lundi 17 septembre 2018

Ah, faut que je te raconte cette histoire-là!

Salut!

Adolescente, je me rappelle qu'une amie de la famille avait raconté un accident de voiture qui lui était arrivé quelques années auparavant.  Elle avait vraiment le don de raconter!  Elle nous a décrit les tonneaux effectués par la voiture, les yeux ronds, en tournant son index devant elle pour mimer les mouvements de l'auto et en disant: «Je voyais le ciel, la terre, le ciel, la terre».  Bon, c'est sûr que de la raconter comme ça n'a pas le même effet, mais à l'époque, avec son ton et les expressions de son visage, on était tous pliés en deux.  La preuve, vingt ans après, je revois encore son expression, son index qui fait des ronds en l'air et j'en ris encore toute seule!  Après la fin de son histoire, elle a pris une mine triste et a ajouté: «Ok, là je la raconte et tout le monde rit, mais dans le fond, quand c'est arrivé, c'était pas drôle.»

Seulement voilà, ça faisait des années qu'elle la racontait cette histoire.  À la force, elle avait fini par adopter des mots, des expressions de visage, des formulation, des intonations, qui avaient transformé une histoire pas drôle du tout en histoire désopilante.  Bien sûr, elle avait sûrement oublié des détails avec les années et d'autres avaient grossis.  Elle racontait le même événement, mais elle l'avait tellement raconté qu'en-dehors des événements réels qui ont eu lieu, une histoire personnelle était devenue une histoire en soi.

Le même genre de chose arrive à tout le monde.  On a tous une histoire qu'on a tellement raconté souvent qu'on finit par la raconter pratiquement de la même façon à chaque fois.  Personnellement, c'est l'histoire de la première cuite de mon frère que je raconte encore et encore (sans rancune Frérot!).  Je l'ai tellement raconté cette histoire qu'à la longue, je la raconte presque par coeur!  D'ailleurs, ça me fera un plaisir de vous la conter si on se croise un jour...

Collectivement, on finit par avoir tout pleins d'histoire de ce genre, avec une façon de raconter qui nous ressemble.  Au Québec, si on vous dit, c'est l'histoire d'un gars, vous savez qu'on va vous raconter quelque chose chose, peut-être que ce sera vrai, peut-être pas, mais la chute risque d'être drôle!  Non, non, attendez, il faut le dire correctement.  Sortez votre accent québécois du fin fond de la campagne et dites: «Eune foi, s'té gârs...»  On le sait instinctivement.  Tout comme on s'attend à ce que la personne qui raconte utilise un certain vocabulaire, un certain rythme dans sa façon de raconter, un certain nombre d'effets, en paroles ou en expressions du visage, pour souligner un rebondissement de l'histoire, ou sa chute.  Tout ça fait autant partie du récit que les mots qui servent à les raconter.  Raconter ça à un Français fraîchement débarqué et il n'en comprendra pas les codes...

Autrefois, ces histoires étaient encore plus fortes, surtout avant que l'écrit ne soit devenu courant.  Les histoires qui étaient racontées de générations en générations étaient importantes et formaient la toile de fond de l'imaginaire.  Que les histoires soient racontées autour du feu, à côté du poêle ou avant que les enfants ne s'endorment, qu'ils aient une valeur morale ou de pur divertissement, ces histoires avaient toutes un petit fond de vérité quelque part.  Elles partaient d'un événement, puis les gens racontaient l'histoire, en oubliait un détail, en ajoutait un autre pour ajouter au côté dramatique ou comique et ainsi naissait ce qu'aujourd'hui on appelle une tradition orale.  Et c'est ainsi que pendant longtemps, avant l'apparition de l'écrit, la mémoire des faits passés se transmettait.

J'ai été à une exposition l'été dernier qui parlait de l'expédition Franklin au Musée canadien de l'histoire.  Dans un coin, on pouvait écouter un Inuit raconter une histoire qui était transmise de génération en génération concernant la visite du premier Européen moderne dans le Grand  nord Canadien, soit celle de Martin Frobisher, en... 1578.  Certains détails étaient très précis et c'était surprenant de constater à quel point ces histoires, du genre de celles que l'on se raconte le soir avant d'aller dormir, pouvait être porteuse de sens et de mémoire.  Et dans ma tête est surgie cette histoire, racontée par une amie de la famille, quand je ne devais avoir que quinze ans.  Cela faisant des années, mais mon souvenir était encore vif.  Je me suis alors dit que ces histoires racontées de génération en génération, elles existent encore, elles se perpétuent encore, parce qu'on sait encore les raconter, parce que la structure qui permet de les raconter, est encore là.  Elles le sont avec moins de force, parce qu'elles sont concurrencées par tant d'autres façons de raconter des histoires.   Mais, la trame de fond, elle, elle reste.

@+! Mariane

2 commentaires:

Gen a dit…

Le folklore et la littérature orale m'ont toujours fascinée. Pas pour rien que j'essaie de me développer peu à peu en tant que conteuse. Ma grand-mère avait tout plein de légendes familiales qu'elle nous racontait, toujours de la même manière et sur le mode comique. C'était fascinant. Et, comme tu dis, tellement porteur de sens!

Prospéryne a dit…

Oui, je me rappelle d'un de tes contes. Ta grand-mère a une bonne héritière!