lundi 14 mars 2022

Bannir des livres

 Salut!

Récemment, une controverse a éclaté quand un conseil scolaire du Tennessee a écarté du programme scolaire le magnifique Maus d'Art Spiegelman pour quelques mots vulgaires et une image de femme nue.  Je n'ai pu m'empêcher de lâcher un vibrant What the f*ck! en lisant cette nouvelle.  Quelques mots vulgaires?  Les membres du comité ont-ils déjà mis les pieds dans une cour d'école de nos jours?  Leurs oreilles risquent de friser. Une femme nue? Il y a des chances que des jeunes de treize ans (âge de la majorité des jeunes qui lisaient la bande dessinée) qui ont accès à l'internet aient déjà vu bien pire! Mais par ici la sortie Maus, pourtant une oeuvre majeure sur le sujet.

Le mouvement de bannissement des livres a le vent dans les voiles ces dernières années.  Et ne soyez pas naïfs, la gauche comme la droite s'adonne à ce sport.  Combien de livres mis au pilori parce qu'elles représentaient mal certaines communautés, comme les afro-américains, les Premières Nations, les communautés LGBTQ ou certains groupes religieux?  Je ne parle pas de livres écrits il a quelques décennies, qui parfois, méritent parfaitement leur réputation (Allo Autant en emporte le vent!), mais d'oeuvres plus contemporaines, comme celles qui ont récemment été brûlées en Ontario. Parlant de brûler des livres, un pasteur encore là du Tennessee (coïncidence?) a lui aussi brûlé des livres, mais plutôt des oeuvres parlant de magie ou de surnaturel.  Bref le sujet est, sans mauvais jeu de mots, brûlant.

Quand l'affaire de Maus est sortie, mon premier réflexe a été de réfléchir.  Avais-je été moi-même déjà heureuse de voir une oeuvre bannie des bibliothèques et des librairies?  M'est alors revenue en tête l'affaire Gabriel Matzneff, dont les livres ont été retirés, puis remis sur les tablettes de la BANQ. Je n'étais pas d'accord avec la décision de les retirer. Tout le monde a le droit de se faire sa propre opinion sur un livre publié.  Publié je dis bien! J'en voulais à Gallimard, son éditeur, de l'avoir mis en marché pendant tant d'années sans sourciller ni se questionner sur le contenu des livres qu'ils mettaient à la disposition du public. Dans ce cas-là, j'étais séparée en deux: d'un côté, ma tendance naturelle à ne pas vouloir censurer et bannir un livre et de l'autre, oh, je me mettais à la place de Vanessa Springora, dont la lecture du Consentement m'a profondément remuée.  Même au nom de l'accès du public à la littérature, est-ce que je pouvais moralement soutenir la disponibilité au public d'un livre qui présente l'abus dont elle a été victime comme une grande histoire d'amour?  La vérité des uns n'est pas celle des autres.  Je crois que dans cette histoire, Springora a eu la meilleure réaction possible: elle a pris l'auteur à son propre piège et l'a, selon ses mots, enfermé dans un livre.  Mais tous ne naissent pas avec un don pour la plume.

Prenons un autre exemple, Mein Kampf d'Adolf Hitler. Ce livre est un brûlot antisémite et pour en avoir lu de longs extraits, ce n'est pas un bon livre. (j'ai étudié en histoire!).  Quand on pense aux ravages qu'il a provoqués, il serait naturel de vouloir bannir ce livre des mémoires, mais justement, à cause de ce qu'il a provoqué, ne serait-il pas naturel de vouloir le lire comme moyen de prévention et de rappel?  À sa sortie dans les années 20, parce qu'il était mal écrit, on a considéré que ce livre n'aurait jamais d'importance.  L'Histoire en a décidé autrement. Doit-il pour autant rester accessible au public, surtout sachant, que même près d'un siècle après sa rédaction, certains le lisent et adhèrent à ses idées?  Qui ont fait 62 millions de victimes, dont une majorité de civils, lors du conflit le plus meurtrier que l'humanité ait connu... jusqu'à maintenant?  Il y de quoi revoir ses principes...

Je crois que, peu importe nos opinions, nos allégeances politiques, nos principes et nos valeurs, il y aura toujours un livre qui nous fera sortir de nos gonds, rager intérieurement, voir littéralement crier à la censure et au bannissement de celui-ci.  On est tou.te.s suceptibles de céder un jour à la tentation de dire: ah, mais ça non, je ne veux pas que les idées véhiculées par ce livre soient lues par d'autres!  Personne n'est à l'abri de cette tentation, parce que l'on préfère tous, et bien naturellement, que nos idées et nos valeurs l'emportent.  Sauf que celles-ci ne représentent qu'une bien petite partie des mille et une facettes de l'humanité.  Et que c'est dans la différence et dans la découverte que l'on enrichit nos vies, pour le meilleur et pour le pire.

Je suis contre le bannissement des livres, contre la censure, même s'il m'arrive souvent de regretter cette position quand on voit ce que font certains de cette liberté.

@+ Mariane

3 commentaires:

Gen a dit…

Je crois que dans toute histoire de bannissement et de censure, il faut analyser QUI on veut protéger et de QUOI.

Parce que mettre dans le même panier un bannissement visant à forcer une évolution des mentalités afin de protéger des gens vulnérables (Premières Nations, enfants ciblés par des pédophiles) et une censure visant à effacer carrément l'histoire (comme avec Maus) ou une censure partielle (ne pas republier Mein Kamf, mais en garder des copies en archive pour des chercheurs), on mélange bien des choses. Et la droite rigole, parce qu'elle appelle - et applique - la censure bien plus souvent que la gauche (il faut du pouvoir pour censurer efficacement).

Gen a dit…

Je suis à la base contre la censure et pour le jugement de chacun. Mais y'a des fois où je comprends les décisions debannissement.

Prospéryne a dit…

@Gen, effectivement, il faut faire des distinctions, mais j'ai volontairement tout mis dans le même panier dans le cadre de ce billet pour parler du bannissement des livres au sens large. Il y a une nette tendance à chaque groupe de vouloir bannir certains livres et faire la promotion de d'autres. Un détail important à se rappeler: ceux qui sont au pouvoir auront toujours la tendance à la censure plus grande que les autres...