de douceur, du besoin incommensurable d'amour de ces adolescentes et de leur curiosité bien naturelle envers la sexualité ne rend pas ses actes pardonnables. Car il utilise tout ceci pour les faire tomber dans ses filets. L'analyse précise et sans fard, presque chirurgicale, du comportement de G.M. montre une extrême lucidité de la part de l'auteure.  Même toute jeune, elle se rend compte qu'il y a un problème, que ce qu'elle vit n'est pas normal, mais manipulée, et confrontée à un homme autrement plus expérimenté qu'elle, qui manie les mots avec art et les lui retourne en plein visage, elle n'a que peu de moyens de défense.  C'est d'autant plus admirable qu'elle ait réussi à s'en sortir, même avec toutes les séquelles qu'elle a eu.

Elle raconte l'histoire de son propre point de vue, avec ses propres perceptions et elle dénonce le fait que ce que G.M. a raconté a été tordu, retourné dans tous les sens et écrit pour qu'il paraisse bien dans le portrait qu'il trace de lui-même.  L'oeuvre d'un narcissique.  Il se décrit comme un amant exceptionnel, elle raconte ses problèmes érectiles et sa façon mécanique de faire l'amour, peu soucieux du plaisir de sa partenaire.  Il se dit grand initiateur de jeunes vierges, elle raconte qu'incapable d'avoir des relations sexuelles, il lui proposera dès la première fois la sodomie.  Il lui raconte qu'il est devenu fidèle avec elle et raconte ensuite qu'elle a brisé leur grande histoire d'amour, elle le surprend dans un bistrot avec une autre fille plus jeune qu'elle encore (elle a alors 15 ans) et qu'il se vante à la même époque d'avoir quatre maîtresses.  Et surtout, elle dit qu'il lui a avoué avoir lui-même eu affaire à un initiateur alors qu'il avait treize ans, ce qu'il s'est toujours gardé de raconter dans ses propres livres.  S'il y a vengeance dans ce livre, c'est dans cette partie qu'elle est, alors qu'elle le raconte dépouillé de tous les mensonges dont il s'est entouré pour mieux se faire voir.  Pour le reste, aucune haine ou colère n'émane du livre.

L'après-rupture avec G.M. (concentré dans la partie L'empreinte), est moins détaillée que les quatre premières.  Elle passe plus par fragments, mais montre combien, loin de s'arrêter, ce qui s'est passé dans son adolescence la suit toute sa vie.  Comment l'image que G.M. a fait d'elle dans ses livres la suit comme une empreinte, jusque dans ses relations intimes avec d'autres hommes.  Que les lecteurs de G.M. la voit comme une dépravée prête à tout faire avec le premier venu (y compris un de ses professeurs au lycée!).  Elle ne cache pas sa dépression, la longue thérapie avec un psychanalyste et la lente reconstruction auquel elle a dû faire face pour retrouver ce que sa relation avec G.M. lui avait volé.  Et qu'au-delà de l'impact de la relation elle-même, G.M. ne l'a jamais laissé en paix.  Il en a fait un personnage de ses romans, a raconté leur histoire dans ses journaux, avec tellement de détails que ses seules initiales ne garantissaient pas son anonymat.  Il a utilisé ses lettres dans ses livres sans son autorisation et fait même en sorte d'avoir un site internet où il met des photos d'elle adolescente, en brouillant les pistes pour qu'il ne puisse pas être tenu responsable!  Et il continue à lui envoyer des lettres, allant jusqu'à harceler son premier employeur dans le domaine de l'édition pour reprendre contact avec elle.  Elle décrit chaque parution, chaque apparition médiatique de G.M. comme un retour au traumatisme...

Sa décision d'écrire, qui vient après qu'on lui ait remis le Renaudot en 2013, longtemps avant #moiaussi et la tempête de 2017, est donc avant tout un processus de réconciliation avec elle-même, mais elle le fait avec les armes de son bourreau.  Elle raconte que la littérature a traversé toute sa vie, elle rêvait elle-même d'écrire enfant.  Pas étonnant que G.M. lui soit paru si attirant!  Après sa liaison avec lui, elle arrête même de tenir son journal, dégoûtée.  L'entrée dans le monde littéraire, puis le retour à l'écriture sera pour elle-même un acte de réconciliation.  La littérature dans les pages duquel G.M. a enfermé une partie de sa vie...  La littérature qu'elle utilisera à son tour, mais cette fois, contre lui.  C'est donc avant tout la littérature, le pouvoir des mots qui traverse tout le livre, depuis le prologue où elle parle des contes des frères Grimm jusqu'à la fin, où elle décide elle-même de prendre la plume.  Pour raconter sa propre histoire.

Ce livre est important, parce que c'est la parole d'une victime qui jaillit, qu'elle renverse les codes du récit des amours avec une grande différence d'âge et dénonce avec avec talent le revers de la médaille de ce genre d'histoire.  Le cas de G.M. est bien évidement à part parce qu'il a choisi de faire de sa vie sexuelle et de ses conquêtes le coeur de son oeuvre littéraire, mais j'ai l'impression qu'au-delà du brouhaha médiatique, il fera date, parce qu'il pose les bonnes questions: à treize-quatorze, quinze ans, peut-on vraiment consentir?  Est-ce que ce genre de relation est vraiment bonne ou juste?  Quelles sont les impacts sur la vie entière des gens qui les vivent?  Rarement la question avait-elle été abordée de façon littéraire, en allant plus loin qu'un témoignage, déconstruisant au passage tous les mythes que la littérature avait fait naître autour de ce genre de relation.

C'est brillant, c'est enrageant, c'est glaçant, c'est retournant.  C'est à lire.

Ma note: 4.75/5

jeudi 30 janvier 2020

La véritable histoire vraie: Torquemada de Bernard Swysen et Marco Polo

La véritable histoire vraie  Torquemada  Scénario de Bernard Swysen  Dessins de Marco Polo  Dupuis  60 pages


Résumé:
Thomàs de Torquemada est le plus connu des Inquisiteurs de l'histoire.  Dévot au plus haut point, rigide et résolu, fanatique religieux, il a fait régné la terreur dans la péninsule ibérique, torturant et tuant tous ceux qui ne partageait pas sa vision rigoriste du christianisme.  C'est son histoire que l'on raconte ici, sa véritable histoire.

Mon avis:
Rire de la torture. Rire du pire de l'histoire humaine.  Rire sans doute pour ne pas frisonner d'horreur.  Et pourtant, rire.  Parce que oui, on rit dans cette BD qui raconte pourtant une tranche atroce de l'histoire humaine.  L'Inquisition espagnole a été impitoyable autant avec les siens qu'avec ceux qu'elle a pourchassé avec pugnacité, les juifs, convertis ou non.  Tout au long du livre, même si on est centré sur Torquemada, on sent cette terreur, cette déchirure parmi la population qui n'a rien demandé du fanatisme religieux qui lui est tombé dessus.

Torquemada est montré, dès le départ, comme un être d'une froideur et d'une efficacité quasi-démoniaque.  Pour le faire, le dessinateur l'a dépeint sous les traits d'un être presque inhumain, reflet de son âme noire (même nouveau-né, il a cet aspect).  Par contre, sa foi, profonde depuis l'enfance et sincère, même si elle touche au fanatisme, est amplement montrée.  Cela donne un personnage intéressant, atrocement efficace, dévoué à l'extrême, manipulateur et capable d'être à l'origine des pires horreurs, mais pourtant, parfaitement logique et équilibré dans sa vision du monde.  Son idéal de pureté, qu'il chéri, s'il n'est qu'une facette de son fanatisme, peut paraître extrêmement normal dans son monde paranoïaque dans la défense de la foi.  Bref, on a beau être dans une BD, le dessin et le scénario marche main dans la main pour nous montrer un portrait psychologique finement détaillé.

D'ailleurs, la torture est amplement montrée dans la BD, mais pourtant, on ne ressent pas de dégoût, ni de terreur.  Tout est transformé en humour, tellement qu'une visite dans les donjons de l'Inquisition est prétexte à une série de bonnes blagues, du genre, Torquemada demande à un homme s'il a perdu sa langue et un bourreau lui dit que oui en la lui emmenant au bout d'une pince...  Ce double-jeu de l'humour sert bien le portrait de l'homme, qui a semé la terreur, mais en le rendant apte à être assimilé par le lecteur contemporain.

Le dessin des personnages, à l'exception notable de Torquemada, emprunte aux rondeurs dans le trait des personnages des classiques de la BD belge et emmène une touche bon enfant au récit.  On est dans un récit historique, mais on flirte à bien des reprises avec d'autres styles. Et les dessins sont foisonnants de détails dans les costumes et l'architecture.  Ça a l'air simple, mais ce ne l'est pas.

Bref, une BD super agréable à lire, bien écrite, qui fait connaître un bout d'Histoire avec un grand H, tout en faisant un remarquable portrait d'une personnalité ambiguë et complexe.  Bref, ça se résume en trois mots: coup de coeur!

Ma note: 5/5 💖

jeudi 5 décembre 2019

Monstress: Awakening de Marjorie Liu et Sana Takeda

Monstress  tome 1  Awakening  Scénario de Marjorie Liu  Dessins de Sana Takeda  Images comics  Non-paginé


Résumé:
Maika Halfwolf est une arcanique, une race issue d'un croisement entre les humains et une ancienne race.  Contrairement aux autres membres de son peuple, elle a une apparence entièrement humaine, à l'exception de son bras gauche, amputé.  Maika cherche quelque chose et se laisse même vendre comme esclave pour l'obtenir.  Seulement, les personnes qu'elle croit être ses pires ennemis sont autant à l'extérieur d'elle qu'à l'intérieur.

Mon avis:
Décoiffant.  Tant par le style narratif très proche des comics de super-héros (que je n'ai guère lu, je le confesse) que par un esthétique qui lui propre, à cheval entre les traditions graphiques issues de l'Asie et d'autres traditions, dans un mélange surprenant, mais dont le résultat est se démarque au niveau du dessin.  La dessinatrice a su créer un univers hautement cohérent, tout en étant totalement unique.  Un exploit à lui seul.

L'histoire de Maika se révèle par couche.  L'histoire commence au moment où elle est vendue aux enchères comme esclave, une situation qui s'avérera volontaire par la suite.  Car Maika cherche quelque chose.  Qui plus est, une part d'elle-même lui échappe.  Cette double situation, qui la confronte sans cesse à elle-même, la suit tout au long du récit.  Le récit est donc une double quête, extérieure d'abord, puis intérieure, qui se mélangent et se répondent tout au long de l'intrigue.

L'univers dans lequel cette histoire se déroule étant un matriarcat, on est au départ un peu surprise par la quantité de personnages féminins, mais ce n'est que justice: on est tellement habituées à l'inverse!  Les hommes sont relégués à des rôles secondaires, voire tertiaires, laissant toute la place à de riches personnages féminins, nuancés et crédibles, Maika au premier rang.  Aucun d'eux n'est d'ailleurs sexualisé à outrance.  Cela ne correspondrait pas à cet univers.  Et il y a bien sûr les non-humains, à premier chef les chats à multiples queues...  Comment pourrais-je seulement résister à ce genre de récit où des chats jouent un rôle principal?

Ce n'est que le premier tome, mais tant par son intrigue, nuancée et complexe, que par par son esthétique, ce livre révolutionne bien des choses.  Intriguant à souhait.  J'ai hâte de connaître la suite.

Ma note: 4.5/5

jeudi 28 novembre 2019

Le sorceleur: 1- Le dernier voeu de Andrzej Spokowski

Le Sorceleur  tome 1  Le dernier voeu  Andrzej Sapkowski  Milady  382 pages


Résumé:
Geralt de Riv est un sorceleur, un spécialiste des monstres magiques, un mercenaire qui ne combat que pour l'argent.  Enlevé à sa famille dans son jeune âge, il a été transformé par un traitement cruel afin d'améliorer ses sens et sa rapidité.  Dans son monde, où les humains ont colonisé une terre autrefois peuplée d'elfes, de nains et d'autres créatures magiques innombrables, il est un errant, payé au travail accompli, souvent craint, parfois méprisé.  Au fil de ses aventures, il ne cherche au fond qu'une seule chose: son humanité perdue.

Mon avis:
C'est... différent.  À la fois dans la manière de raconter, dans les sujets, dans la façon dont l'auteur a choisi de cadrer son héros.  Geralt de Riv n'est pas un homme bon ou mauvais.  Il fait ce qu'il a à faire et entend être payé pour.  Il ne s'implique d'ailleurs jamais dans les causes pour lequel il a des contrats.  C'est la totale antithèse du héros défenseur d'un idéal.  On pourrait donc le croire cynique ou désabusée, mais c'est simplement que sa propre quête est personnelle et non collective.  Il ne cherche à sauver personne d'autre que lui-même.  Et il vit quête au travers de ses aventures, elle n'en constitue pas le coeur.

Le livre se tient aussi à distance des grands canons de la fantasy par sa structure.  Il n'y a pas de véritable début ou de fin à l'histoire parce que le récit est constitué d'une série de nouvelles entrecoupés par une autre raconté entre les autres épisodes qui constitue un peu le fil rouge, très mince certes, du livre.  C'est à la fois efficace et surprenant, parce que ça sort le lecteur de sa zone de confort.  Le récit n'offre d'ailleurs pas vraiment de ligne chronologique, ou du moins, bien peu de repères.  Oubliez donc les grandes envolées vers la fin, on est pas dans ce registre.  Le récit prend très peu d'essor au fil des pages.  La tension monte et descend lors des combats, mais sans porter une grande histoire qui nous ferait dévorer les dernières pages.  Les scènes de combat sont nombreuses et très bien décrites.  Je n'ai pas trouvé l'info, mais il ne serait pas surprenant si l'auteur était lui-même un adepte de l'escrime tellement les détails des combats sont précis.

Autre chose, le récit est différent par le choix des créatures que Geralt combat, mais aussi par le choix du vocabulaire utilisé.  Le récit tire ses racines des contes et légendes de l'Europe de l'est et non de celui de l'ouest comme on est habitué et cela donne une saveur différente au récit.  Le rythme, les enjeux, les créatures magiques, la façon de raconter, tout a une texture légèrement différente.  D'ailleurs, je me demande à quel point la traduction du polonais a eu ici de l'influence sur le texte.  Je vais rester avec ma question, je n'ai aucune notion du polonais!

Sans être passionnant, c'est intéressant et c'est une porte ouverte vers un autre genre d'univers.  Quand à lire la suite, pas sûre.

Ma note: 3.75/5

mardi 20 août 2019

Danger public de Leif Tande et Phlppgrrd

Danger public  Leif Tande et Phlppgrrd  La Pastèque  Non-paginé


Résumé:
Il y a un barbier, dans sa boutique.  Il regarde dans le restaurant d'en face.  Il y a là le Danger public, l'homme qui, quand il aura fini son repas, va traverser la rue et venir le tuer.  Le barbier veut éviter ça.  Alors, derrière sa vitrine, il cherche une façon de traverser la rue pour aller tuer le Danger public.

Mon avis:
Cette BD est un peu un ovni littéraire.  Parce que durant tout le livre, le barbier essaie de trouver une façon de tuer le Danger public.  Il réfléchit: je devrais faire ci et ça, mais ah non, ça ne marchera pas à cause de ça et il recommence, inventant des histoires de plus en plus précise, des plans de plus en plus fous.  Tout au long de l'histoire, on se demandera si ce barbier a raison de craindre le Danger public ou si c'est simplement une menace qu'il invente.  Comme le récit fonctionne à la limite entre les deux, il en devient très intéressant, parce que toutes ses élucubrations nous emmèneront en à savoir beaucoup plus long sur lui qu'il n'en aurait probablement dit de lui-même. 

Le barbier commence par une histoire simple qu'il complexifie ensuite, ajoutant des péripéties, tentant de prévenir les obstacles et les difficultés.  Ce faisant, il reprend sans cesse la même histoire en modifiant une petite partie de celle-ci, principe vieux comme le monde, mais rendu de façon efficace.  On rigole à certaines de ses idées, mais on se demande toujours s'il est sérieux ou non.  

Le dessin est volontairement fait de traits très épais, comme si on avait dessiné l'album au complet au crayon marqueur.  Pourtant, ça ne nuit pas du tout à l'histoire, qui au contraire, y gagne une texture très intéressante.  Comme si on voyait cet univers comme le personnage le voit: à gros traits.  Le traitement des cases, complètement éclaté, convient bien au sujet.  Souvent d'ailleurs, pour marquer la fin d'une des possibilités pour tuer le Danger public, les auteurs nous offrent une planche pleine page du barbier, qui au fond, ne bougera pas de sa fenêtre de tout l'album.

Je crois que cet album peut se lire autant comme une histoire que comme une exploration des possibilités de la BD.  Une forme assez éclatée, intéressante, mais fascinante?  Je n'irais pas jusque là.

Ma note: 3.75/5

vendredi 26 juillet 2019

Ashini d'Yves Thériault

Ashini  Yves Thériault Bibliothèque québécoise 127 pages


Résumé:
La femme d'Ashini est morte.  Ses deux fils aussi, l'un tué par une crue subite, l'autre par la balle d'un blanc saoul.  Sa fille a quitté les terres ancestrales pour vivre avec ceux-là même qui ont pris son frère.  Il erre sur les terres de l'Ungava, faisant ce que tous ses ancêtres ont fait avant lui, chasser et piéger sur les terres de son peuple. C'est dans cette solitude que naît pour lui une idée: parler d'homme à homme avec le grand chef des Blancs, le Premier Ministre et mener à nouveau ses frères et soeurs sur leur territoire natal, loin des réserves où ils se meurent à petit feu.

Mon avis:
Primo, mais quelle langue!  J'ai été soufflé par le souffle qui se dégage de ce tout petit livre, mais qui utilise une langue riche, variée, puissante pour faire passer son propos.  J'ai ralenti ma lecture pour en profiter pleinement.  Il a l'art de trouver le mot juste, le mot précis pour décrire chaque chose, chaque émotion, tout en maintenant tout au long de l'oeuvre une musicalité qui donne l'impression d'entendre le vent dans les arbres, l'eau couler dans les rivières et le craquement des raquettes sur la neige.  Je ne sais pas s'il s'est inspiré du rythme et de la façon de travailler les phrases d'une langue autochtone, mais une chose est sûre, c'est que la respiration et la façon de travailler la syntaxe de ce livre étaient clairement différente de beaucoup de livres que j'ai lu.  Cela crée une impression de puissance, d'immensité, de force que j'ai rarement ressenti.

Deuxio, je ne sais pas si un auteur blanc pourrait faire paraître une telle oeuvre aujourd'hui.  Il se glisse dans la peau d'un Montagnais (aujourd'hui, ce peuple a repris son propre nom et on dirait Innu), dans son coeur, dans son âme même et nous fait voir le monde par ses yeux.  C'est leur vision du monde qu'il emprunte et l'on voit leur univers à travers les yeux de ce vieux trappeur, comment il voit les Blancs, comment il voit l'extinction de sa race.  L'attachement au territoire, qu'il connaît intimement, est aussi très clairement marqué.  Je dois avouer que les problématiques qu'il dénonce, les torts faits à son peuple, ce qu'il souhaite pour eux-mêmes résonnent même pour la lectrice qui le lit presque six décennies après sa publication.  C'est pratiquement mot pour mot la même chose que ce que les Premières Nations réclament aujourd'hui.  Et ça fait mal de voir que les choses ont si peu évolué.

Je vais résumé simplement ce que j'ai ressenti en lisant ce livre: soufflée, littéralement.  C'est un petit chef-d'oeuvre que ce livre.

Ma note: 5/5

vendredi 12 juillet 2019

La suite du temps: 3- Les écueils du temps de Daniel Sernine

La suite du temps  tome 3  Les écueils du temps  Daniel Sernine  Alire  562 pages


Résumé:
Nicolas Dérec continue sa vie au sein d'Érymède au sein duquel une grande décisions est prise: agir pour réduire drastiquement la population humaine qui est sur le point de faire dérailler la planète Terre.  Les Aliis, race extraterrestre alliée des Mentors, offrent leur aide.

Mon avis:
J'ai eu l'impression en lisant ce tome de combler les trous que le deuxième avait laissé, comme s'ils avaient été pensés comme un livre unique qu'on aurait répartis équitablement en deux tomes, mais sans se préoccuper outre-mesure d'une logique dans la séparation entre chacun d'entre eux.  On fait de longs retours en arrière dans ce tome qui expliquent beaucoup de décisions prise par Nicolas dans le deuxième et aussi, lui donnent une touche plus humaine.  Il cesse d'être un robot agissant sans véritable motivation et commence à exister comme individu au-delà de ses changements de poste.  Autre point fort, on le sent véritablement changer et vieillir au fil du déroulement de l'histoire.

J'ai moins senti ce qui m'avait dérangé dans les deux autres tomes, soit le fait que l'intrigue prenne presque le tiers du livre avant de décoller, ou peut-être était-ce simplement le fait que je m'y étais habituée.  Il m'a semblé embarquer dans le vif du sujet beaucoup plus vite et comme pour les deux premiers tomes, le dernier tiers est absolument impossible à lâcher avant la fin.

Ce qui marque surtout, c'est la pensée écologique profonde qui traverse tout le livre.  On connaît toutes ces données, on en entend parler chaque jour, mais le sentiment d'urgence qui habite l'intrigue est remarquablement bien rendue.  Je ne suis pas d'accord avec la méthode choisie au final pour régler le problème, mais de lire ce livre fait énormément réfléchir.

La fin, parlons-en.  Je crois qu'elle va me rester dans la tête pendant très très longtemps.  Je me refuse ici d'en dire plus car ce serait absolument criminel de divulgâcher quoi que ce soit à son sujet.  Mais elle est marquante.  Si je croise l'auteur un de ses quatre, je sens que j'ai quelques questions pour lui!

Ma note: 4.5/5

jeudi 13 juin 2019

Repentir(s) de Richard Ste-Marie

Repentir(s)  Richard Ste-Marie  Alire  336 pages


Résumé:
Deux cadavres sont retrouvés dans une galerie d'art moderne, tués avec un couteau d'une artiste branchée.   L'un d'entre eux est le galeriste lui-même, qui semble avoir multiplié les entourloupes devant de nombreuses années et auquel bien des gens en veulent.  Mais l'autre victime est un policier du SPVM exemplaire et sans histoire.  C'est donc à l'inspecteur Francis Pagliaro de la SQ que l'enquête est confiée.  Celui-ci prend vite l'habitude d'aller voir l'exposition en cours dans la galerie, le soir.  Il lui semble que dans la série de tableau réside une partie de l'énigme...

Mon avis:
Hum, je vais platement dire pas son meilleur.  Pas que le livre ne soit pas bon, mais sois je commence à connaître la patte de l'auteur, sois l'auteur a commencé à porter des pantoufles d'intrigue un peu trop confortables. L'inspecteur Pagliaro est fidèle à lui-même.  C'est un policier méthodique, qui cherche à comprendre au-delà de résoudre une énigme.  Cette partie de l'ouvrage reste maîtrisée, quoique j'ai moins aimé le dénouement de l'intrigue qui s'explique une certaine nervosité de Pagliaro à différents moments de l'histoire.

Quand à l'enquête proprement dite...  Je n'y aie pas trop crue.  La recette est là, les ingrédients sont là, mais la pâte n'a pas levée.  J'ai particulièrement tiqué sur la partie très pédagogique de l'intrigue concernant l'art contemporain.  L'auteur voulait nous faire découvrir le milieu de l'art visuel, ce qui est correct en soi, mais il y consacre beaucoup de temps et d'énergie, au détriment de son intrigue.  On apprend beaucoup de choses, mais est-ce que ça fait progresser l'enquête?  Non.  Un peu plus loin dans l'histoire, un témoin apparaît comme par magie ou presque et fait redécoller l'enquête, qui commençait à traîner en longueur.  Ça sonnait tellement comme le gars des vues que j'en aie lâché un petit juron.

L'auteur alterne entre des scènes de l'enfance et de l'adolescence d'un personnage anonyme et l'enquête proprement dite.  Ces scènes sont bien écrites, bien ficelés, mais n'apporte pas grand chose à la résolution du crime, parce que si le lien entre les deux existe, la conclusion m'a semblé tirée par les cheveux.  Je l'ai même trouvé forcé.  Par contre, une scène en particulier a été presque insoutenable à lire pour moi.  Sans dire c'est quoi, ça parle d'un chat et d'un destin sinistre...

L'auteur garde une excellente maîtrise de sa plume.  Même si des éléments font grincer des dents, on entre dans le livre et on lit quand même avec un plaisir certain.  Parce que Pagliaro est attachant, parce qu'il sait nous mettre dans le bain, parce que ça se lit bien.  Pas son meilleur, je le redis.

Ma note: 3.25/5

jeudi 6 juin 2019

La grosse femme d'à côté est enceinte de Michel Tremblay

La grosse femme d'à côté est enceinte  Michel Tremblay  Nomades  284 pages


Résumé:
Le 2 mai 1942, rue Fabre sur le Plateau Mont-Royal.  Autour d'une famille vivant tous dans le même appartement, se tissent des histoires, grandes et petites, unissant tous ceux qui vivent dans cette petite rue.

Mon avis:
Il n'y a pas vraiment d'histoire dans ce livre.  Surprenant non?  Mais c'est le cas.  Et pourtant, le magique dans tout ça, c'est qu'on accroche quand même.  Parce que les personnages sont magnifiques avant tout, mais surtout parce que la langue qui les sert touche à un niveau rarement atteint.

Commençons par les personnages.  Chacun d'entre eux (et ils sont nombreux) a droit à son moment privilégié avec le lecteur, un moment où, à tour de rôle, chaque personnage, va voir sa vérité profonde révélée.  Pas par de grandes circonstances grandiloquentes, non, pas du tout.  On est dans le concret et le simple du quotidien.  Tous les personnages vont simplement vivre un moment où par des mots, pas des gestes, ils exprimeront quelque chose de puissant, de vrai, révélant les failles profondes de leur être.  Et tout au long de la journée, on va donc sauter d'un personnage à un autre, chacun avec leur histoire, chacun avec les dizaines de petites décisions différentes dans une journée qui finissent par définir le cours d'une vie.  Personne n'est parfait dans ce livre, mais les failles et les entêtements de chacun finissent par les rendre proche de nous.  On se reconnaît dans la colère d'Albertine, dans la faiblesse de Gabriel, dans la langue de vipère de Violette, dans les premiers frémissements de sensualité de Richard.  Les personnages de femmes en particulier, toutes autant qu'elles sont, touchent au sublime.

J'ai eu un peu de mal à démêler au départ qui était fils de qui et qui était marié avec qui dans cet appartement surpeuplé où règne un chaos de champ de bataille.  Pourtant, c'est la vie quotidienne qu'on y décrit, les disputes pour qui va en premier à la toilette, les tâches ménagères à faire, les balades au parc, le magasinage...  Rien d'extraordinaire au fond.  Mais sous la plume de Michel Tremblay, tout se transforme en toile de Vermeer.  Il a le don de mettre de la couleur par touches et de de pointer la lumière sous un angle tel qu'un geste du quotidien atteint le rang d'art.  Tout
ça, en utilisant une langue qui n'a pourtant rien de si artistique à part la manière de la manier.  Les tirades de Violette valent celles de Cyrano, mais elles sont livrées dans une langue tout à fait autre: c'est celle du peuple, du parlé populaire, avec ses expressions, ses inflexions, son accent et surtout, sa manière propre de déformer et de reformer les mots.  La graphie des mots dans le livre reprend la forme parlée, ce qui sort de l'ordinaire, mais donne en même temps sa texture au texte.

Je comprends pourquoi ce livre est un classique de notre littérature...  Même si au cours de cette journée de 1942, il ne s'est, au fond, rien passé d'extraordinaire.

Ma note: 4.75/5

jeudi 25 avril 2019

La suite du temps: 2- Les archipels du temps de Daniel Sernine

La suite du temps tome 2  Les archipels du temps  Daniel Sernine  Alire  521 pages


Résumé:
Nicolas Dérec est désormais un membre de la société éryméenne et étudie pour développer ses pouvoirs psychiques.  Devenu métapse, il essaie toujours de retrouver le chronode prédisant une guerre entre Érymède et la Terre, celui-là même identifié par Karel Karrilian plus de trente ans auparavant.

Pendant ce temps, pour Barry Bruhn, Bril Ghyota et la présidente du conseil, le suicide inexpliqué de Karel Karrilian reste une énigme à résoudre.  Avec peu de moyens, mais une volonté ferme, tous les trois essaient de comprendre ce qui s'est passé pour que leur ami choisisse la mort... même si les indices sont minces.

Mon avis:
Comme pour le premier tome, c'est long avant que les choses se mettent en place et que l'on sente que l'on avance vraiment dans l'histoire.  Pourtant, c'est un second tome et l'arrière-plan est bien installé!  Il faut donc s'accrocher un peu durant les 200 premières pages en se demandant où diable l'auteur veut nous mener.  Ensuite, on tombe dans un véritable plaisir de lecture.

Nicolas reste le personnage principal que l'on suit, mais la dimension temporelle du livre est beaucoup plus vaste: on le suit de la fin de l'adolescence jusqu'à la cinquantaine.  Le seul problème, c'est que cela ne paraît pas.  Entre le Nicolas de vingt ans et le Nicolas de cinquante ans, il n'y a pas de différence de personnalité ou d'expérience de vie.  Le fait que ses relations personnelles soient presque toutes traitées en surface y ait sans doute pour quelque chose.  Ses amoureuses n'ont pas beaucoup de personnalité, peu d'ambition propre et il ne développe pas de véritables liens avec elles.  D'un point de vue extérieur, si, mais d'un point de vue intérieur?  Les moments où l'on sent qu'il a de la chaleur humaine envers un autre être humain sont rares et c'est surtout envers son ami Owen.  Car autant les questions existentielles de Nicolas autour de certains sujets sont bien développées, autant ses relations humaines restent en surface, ce qui coupe de beaucoup d'éléments importants de sa vie.

D'autant plus que l'intrigue reste en grande partie centrée sur sa carrière professionnelle.  Étudiant psy, métapse, pilote dans la flotte éryméenne, espion sur Terre, Nicolas effectuera une longue valse de métiers, une longue carrière fructueuse.  Mais pourquoi au juste?  Il devient agent sur Terre... sans que l'on sache trop pourquoi.  Il devient métapse... parce qu'on semble insister pour qu'il le devienne.  En fait, Nicolas ne semble jamais rien désirer comme boulot ou comme relation.  Il prend rarement des décisions et fini la plupart du temps par suivre les ordres qui lui sont donnés, sans trop les remettre en question.  Le seul désir qu'il éprouve est d'ordre sexuel.  Chacune de ses étapes le préparant pour ce qui deviendra la finale du roman, on a plus l'impression d'un parcours planifié un peu arrangé avec le gars des vues plutôt que de la véritable évolution d'un personnage au fil des années.

Mais justement, cette étape finale, elle est magnifique, à un détail près.  Durant toute cette scène, on ne peut pratiquement plus lâcher le livre, on est scotché, on veut savoir comme tout ça va se terminer.  C'est un page turner absolu que cette conclusion.  Sauf que l'on a pas droit à un détail pourtant extrêmement important: pourquoi l'antagoniste a-t-il agit ainsi?  Ce personnage n'a pas de motivation précise.  On a des indices, mais rien de concret.  J'ai guetté une phrase, un geste qui pourrait expliquer le pourquoi, surtout que le plan élaboré a demandé des décennies d'engagement de sa part.  On ne peut pas mettre en place un tel plan sans avoir des raisons précises d'agir.  Le problème, c'est que l'auteur n'explique pratiquement rien...

Les autres personnages, continuant leur enquête sur la mort de Karel Karrilian, même si elle piétine durant des décennies, restent intéressant à suivre.  Ils essaient de comprendre, mais quoi?  Ils nous donnent une autre facette d'Érymède à voir, une autre partie de cet univers.  J'ai l'impression que cela aura fortement à voir avec la fin de la trilogie.  Et ce retournement d'histoire, à la toute fin, où intervient une substance déjà connue des lecteurs d'autres livres de cet auteur.  Brillante idée, mais comme elle n'avait pas été introduite avant, ça tombe un peu des nues.

En tout cas, c'est sûr que je vais lire la fin, même avec les défauts que j'ai mentionné, c'est une série qui se laisse dévorer!

Ma note: 4.25/5

jeudi 18 avril 2019

La suite du temps: 1- Les méandres du temps de Daniel Sernine

La suite du temps  tome 1  Les méandres du temps  Daniel Sernine  Alire  434 pages


Résumé:
Nicolas se sait différent.  Il peut parfois lire dans les pensées des gens qui l'entourent.  Recruté comme cobaye par la Fondation Peers, lié au Ministère de la Défense Nationale, il se soumet à des expériences grâce au Trancer, permettant de développer ses capacités psy avec une poignée d'autres adolescents de son âge.  

Karilian est un Éryméen, un humain provenant d'une civilisation plus avancée sur le plan technologique, vivant sur des astéroïdes ou sur la face cachée de la Lune.  Lors d'une transe prémonitoire psy, il entre en contact avec une entité bizarre, mi-féminine, mi-masculine, dont le futur pourrait détruire à la fois Érymède et la Terre.  Avec l'accord des autorités de son côté, il décide d'éliminer cette menace.

Mon avis:
Si je n'avais pas lu Chronoreg, j'aurais probablement abandonné la lecture de ce livre assez vite.  Mais voilà, j'ai lu Chronoreg.  Je sais qu'il faut aborder les oeuvres de cet auteur en sachant que ça prendra un long moment avant de comprendre dans quel direction il nous amène.  L'intrigue ressemble à l'oeuvre d'un maître d'échec qui prend tout son temps pour positionner ses points avant de passer à l'offensive.  Quand c'est le cas, on ne peut presque plus lâcher le livre.

L'auteur sait dessiné par petits traits un univers de SF riche et nous le faire comprendre sans le dévoiler complètement.  On finit par découvrir ce qu'est Érymède et quels sont ses buts, mais d'un autre côté, il reste encore de larges zones d'ombres dans le portrait, assez pour qu'on est largement envie d'en savoir plus (le livre est le premier tome d'une trilogie).

Nicolas et Karilian sont deux personnages en apparence aux antipodes et c'est tranquillement que l'auteur tissera les fils de leur rencontre et de leur relation.  Les deux personnages principaux sont bien dessinés, l'un, dans la lassitude du grand âge, l'autre dans les questionnements de la jeunesse.  Il y a des traits communs dans leur personnalité, un besoin d'aller plus loin de repousser les limites, chacun à leur façon.  Autour d'eux, beaucoup de personnages sont réduits à quelques détails de base sur leur personnalité ou leur fonction (l'auteur ne met pas l'emphase sur le côté physique des personnages).  Ainsi en est-il de Charles Dérec, père adoptif de Nicolas, dont on a du mal à comprendre les motivations et à l'infâme Lessard, gardien de sécurité de la Fondation.  Par contre, d'autres ont des caractères et des motivations riches et nuancés, comme par exemple Diane, le premier amour de Nicolas.

L'écriture de l'auteur se passe de toutes fioritures et restent essentiellement descriptives, mais c'est tout à fait au service de son histoire: aux figures de style, il préfère la précision des descriptions.  Et c'est très bien comme ça puisque que l'on voit Érymède et ses cratères remplis de vie.  Cela n'empêche pas une certaine poésie de se dégager de l'ensemble.  Cependant, dans les premiers chapitres, ça rend la lecture un peu moins intéressante.  Sur le long terme, ça se corrige.

La thématique SF est mêlée de façon intéressante à une intrigue qui laisse la belle part à la géopolitique, sans doute une façon de mettre la table pour les prochains tomes.  On est dans une SF intéressante et intrigante, sans être trop champ gauche pour perdre le lecteur néophyte.

Bref, un bon livre, intéressant à lire et dont la fin gagne à être lue d'une traite... en attendant la suite.

Ma note: 4.5/5

jeudi 7 mars 2019

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou de Michel Tremblay

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou  Michel Tremblay  Leméac  92 pages


Résumé:
Léopold et Marie-Louise, mari et femme, se disputent.  Dix ans plus tard, dans la même maison, Carmen et Manon, leurs filles, se disputent également.  Dans ce chassé-croisé entre deux époques, entre deux chicanes, reposent de grandes vérités et de sombres secrets.

Mon avis:
Lire du Michel Tremblay, c'est lire un texte qui est fait pour s'entendre plus que se lire, surtout ses pièces de théâtre.  Tout dans le texte est là pour rendre l'oralité.  L'orthographe des mots, le rythme des phrases, le rendu des dialogues, tout est là pour tendre à une représentation écrite d'une langue haute en couleur qui n'est pas fait pour l'être.  On peut en dire autant des personnages colorés qui portent le texte.  Ils sont archétypaux, mais on les montre dans leurs laideurs et non leurs beauté.  Ils en sont d'une justesse et d'une maîtrise incroyable.  On les voit littéralement.  Ce sont quatre membres d'une même famille, mais à part de vivre sous le même toit, on peut se demander ce qui les unit vraiment.  Ils sont liés, mais seuls chacun dans leurs coins, chacun dans leurs problèmes, sauf Carmen.  C'est justement ce personnage qui permet de montrer les autres tels qu'ils sont.

La situation de base a quelque chose de tellement universelle qu'elle pourrait être transposé à peu près n'importe où dans le monde, sauf que son enrobage est tellement local qu'il est impossible que cette histoire se passe ailleurs dans dans le Montréal ouvrier des années 1960.  Le texte sent les difficultés des femmes de cette époque, la lourdeur des tabous liés à la sexualité des femmes, mais aussi le poids du travail abrutissant pour les hommes.  Le père et la mère sont le fruit d'une époque, d'une mentalité et d'un milieu social qu'ils rendent bien.  En contre-point, les deux filles, celle qui poursuit dans cette voie et celle qui s'émancipe de son milieu.

À dix ans de distance, ont lieu deux disputes qu forment le coeur de la pièce.  Comme les deux sont entremêlées (une réplique, c'est Léopold qui parle à Marie-Louise, l'autre c'est Carmen qui parle à Manon, la troisième, c'est Marie-Louise qui répond à Léopold etc...)  C'est un peu mêlant au début à la lecture, mais ça finit par se placer.  L'effet par contre, est clairement visible et je ne que m'imaginer le rendu sur scène.  C'est du grand Michel Tremblay que cette pièce, avec sa touche toute particulière.

Ma note: 4.75/5

vendredi 15 février 2019

1642: Ville-Marie de Tzara Maud, François Lapierre et Jean-Paul Eid

1642: Ville-Marie  Scénario de François Lapierre et Tzara Maud  Dessins et couleurs de Jean-Paul Eid 54 pages



Résumé:
C'est l'histoire de Tekola le Huron, Askou l'Algonquin et Gauthier le Français, Tous les trois ont grandi en harmonie, à Trois-Rivières.  Cependant, leurs destins et leurs vies vont prendre un tournant différent, mais ils seront tous les trois réunis autour d'une nouvelle ville fondée par les Français en plein territoire iroquois: Ville-Marie.

Mon avis:
Avertissement, ceci est le deuxième tome d'un diptyque que je critique.  Si vous n'avez pas vu la critique de l'autre partie, voir ici.

Ce tome se concentre sur les aventures de Gauthier, un des Montréalistes assez fou pour installer une petite colonie française en plein milieu du territoire iroquois.  On sent bien la folie de l'initiative, mais aussi la détermination de ceux qui se sont lancés dans l'aventure.  Personne n'approuvait leur initiative, ils l'ont fait quand même, à leurs risques et périls!  La place des femmes, comme Jeanne Mance et celles d'autres anonymes, comme le personnage de Brigitte, est abordée et leur importance dans la vie de la petite société également.  Il y a aussi la présence constante sur place des nations amérindiennes, amies comme ennemies et les liens qui s'établissent avec elles.  De la vision des Français sur ces gens si différents d'eux, mais dont au fond, ils dépendent cruellement.

Le dessin rend bien toute la fragilité de cette petite pointe de France plantée en plein milieu de l'Iroquoisie.  Le fort est minuscule, les bâtiments peu nombreux et une frêle palissade la protège.  La dureté du travail et la précarité de la vie y sont visible, bien que peu évoquée dans l'histoire comme telle.  On y suit plus les tribulations des Montréalistes, l'inondation qui a faillit détruire la colonie à l'hiver 1642-43, les tractations de Maisonneuve pour conclure des alliances avec les Algonquins ou les Hurons et l'importance de Jeanne Mance dans cette toute nouvelle colonie.  Les différents personnages ont droit à des dessins détaillés et précis, particulièrement en ce qui concerne les vêtements qui ont sûrement le fruit de recherches approfondies.  Mais il y a plus, dans l'attitude, dans la façon de se mouvoir des personnages, on peut les différencier en un regard des Premières nations présentes.

L'intrigue est centrée sur les relations entre les personnages et sur les conséquences que des décisions, à la base personnelles, auront sur la petite colonie.  Certes, il y a un triangle amoureux, mais ce n'est pas le seul ressort dramatique, cette histoire est imbriquée dans une mosaïque d'autres relations qui feront au final pencher la balance du sort de la petite colonie.  C'est bien fait, bien amené et bien tourné.

Ayant lu l'autre partie du diptyque en premier, je peux dire que les histoires sont étroitement liées.  On comprend les comportements de certains personnages car leurs motivations et leurs actions sont expliquées par ce que l'on apprend dans cet opus.  En ce sens, les deux oeuvres sont juste deux façons de voir une même situation et peuvent être lues de façon indépendante, tout en était profondément liées.  Et ça fait du bien de voir une telle oeuvre de nos jours.

Ma note: 4/5