vendredi 16 novembre 2018

L'Amérique ou le disparu de Réal Godbout d'après Franz Kafka

L'Amérique ou le disparu  Scénario et dessins de Réal Godbout d'après le roman de Franz Kafka  La Pastèque  184 pages


Résumé:
Karl Rossman a été envoyé en Amériqe par ses parents après que la bonne qui avait jeté son dévolu sur lui se soit retrouvée enceinte.  Il tombe d'abord sur son oncle qui l'accueille et le protège un moment, avant de le mettre à la porte pour des raisons obscures, deviendra amis avec deux larrons chômeurs qui le prendront sous leur aile et se serviront largement dans ses effets personnels, puis bénéficiera de la bonté d'une cuisinière d'un hôtel avant de se faire mettre à la porte dudit hôtel dans un coup largement monté.  Bref, c'est du Kafka, mais en bande dessinée.

Mon avis:
Les malheurs d'Archie résumerait bien ce livre.  Car dans le dessin des personnages, on sent une ressemblance avec le célèbre personnage de comics.  Cependant, le dessin est en noir et blanc et les mésaventures de Karl Rossman n'ont rien de drôle même si on rit parfois.  Comme c'est une adaptation de Franz Kafka, on sait déjà au départ que tout va tourner mal et que la fin ne sera pas heureuse, mais quand on voit le sort s'acharner sur le personnage principal, qui est trop bon et un peu naïf, on ne peut qu'avoir à la fois pitié de lui doublé d'une envie parfois de lui donner quelques claques.  

Il y a une grande précision dans le dessin.  La grand majorité des plans sont près des personnages, en particulier de Karl.  On suit l'intrigue à la hauteur de ce personnage ce qui nous le rend proche, sans aller jusqu'à dire qu'il est attachant.  Le travail des décors et des costumes rappellent d'autres BDs (Archie pour les personnages, Tintin pour les décors) dans le traitement, ce qui permet d'ancrer l'atmosphère, il faut bien le dire, kafkienne, de ce récit.  Certains plans inventifs permettent d'ailleurs d'entrer dans la tête de Karl.  Comme lorsqu'un des larrons lui dit qu'à force de se faire traiter comme un chien, on finit par en devenir un et que ce personnage, le temps d'une case, devient un chien lui-même.  L'intrigue, bien que faite d'une succession de malheurs, est très réaliste et on se prend à se dire que c'est sans doute déjà arrivé à quelqu'un...  Le dessin nous permet de suivre cette intrigue, de faire corps avec elle.  Ce n'est pas joyeux, on ne sort pas heureux de cette lecture, mais on peut mesurer tout le talent de l'auteur d'avoir réussir à la transcrire en bande dessinée.

Ma note: 4.25/5

mercredi 14 novembre 2018

La Sorcière du Palais de Sophie Bérubé

La Sorcière du Palais  Sophie Bérubé  Goélette éditions  305 pages



Résumé:
Maître Julie DeGranpré a disparu.  Avocate de la défense, elle défend des criminels.  Certaines mauvaises langues disent même qu'elle couche parfois avec eux...  C'est aussi une ancienne Procureure de la Couronne qui a sauté par-dessus la clôture, ce que beaucoup ne lui pardonnent pas.  Cependant, sa disparition reste une disparition et Mathieu Langlois, inspecteur au SPVM, fera ce qu'il fait toujours: tout mettre en oeuvre pour retrouver celle qu'il appelle sa cliente.  Même un peu plus, car cette cliente n'est pas tout à fait comme les autres.

Mon avis:
Il y a à la fois beaucoup de positif et beaucoup de négatif à dire de de roman.  Du côté du positif, l'auteure possède un vrai sens du suspense et sait nous garder habilement accrochée aux pages de son livre.  On veut vraiment savoir ce qui est arrivé à cette fameuse sorcière!  On peut aussi mettre à son crédit d'avoir su rendre son personnage d'avocate extrêmement nuancé.  Il y a en elle le fait qu'elle est prête à défendre les pires criminels, même des membres de la mafia, et un sens de la justice et de l'éthique dont on pourrait penser qu'ils sont incompatibles, mais, réuni dans un seul et même protagoniste, ça donne un personnage pleine de zone d'ombres très réussi.  Un très beau portrait de femme.  Les arcanes du milieu juridique sont, à mon sens, très bien dessinées et on saisit vite que la justice n'est pas toujours du côté qu'on pense.  Ça, c'était les fleurs, maintenant, le pot!  L'auteure use et abuse de certains effets de style.  Comme par exemple, si l'enquêteur parle avec quelqu'un au téléphone, le paragraphe suivant sera consacré à la réaction à l'appel de ce personnage.  Le problème, c'est que rien dans la présentation ne vient nous indiquer ce changement de personnages et à la longue, je me demandais dans la tête de qui j'étais.  De même, il y a beaucoup de monologues intérieurs qui sont des infosdump.  Show don't tell qu'ils disent?  Et bien, l'auteure aurait pu montrer plus que raconter, cela aurait amélioré la fluidité de l'histoire.  La fin était intéressante, mais le personnage qui finit par se révéler être le gros méchant manquait clairement de nuances et ça l'a affaiblit.  De plus, son importance était totalement secondaire pour le reste de l'intrigue, donc on a l'impression qu'il nous est un peu sorti comme un lapin d'un chapeau.  Par contre, j'étais heureuse de constater que l'auteure avait laissé sa personnalité toutes en zones grises à sa sorcière jusqu'à la fin.  À côté d'elle, l'inspecteur du SPVM fait un peu pâle figure.  Surtout que (clic), il tombe presque (clic) amoureux d'elle parce qu'elle est belle (clic), mystérieuse (clic) et qu'elle semble si fragile (clic) qu'il en viendra presque (clic) à remettre en question son couple (clic) a cause d'elle.  Vous voyez tous les clichés?  Exactement...  C'est loin d'être un mauvais livre et très très loin d'être un mauvais roman, mais il y a quelques points qui agacent à la lecture.  Dans l'ensemble par contre, j'ai passé un très agréable moment de lecture.

Ma note: 4/5

lundi 12 novembre 2018

Retour aux mammouths

Salut!

Cette semaine a lieu l'événement annuel de tout amateur de littérature: le Salon du livre de Montréal!  Événement grandiose (mais quand ça fait seize ans, le grandiose l'est un peu moins), où tous les auteurs (ou presque!) du Québec se rassemble, ainsi que les éditeurs, distributeurs (tsé, ceux que le public connaissent pas, mais qui te permettent de spotter où chercher ta maison d'édition préférée?), bref, les gens du livre se rassemblent.

Mais c'est également le retour, des terribles, des affolants, des TERRIFIANTS...

MAMMOUTHS!!!!!!!!!

Bon, ok, faut que je m'explique.

C'est quoi un mammouth?

C'est une créature habituellement disparue qui ressurgit pour la durée du Salon du livre (il doit y en avoir dans d'autres Salons du livre, mais je connais surtout ceux de Montréal).  Les mammouths ont pour principal caractéristiques d'être lents et de ne pas être conscients de l'espace qu'ils prennent.  Ils hantent les allées du Salon en prenant bien soin de circuler en plein milieu de l'allée.  Ils sont du genre à s'arrêter en plein milieu de celle-ci parce que miracle des miracles, ils viennent de voir... un livre.  Livre qui mérite instantanément toute leur attention.  Et qui leur fait oublier bien évidemment qu'ils prennent tout l'espace disponible pour circuler.  Ils s'arrêtent pour admirer le livre, provoquant derrière eux un bouchon de circulation salondulivresque dont ils sont inconscient ou pire, insouciant.

Les mammouths sont des animaux habituellement grégaires, ce qui veut dire qu'ils circulent en bande.  Mais ces bandes respectent une loi sociale très puissante qui font qu'ils n'ont pas la moindre envie de s'agglutiner les uns des autres, respectant par là une distance physique respectable entre chacun des membres du troupeau.  Ce qui fait que toute personne qui aurait envie de se faufiler entre eux sera forcée de les contourner, mais suffisante pour prendre le double de l'espace qu'ils auraient occupés en étant un brin plus serré.  Les mammouths protègent leur territoire, sachez-le.

Les mammouths sont des amateurs de lèche-vitrine.  Ce sont rarement de grands lecteurs.  Ils se promènent à pas lent, guettant l'instant où quelque chose captera leur attention.  Celle-ci captée, soyez sûr que les mammouths auront soudainement les pieds enracinés au sol incapable de se déplacer de plus d'un centimètre vers la droite ou vers la gauche.  N'importe quoi peut retenir leur attention.  Particulièrement une file d'attente d'un auteur dont ils n'ont jamais entendu parler, mais dont ils vont acheter le livre et faire la file, parce que «s'il y a autant de monde, c'est que ça doit être bon!»

Le mammouth se déplace souvent avec une poussette.  Pas le petit modèle agile et rapide, non, ils préfèrent les modèles familial, large et confortable, capable d'accueillir rejeton #1 et rejeton # 2.  Évidemment, rejeton #1 fini toujours par contester son transport en poussette et marche à côté de celle-ci, permettant aux mammouths d'augmenter l'espace physique qu'ils occupent à peu de frais.  Ce genre de poussette est parfait pour faire tomber des piles de livre soigneusement édifiées ou encore à laisser volontairement dans un passage pour être sûr de marquer son territoire.  Toute tentative de déplacer le-dit carrosse vous voudra une floppée d'excuse ou de jurons, selon que le ou la mammouth-propriétaire soit conscient ou non de l'espace physique qu'il ou qu'elle prend.  Dans la plupart des cas, il vous faudra vous glisser dans l'interstice entre la poussette et la pile de livre en équilibre instable pour éviter d'avoir à marcher à l'allure des tortues-interrompues-par-la-présence-d'un-livre-qui-justifie-un-arrêt-immédiat qu'impose le reste des mammouths dans les allées.

Bref, c'est le Salon du livre en fin de semaine.

Le dernier à la Place Bonaventure (fin d'une époque et petite larme)

J'ai vécu tous mes Salons du livre à cet endroit depuis des années.  Je l'ai arpenté de long en large, de haut en bas et j'en connais même des recoins que pas tout le monde connaît (tsé, quand t'as de bons contacts! :P ).  C'est la fin d'une époque... et le début d'une autre!

Bref, bon Salon du livre et gare aux mammouths!  (L'invasion est particulièrement intense le samedi!  Que tout le monde soit prévenu!)

@+ Mariane

jeudi 8 novembre 2018

Boucar disait: Pour une raison X ou Y de Boucar Diouf

Boucar disait: Pour une raison X ou Y  Boucar Diouf  Éditions La Presse 264 pages


Résumé:
Comment on fait les bébés est une question que pose tous les enfants du monde, y compris le fils de Boucar Diouf.  Seulement, c'est une vaste question!  Alors, armé de la science, d'une touche de sociologie et d'une bonne dose d'humour, Boucaar entreprend une longue réponse, qui fait le tour de cette question dans tous ses tenants et ses aboutissants.

Mon avis:
Évidemment, on plonge dans ce livre à la fois à cause de son sujet, mais beaucoup aussi pour la plume de son auteur.  Une petite déception ici: son humour résonne moins à l'écrit qu'à l'oral.  Ce qui n'en fait pas un texte inintéressant, loin s'en faut.  Si on vous serine depuis l'enfance la recette magique de la rencontre du spermatozoïde et de l'ovule, l'auteur de fera un plaisir de vous apprendre beaucoup plus.  Parce qu'au merveilleux royaume de la reproduction, ce petit moment s'avère beaucoup plus complexe qu'il n'en a l'air!  Et il ne constitue au final qu'un bref instant d'un processus beaucoup plus complexe où l'évolution, la culture, la biologie, la chimie et la sociologie ont aussi leur mot à dire.  Parsemé des jeux de mots suaves de l'auteur, le texte ratisse large, du premier regard à la naissance d'un petit être humain tout neuf, en passant par un large spectre et en empruntant beaucoup d'exemples au monde animal, question de se rappeler que nous ne sommes pas si uniques que ça.  Le texte est simple et abordable, mais n'est pas pour autant dépourvu de bases scientifiques solides.  Au contraire, on constate vite que c'est le talent de conteur et de vulgarisateur de l'auteur qui font la différence.  Ici, la grande aventure de la reproduction est raconté comme une histoire plus que comme un livre érudit.  Évidemment, le texte est truffé d'innombrables citations de son fameux grand-père!  On plonge dans ce livre pourtant scientifique quasiment comme dans un roman et on en ressort plus érudit et aussi un brin plus humaniste: après tout, ce qui est raconté est à peu de choses près la même histoire pour chacun de nous.

Ma note: 4.25/5

lundi 5 novembre 2018

Cultiver le désir

Salut!

Si vous jeter un coup d'oeil sur internet, et que vous taper Entretenir la flamme, vous risquez de trouver une très très très longue liste de conseils en 5 ou 10 points sur comment entretenir la flamme avec votre douce moitié.  Ça va des trucs érotiques aux trucs para-érotiques, du genre, essayez de nouveaux trucs, faites l'amour dans une autre pièce ou portez le pyjama de votre homme (je ne sais pas pourquoi on ne conseille aux hommes de mettre un déshabillé pour dormir, mais bon, j'ai sans doute pas lu les bonnes listes!)

Pourtant, il me semble que ce sujet d'entretenir la flamme, ça pourrait aussi s'appliquer à la lecture, parce que comme l'amour, c'est souvent une passion.  Une passion que l'on peut attiser, que l'on peut entretenir et qui peut s'éteindre aussi.  Un bon livre vous donnera envie d'en livre d'autres, un mauvais livre vous donnera envie de faire autre chose, trois mauvais livres de file...

Et voilà, le désir se perd.  Le désir de lire peut se perdre.  Il y a bien des gens qui disent qu'ils adoraient lire quand ils étaient plus jeune, mais que le travail, les enfants, la vie quotidienne leur en a fait perdre l'envie.  Ils zieuteront les livres de loin, regardant, mais en se disant, ah oui, dans le temps.  Comme dans un vieux couple qui a laissé l'usure du temps laisser son empreinte, la relation aux livres s'étiole et on se retrouve avec un adulte, qui, un livre dans les mains, se demande s'il peut se souvenir comment on fait déjà...

Je me reconnais dans cette histoire parce que dans mon cas, c'est arrivé.  Pendant de longs mois, je n'ai pratiquement pas ouvert un livre.  C'était suite à un déménagement doublé d'un changement d'emploi qui a totalement foutu en l'air mes habitudes de lecture, mais tout de même.  J'avais perdu l'envie d'ouvrir un bouquin.  Il faut aussi dire qu'à la même époque, j'avais lu beaucoup de mauvais livres d'affilés, que ce soit pour des défis ou pour d'autres raisons, en me disant tout le temps: tu dois le finir.  L'obligation est la meilleure façon de tuer l'envie, parce que l'envie, elle naît de la liberté de pouvoir dire oui ou non. 

Quand on y pense, une relation aux livres, à la lecture, ça peut durer toute une vie, alors autant en prendre soin et se respecter en tant que lecteur dans cette relation.  Se respecter, mais aussi se faire plaisir.  Oui aux bonnes lectures, qu'elles soient ou non convenables ou de qualité.  Oui aux trucs qui nous tentent.  Oui aux folies littéraires, aux endroits bizarres pour lire, oui à prendre son temps, oui à faire de la lecture un moment privilégié à soi...  Comme pour une bonne partie de jambes en l'air quoi!

Une panne de lecture, c'est comme une panne de désir.  On ne s'en remet pas en une journée en criant ciseau.  Il faut le vouloir, y mettre du temps et des efforts.  Être prêt à faire des essais et des erreurs et se dire que ça ne marchera pas au premier coup.  Mais je le sais d'expérience, ça en vaut la peine.

Oh et puis, pour ceux qui voudrait pousser la comparaison jusqu'au bout, oui, des fois, aller voir hors du cercle des livres qu'on connaît peut parfois aussi être excellent pour briser la routine :P

@+ Mariane

jeudi 1 novembre 2018

Un autre regard d'Emma

Un autre regard  Emma  Massot Éditions  Non-paginé


Résumé:
Emma est une bédéiste française engagée. Un autre regard est un recueil des meilleurs textes parus sur son blogue.

Mon avis:
Juste en regardant la couverture, on peut devenir que le principal sujet ne sera pas le patriarcat...  Emma est une blogueuse féministe engagée qui, avec ses BDs, questionnent la société française, les inégalités de genre, sociale et le racisme.  Forcément, le ton est à l'avenant.  Pour la lectrice nord-américaine, certaines problématiques plus franco-françaises sont moins claires et les raisons de les dénoncer le sont aussi, mais dans l'ensemble, la plupart des réalités décrites sont communes aux deux continents.  Les dessins sont très grands sur les pages (c'est adapté d'un blogue après tout!), ce qui fait que la BD ne rassemble qu'une dizaine de billets sur des sujets très divers.  Cela nuit à l'effet d'ensemble, mais ça en fait une BD à mettre entre toutes les mains: ça se lit en moins de deux, c'est clair, précis et très bien argumenté.  Un manifeste simple, accessible et complet sur les sujets traités.  Et vraiment, Emma, a un très bon sens de l'humour et une excellente façon de vulgariser par le biais de la BD.  À mettre dans les mains de ceux qui ont des doutes, ceux qui sont au courant des enjeux depuis quelques années n'y trouveront pas grand chose de neuf à se mettre sous la dent.

Ma note: 3.5/5


lundi 29 octobre 2018

Les lettres que l'on écrivait

Salut!

Récemment, ma mère s'est lancée dans une opération de grand ménage dans ses paperasses.  Au travers de vieilles photos, elle a retrouvé une lettre écrite par ma grand-mère.  Il y a parfois de drôles de hasard dans la vie, car c'est une lettre qu'elle a mise à la poste le jour de sa mort.  Elle écrivait à mon oncle qui vivait à ce moment-là aux États-Unis.  La lettre parlait de l'état de santé de mon grand-père, qui l'inquiétait beaucoup, d'un autre de mes oncles qui était venu repeindre chez eux avec mes cousins.  Elle parle aussi de la visite de sa fille, ma mère, qui était venue faire un petit tour quelques jours avant.  Ma grand-mère parle de sa visite comme étant «Christiane et sa famille sont venus dîner».  J'étais donc là, ce jour-là, même si je ne m'en rappelle pas.

J'ai lu cette lettre très récemment.  Je n'ai que très peu connu ma grand-mère, elle est morte lorsque j'avais à peine deux ans et demi.  En lisant cette lettre par contre, je me suis rendue compte à quel point, l'image que j'en avais était figée dans le temps.  J'y découvrais une maman préoccupée par ses oisillons, même loin du nid.  Elle voyait l'état de santé de mon grand-père se dégrader et on comprend que même si elle ne le dit pas explicitement, ça l'inquiétait.  Elle raconte qu'elle cachait les chocolats parce que ça lui causait des problèmes de digestion!  Sous mes yeux est apparu une toute autre personne que celle que je connaissais par ma mère.  Tout ça grâce à une simple lettre de trois pages.  Même regarder son écriture m'a appris quelque chose.  Ma grand-mère souffrait d'une grave myopie qui a joué sur la façon dont elle écrivait: les lignes de sa lettre était loin d'être droites, même si l'écriture était nettement lisible.

Autrefois, les gens s'écrivaient des lettres.  Il y a des recueils et des recueils de correspondances pour le prouver.  Que ce soit des lettres de nobles, d'intellectuels, d'écrivains, de journalistes, les gens, riches, pauvres, écrivaient.  C'était un moyen de communication, le seul parfois, avant que le téléphone n'existe et que l'internet ne rejoigne tout le monde.  Seulement, une lettre, ce n'est pas un simple document.  Première des choses, ce n'est que très rarement conçu pour être lu par une autre personne que celle auquel c'est adressé.  Les gens s'y livrent plus facilement, parce qu'ils parlent à une personne connue et souvent à une personne aimée.  Ils parlent de sujets personnels, voire intimes.  Par lettre, on se disputait, on se réconciliait, on se faisait de grandes annonces, de grands aveux ou on jasait du quotidien.  On gardait le lien, la communication.  On se parlait.

Lire la correspondance entre deux personnes, c'est entrer dans leur intimité, dans leur communication, dans leur vie.  Quelque soit les personnes impliquées, nous avons un accès privilégié à leurs vies.  Que ce soit les lettres entre Gérald Godin et Pauline Julien, les lettres entre Albert Einstein et Max Born, les lettres entre Winston et Clementine Churchill, ou la volumineuse correspondance de Voltaire (13 volumes en Pléiade...) toutes nous donnent un autre regard sur les personnes qui écrivent.  Quand on pense à ce que l'on a appris avec sur le Frère Marie-Victorin grâce à ses fameuses Lettres biologiques, on peut se dire que ce sont aussi de formidables moyens de connaître une personne sous un autre angle!  Mais même les anonymes peuvent, par leurs lettres nous apprendre beaucoup de choses.  Les historiens peuvent vous le confirmer: les lettres sont une merveilleuse source d'information.  Lire les lettres des soldats de la Première Guerre mondiale c'est avoir un tout autre regard sur cette guerre que celui des livres d'histoire.

Mais aujourd'hui, écrit-on?  Qui prend la peine de s'asseoir avec papier et crayons pour écrire à une autre personne?  Cet art de la correspondance se perd.  Non pas qu'on ne communique plus, bien au contraire!  Mais les conversations téléphoniques ne laissent pas de traces.  Il y a les courriels certes, mais je ne me souviens plus de la dernière fois où j'ai écrit un courriel suffisamment long pour que ce soit digne de mention.  Quand aux textos...  Hum, vaut mieux ne pas en parler!

Quand j'étais au primaire, cet art de la lettre existait encore.  Mes amies et moi, nous collectionnons le papier à lettre, celui qui empestait le parfum et venait avec les enveloppes assorties.  Je les gardais pour les grandes occasions!  Résultat, il m'en reste encore aujourd'hui (rassurez-vous, les feuilles ne sentent plus rien depuis des années).  On avait des correspondant, on leur écrivait et on guettait la poste pour la réponse.  On écrivait aussi au Père Noël!  Tout le monde connaissait son adresse: Père Noël, Pôle Nord, H0H 0H0.  Je ne sais même pas si Neveu a jamais écrit une lettre de ce genre...

C'est étrange qu'en moins d'une génération, cet art se soit perdu.  La technologie y est certes pour beaucoup, mais sûrement pas que.  Il faut du temps pour correspondre, se poser, penser à ce que l'on va dire.  La rapidité des communications de nos jours nous décourage de prendre autant de temps pour un acte aussi simple.  Il y a tant d'autres façons de se parler de nos jours...  Cela causera des maux de tête aux biographes de demain, mais ça c'est sans doute un détail.  Je ne m'imagine pas vraiment relire mes messages instantanés sur le Catalogue de visages et sincèrement, je ne pense pas qu'on pourrait en tirer tant de matière que ça!

Je regarde la lettre de ma grand-mère.  C'est un témoignage de sa vie, un moment qu'elle a écrit, avec les outils dont elle disposait à son époque.  Elle ne comprendrait peut-être rien aux émoticônes, aux textos et au langage d'abréviations dont j'inonde mes communications numériques.  Mais moi, je peux comprendre sa lettre.  Et c'est d'autant plus précieux.

Merci Grand-Maman, de l'avoir écrite.

XXX

Mariane

jeudi 25 octobre 2018

La ruche de Michèle Laframboise

La ruche  Michèle Laframboise Les six brumes  114 pages


Résumé:
Marilyn est une abeille.  Prisonnière de la Ruche, elle est une prostituée de luxe, modifiée pour être désirable et exploitée en tant que telle.  Dans cet univers où elle est un objet à consommer, elle n'entend que peu d'échos de l'extérieur.  Pourtant, les rumeurs de la guerre l'atteignent.

Mon avis:
Ce roman est un peu inégal.  La première partie, très descriptive, est centrée sur la vie quotidienne de Marilyn.  On y découvre la vie des abeilles, des prostituées de luxe.  Du moins pour un temps, puisque la longévité de celles-ci au sommet semble terriblement courte.  La deuxième partie est liée à l'enfance de Marilyn et à son arrivée à la Ruche, puis la troisième partie, au rythme très rapide, est concentrée sur sa volonté de fuir cet endroit.  L'ensemble fonctionne plus ou moins bien ensemble.  Il y a des parties descriptives très longue qui auraient pu être coupées (surtout dans la première partie) qui nous renseignent sur la vie des abeilles, mais est-ce utile de connaître autant de détails?  La plupart ne sont en rien liée au dénouement de l'intrigue.  Sûrement si le texte aurait été plus long, mais vu sa longueur, le tout aurait eu avantage à être reserré.  La deuxième partie était nettement plus intéressante, mais encore là très descriptive et ne nous en apprend pas beaucoup sur Marilyn elle-même qui se retrouve à être dépourvue de personnalité.  La dernière partie en revanche, plus centrée sur l'action, nous permet de mieux saisir le personnage et de s'identifier à elle.  C'est la partie la plus réussie de ce texte.  L'aspect science-fiction, qui traverse tout le roman est bien articulé, mais malheureusement encore là, très centré sur les descriptions des éléments de l'univers des abeilles, en particulier par le biais de la sordide araignée que toutes portent en elles et qui contrôlent leurs systèmes hormonaux.  Je ressors de ce livre en me demandant: qui est Marilyn, que veut-elle exactement?  Elle est tellement passive tout au long qu'il est difficile de savoir qui elle est.  Elle ne semble pas avoir d'opinion ou de personnalité à part un lien avec son enfance.  Autre point, les descriptions nombreuses et détaillées des scènes sexuelles sont très bien faites, mais on peut se demander pourquoi mettre tant d'efforts à ce que les abeilles aient des orgasmes lors de leurs rencontres avec leurs clients parce que ces messieurs ne semblent pas y accorder la moindre importance.  C'est un livre plutôt déroutant à bien des points de vue parce qu'il manque de vision d'ensemble.  Intéressant, mais désarticulé.

Ma note: 3.75/5

mardi 23 octobre 2018

Quand on cherche... on peut être surpris de ce que l'on va trouver!

Bonjour!

J'ai lu récemment un livre qui m'a fait vibrer, trembler, retourner et fait intérieurement frémir de bonheur intellectuel (j'arrête ici les descriptions ok? :P ).  Il s'agit de 1491, de Christopher C. Mann.  Si vous n'avez pas lu ma critique, c'est par ici!  Ce livre m'a interpellée de bien des façons et j'ai voulu en savoir un peu plus.  J'ai donc lu attentivement sa bibliographie et commencé à zieuter les articles qui ont nourri sa réflexion.  Particulièrement un article qu'il cite dans son introduction comme étant une de ses sources d'inspiration.  Un article publié en 1992 dans une revue savante américaine...
Pour le commun des mortels sans doute, ça aurait dans le domaine du ouf, je me casserais pas la tête à essayer de trouver ça.  Je l'ai plutôt vu comme un défi.

Vous savez quoi?  Je l'ai trouvé!  Ça m'a pris à peu près 15 minutes.  Gros max.  Et le fichier était téléchargeable et accessible gratuitement!  Bon, il faut le dire, j'ai fait un bac en enseignement de l'histoire, donc j'ai une base intéressante pour l'utilisation de certains outils de recherche beaucoup plus précis et intéressants que le géantdelarecherche.com.  Je sais pas si j'aurais trouvé si j'étais passé par là!  Mais bon, je savais que le catalogue numérique de la BANQ donnait accès à certains périodiques sur une plate-forme web et j'ai fouillé.  Il m'a fallu utiliser quelques mots clics pertinents, comprendre que la revue avant changé de nom quelque part au début des années 2000 ( :O ) et ma carte d'accès à la BANQ, mais pour le reste, fiou!  Ce n'était pas si complexe quand on savait la base.  Fort heureusement, je l'avais!

J'ai poursuivi mes recherches sur un autre sujet dont on parlait aussi dans le livre (je vous l'aie dit que j'avais aimé ce bouquin?).  Mes recherches m'ont encore une fois amené sur l'excellent site de la BANQ et j'ai trouvé plusieurs références, dont deux qui n'était consultables que sur place.  Je m'y suis donc pointée et j'ai été guidée par deux commis très serviables qui m'ont orienté vers une bibliothécaire professionnelle.  Cette charmante dame m'a aidé dans mes recherches et m'a expliqué comment faire pour consulter les livres uniquement disponibles dans les voûtes.  Il fallait remplir un formulaire, on m'a expliqué que je serais contactée dans les 2 à 4 jours ouvrables et que j'aurais ensuite un délai de trois semaines pour aller consulter le livre sur place.  J'ai donc fait la demande.  2 jours ouvrables plus tard, j'ai reçu un courriel m'expliquant qu'une version numérisé du livre existait...  et on m'a fourni l'adresse électronique y menant tout droit.  J'ai fouiné un peu sur cette banque de données et... :O

En plus, la bibliothécaire m'avait appris à faire des recherches sur une banque de données que je ne connaissais pas, Érudit, un accès en ligne à toute une série de revue de recherche.  Une autre mine d'or!  Accessible super facilement, encore une fois depuis le site de la BANQ.  Et encore, je ne vous parle pas des merveilles que j'ai trouvé sur les rayons des bibliothèques de la ville de Montréal!

Vous savez le mieux?  Rien de tout cela ne m'a coûté un seul sous noir.  Morale de l'histoire?  Si on veut vraiment trouver, on peut trouver et même des pépites d'or.  L'information n'est pas si inaccessible que ça, même sur des sujets pointus.  Évidemment, il faut avoir une base de recherche, ne serait-ce que savoir que les outils existent et qu'ils sont accessibles.  Il n'y a jamais eu autant d'information de disponible et de qualité.  Et jamais leur accessibilité n'a été aussi grande.  Sans même avoir à avoir à ouvrir son porte-feuille.

De nos jours, on dirait parfois que notre paresse nous fait sauter sur la première référence plutôt que de penser à chercher un petit peu plus loin que le bout de notre souris.  Pourtant, jamais ça n'a été aussi facile de trouver les bonnes sources.  Même les universités mettent leurs bibliothèques en ligne!  C'est surprenant qu'en cette ère, les fameuses fausses nouvelles soient aussi abondantes.  Et pourtant, en même temps non.  Quand il y a tant d'informations à portée de main, de savoir faire la différence entre une bonne et une mauvaise information peut devenir de plus en plus difficile.  On appelle ça l'esprit critique et c'est autrement plus difficile à développer que de savoir où chercher...

@+ Mariane

jeudi 18 octobre 2018

Shelton et Felter: 2 Le spectre de l'Adriatic de Jacques Lamontagne

Shelton et Felter  tome 2  Le spectre de l'Adriatic  Scénario et dessins  Jacques Lamontagne  Coloriste Scarlett Smulkowski 48 pages


Résumé:
À peine remis de leurs premières aventures, Felter s'embarque à son corps défendant sur le paquebot l'Adriatic à destination de l'Angleterre.  Il doit  assister aux funérailles de sa soeur qu'il n'a pas vue depuis vingt ans.  Voyez-vous, c'est qu'il a le mal de mer...  Shelton l'accompagne.  Il fait bien.  À bord, un maître chanteur sera bien vite assassiné, des portes-feuilles disparaissent des poches de ses messieurs et une vedette de cinéma a un comportement des plus étrange.  Bref, il y a à bord de quoi faire oublier le mal de mer de notre libraire préféré!

Mon avis:
Cette Bd est un pastiche des enquêtes à la Sherlock Holmes où il faut être attentif au moindre détail pour pouvoir saisir qui est, au final, le meurtrier.  Dans ce sens, c'est réussi, mais il faut apprécier d'être légèrement mené en bateau!  Les ficelles qui relient les indices sont légèrement trop grosses pour être véritablement crédibles, mais au final, c'est vraiment divertissant.  Les deux personnages ayant été présenté dans le tome précédent, on les connaît et on passe plus de temps sur le mystère du qui est le meurtrier.  Le talent de l'auteur, qui est aussi le dessinateur est indéniable au point de vue du cadrage et du déroulement de l'histoire.  Le dessin des personnages est bien fait (on sent le métier derrière) et l'effet du mouvement est réussi.  Tout roule ma poule!  Mais au point de vue de l'intrigue policière, c'est un peu moins réussi.  Et ça fait diminuer le goût de lire cette BD.  Je crois que je ne suis pas vraiment le public cible...  Ça doit prendre une petite touche de naïveté de plus que ce que je n'ai pour bien embarquer dedans.  Je devrais la faire lire à Neveu...

Ma note: 3.75/5

lundi 15 octobre 2018

Hommage à F

Me lever avant l'aube, me préparer, sauter dans la voiture alors que le soleil est à peine levé.  Partir sur la route, rouler, rouler des heures, remonter la 40 ou la 20 selon ce qui adonne le plus.  Arrêter en chemin ramasser un petit déjeuner parce que le prendre avant de partir voudrait dire avoir l'estomac dans les talons avant l'arrivée.  Ma famille élargie n'a jamais compris que quand on monte de Montréal, prévoir le salon funéraire à 9h le matin à Québec est beaucoup trop tôt.

Et oui, le fameux salon...  De toutes les funérailles auquel j'ai assisté, le lien commun est toujours ce fameux passage dans cette salle bondée aux bruits de conversations jamais brisées par un éclat de rire.  Le ton est solennel et ennuyeux.  Mes oreilles d'enfant se rappellent de cette rumeur, moi qui aie bien trop fréquenté ces endroits à cet âge.  Sans le comprendre.  Maintenant adulte, je retourne au salon funéraire à l'occasion des morts qui commencent à tisser la trame de l'histoire familiale.  C'est la seule occasion que j'ai de revoir mes cousins et cousines, tous mariés et bien occupés avec leurs familles.  De toutes façons, les partys de Noël ont pris fin avec la mort des grands-parents, je ne les connais que très peu.  J'ai même parfois un peu de mal à replacer certains noms sur des visages que je reconnais pour le reste.

Ma tante F est morte le 2 octobre 2018.  Une femme discrète que je n'avais pas vue depuis des années.  Depuis son ACV survenu en 2011, elle n'était plus guère sortie du centre de soins où elle vivait.  Je garde par contre un très bon souvenir d'elle.  Nous avions toutes les deux en commun deux amours: les livres et les chats.  C'est la seule de la famille à part la mienne à jamais avoir eu un félin et elle en parlait toujours avec une grande affection.  Et puis il y a les livres...

Lorsque j'avais une dizaine d'années, ma tante m'a offert lors d'une visite à Québec une boîte de livres.  Une boîte dont elle voulait juste se débarrasser.  Ce n'était sans doute pas les meilleurs choix littéraires, mais quand même.  C'est à elle que je dois d'avoir lu du Danielle Steel, du Barbara Taylor Bradford et du Kathleen E. Woodiwiss.  Ma mère qui m'interdisait les romans Harlequin n'y a vu que du feu.  J'ai tenu un bon bout de temps sur cette boîte de livre.  Je les aies presque tous lus et presque tous donné lors d'un grand ménage de bibliothèque, vers la fin de mon adolescence.  N'empêche...

Tante F m'avait donné des livres.  Des livres qu'elle aurait pu revendre à une bouquinerie, ce qu'elle n'a pas fait.  Ce sont sans doute les premiers livres que j'ai lu qui sortaient du domaine de la littérature jeunesse pour rentrer dans celle des adultes.  Cette boîte de livres a tenu occupée la jeune adolescente que j'étais, qui habitait loin d'une bibliothèque, pendant un sacré bon bout de temps.  Ce sont les premiers romans épais que j'ai lu.  Ça m'a fait découvrir une façon de raconter des histoires différentes des romans jeunesse, ça m'a appris que ces livres-là étaient dorénavant à ma portée.  Mon cerveau a pris bonne note de cette information.

La main sur son urne, j'ai pris un bref moment pour lui souhaiter bon voyage.  Elle venait d'être libérée de son corps qui la gardait prisonnière d'elle-même depuis des années.  Et j'ai ajouté en mon fort intérieur: «Merci pour les livres!»  Elle avait sans doute oublié cette boîte depuis des années, mais pas moi.  La pré-adolescente que j'étais a bien profité de ce don, fait sans doute sur un coup de tête.  C'est un lien d'une lectrice à une autre, un lien silencieux, mais précieux, que celui de donner ses livres.

Merci pour les livres Tante F.  Et bon voyage.

Mariane

jeudi 11 octobre 2018

Whisky et paraboles de Roxanne Bouchard

Whisky et paraboles  Roxanne Bouchard




Résumé:
Élie a fuit, fuit Montréal par les innombrables routes du Québec, fuit jusqu'à trouver ce vieux chalet dans un coin isolé, au bord d'un lac.  Elle y fera la rencontre d'un pianiste jazz amérindien, d'un chanteur populaire collectionnant les lettre d'amours de ses admiratrices, d'un violoniste féru de patrimoine et de transmission et de sa femme flûtiste aux cheveux d'algues.  Mais surtout de la petite Agnès, qu'elle surnommera Amarosa, la fille de l'amour, au corps couvert de traces bleues...  Dans ce petit univers, Élie déferra lentement l'écheveau de ce qu'elle a vécu, à l'aide de poésie et de whisky.  On dit qu'il faut tout quitter pour recommencer, mais ne traîne-t-on pas à l'intérieur de nous l'essence de ce qu'il faut changer?

Mon avis:
Point indiscutable, la plume de l'auteure est absolument magnifique.  On dirait de la dentelle.  Il y a dans ce récit une poésie qui transpire de chacune des pages, même si le récit est écrit en prose.  La poésie de Miron fait d'ailleurs quelques apparitions ici et là au fil du texte et Élie mentionne ses lectures de poésie.  Mais cela va plus loin que ça: tous les dialogues des personnages ou presque sont magnifiques.  Quelque part entre les déclamatons des théâtres grecs antiques et les strophes d'un poème, on les dirait ciselé dans du cristal pour leur beauté.  Ça pourrait détonner que de les entendre parler ainsi dans la vraie vie, mais vu la nature du texte, ce n'est pas le cas.  Au contraire, tout coule de source.  Les personnages traînent tous leurs propres misères et c'est à force de contacts et de paroles entre eux qu'ils déferont l'écheveau de leurs émotions.  Ce classique d'une bande de personnes qui s'entraident dans leurs difficultés a une part de clichés, mais l'auteure réussit à en faire une histoire où ce n'est pas tant l'entraide et la solidarité que le cheminement personnel de chacun des personnages qui est intéressant.  Surtout la petite Agnès, qui avec ses cheveux fous, fera fondre le coeur d'Élie.  La difficulté de l'engagement est abordé, mais jamais de manière frontale, ça se développe tout en délicatesse.  Le tout dans le cadre magnifique d'un lac entouré de chalets.  On suivra tout au long de l'année à la fois les transformations de la nature et les transformations des personnages.  Avec une rare humanité.  Un livre magnifique, qui se lit comme un roman, mais qui s'aborde avec le coeur.

Ma note: 4.5/5

mardi 9 octobre 2018

Compter, calculer l'art

Salut!

Récemment, j'ai vu et entendu beaucoup de débats sur la parité, sur l'inclusion, sur les minorités.  Souvent, les tenants de l'inclusion sortent les statistiques et les calculatrices pour expliquer que le problème n'est pas toujours au fil d'arrivée, mais bien à la ligne de départ: s'il y a moins de candidates aux élections, c'est un peu normal qu'il y ait moins de députées au parlement.  S'il y a moins d'étudiantes en science, c'est normal qu'il y aie moins de professeures dans le domaine.  On pourrait multiplier les exemples.  Je pourrais aussi reprendre les mêmes en changeant le terme femme par membre des minorités visibles ou sexuelles.  Le problème est souvent à la base.

Dans le domaine des arts, c'est un peu la même chose.  On remarque que les femmes et les membres des minorités ont moins de rôles ou des rôles moins importants dans les séries télé et les films.  On remarque que les chances d'une réalisatrice de porter son projet à l'écran sont moindres.  On remarque que les scénaristes féminines sont moins nombreuses au générique.  Sauf que dans le domaine des arts, le problème n'est pas vraiment à la base: on se bouscule souvent au portillon pour entrer.

Comment on le sait?  Parce que les gens ont des calculatrices et des statistiques pour le prouver!  Sauf que là, on en vient à un total oxymore: l'art et les calculs, c'est deux trucs complètement séparés!  Ça ne marche pas ensemble!  On peut pas créer une oeuvre d'art avec des calculs, avec des règles, avec des exigences comme ça!  Si vous penser vraiment ceci, je vous invite à jeter un coup d'oeil à ceci ou encore à cela.  Ou encore à penser aux nombreux artistes peintres de la Renaissance comme Léonard de Vinci qui ont cherché la perfection à travers de savants calculs.  Son homme de Vitruve en est un exemple.  Oui, mais ça, c'est dans l'art visuel, c'est pas la même chose, dans la littérature!  Hum, hum...  Vous avez déjà lu des sonnets quelqu'un?  Si non, je persiste à croire que vous pensez que les gens qui en écrivaient ne savaient pas compter...  J'ose aussi croire que vous n'avez jamais entendu parler du mouvement Oulipo qui faisait des contraintes dans l'art une de leurs motivations et faisaient travailler côte à côte littéraire et mathématicien...  Je pourrais multiplier les exemples dans tous les domaines des arts, mais je crois que le coeur du problème, ce n'est pas nécessairement les maths et les arts.  C'est sur quoi porte des calculs qui semblent bien davantage causer problème.

Parce que si on expose un malaise, mais qu'il n'est pas chiffré, ça reste un malaise.  Ça reste une impression, ça reste quelque chose de subjectif.  Et c'est dur de se battre sur quelque chose de subjectif.  Parce que cela peut énormément varier selon les personnes, ce qui est le propre de toutes les choses qui sont subjectives.  Quand on sort les calculatrices et les statistiques, on sort de la subjection pour montrer que celle-ci n'est pas basé sur rien et que oui, c'est vrai.  Et ça, honnêtement, ça peut faire très très mal.  Mal aux personnes qui n'ont pas de problèmes avec la situation, mal avec ceux qui la trouvent normales et qui y trouve leur compte.  Mal parce que de mettre des chiffres sur un problème, au-delà des belles paroles, ça pousse les gens à faire quelque chose de très inconfortable, voir de confrontant: se remettre en question.

Depuis quelques années fleurissent sur Internet une pléthore de tests visant justement à mettre des chiffres et des mots sur ces exemples.  Le plus populaire reste sans conteste le test de Bechdel.  Si vous ne le connaissez pas, le voici en version simple: l'oeuvre doit contenir deux personnages féminins qui ont un nom, qui doivent se parler au moins une fois et d'autre chose que d'un homme.  Ce test, comme tous les tests qui existent pour parler de sous-représentation des femmes, des minorités ou d'autres formes de sous-représentations sont bien évidemment imparfaits.  Il suffirait de mettre deux infirmières qui se demandent dans quel sens va le bateau dans un film de guerre pour passer le test...  Mais il permet de pointer du doigt certains faits qui peuvent être malaisant à constater.  J'ai adoré le film The King's speech.  C'est un excellent film.  J'ai compté cinq autres personnages féminins nommés dedans (Élizabeth la Duchesse d'York, les petites Élizabeth et Margaret, Myrtler Logue et Wallis Simpson), mais j'ai dû chercher pour être capable de trouver une réplique qui lui permet de passer le test.  J'ai fini par trouver, mais c'est surprenant de voir à quel point le film accorde peu d'espace à ses personnages féminins, malgré la place importante réservée à Helena Bonham Carter.  À part quelques brèves scènes, tout au long du film, elle ne parle qu'à des hommes.  Maintenant, je vais essayer de trouver un seul film ou une seule oeuvre littéraire grand public qui ne met pas en scène deux personnages masculins qui ont un prénom et qui parle d'autres choses que des femmes ne serait-ce que brièvement...  Ok, attendez un peu, je vais chercher...

L'aurais-je remarqué sans le Test Bechdel?  Sans doute non.  Certes, quand on a un instrument pour mesurer, soudain, beaucoup de choses qui était invisible deviennent visibles.  Et soudain, on ne peut plus faire comme si ça n'existait pas, on ne peut plus les ignorer bêtement comme si c'était juste une perception.  On a des faits.  Les faits sont toujours plus difficile à balayer du revers de la main que les perceptions parce qu'ils ne sont pas subjectifs, mais bien objectifs.  Avec les faits suivent pas très loin les remises en question et là, on entre dans un domaine qui peut être source de beaucoup, beaucoup d'inconfort.  En premier lieu pour les personnes qui ne sont pas concernées directement par le problème ou qui bénéficient de la situation actuelle.  Dans ce cas, il est plus facile de dénoncer les torts du test ou le messager que la situation qui est à l'origine du test ou de la parole du messager...

J'ai récemment vu passer beaucoup de commentaires sur le sujet.  On ne peut pas renvoyer l'art à des calculs!  On ne peut pas obliger les créateurs à faire des pièces en utilisant des grilles pour avoir le bon nombre de femmes, de minorités visibles et sexuelles, de ci ou de ça.  Les détracteurs refusent tout net!  On parle de détruire l'art comme si c'était quelque chose que l'on peut détruire si facilement ou encore de voir celle-ci réduite à de la peinture à numéro!  (J'avoue que celle-là je l'ai trouvé drôle!).  Quand j'entends ce genre de plaintes, je ne peux m'empêcher de penser aux innombrables contraintes qui pèsent sur l'art.  Est-ce que l'inclusion est pire que les demandes d'une maison d'édition face aux textes d'un auteur qui débute, d'une maison de production face à un scénario, des contraintes de temps et d'espace d'un film, sans parler du sempiternel budget?  Les gens râlent mais ne disant pas que c'est en train de réduire l'art à de la peinture à numéro...  Ce merveilleux billet de Fanny Britt résume d'ailleurs mieux que je ne le peux mon opinion sur le sujet.

De un, l'art, justement parce que c'est de l'art, ne sera jamais parfait, ni parfaitement représentatif, ni parfaitement inclusif, ni parfaitement misogyne ou raciste ou homo/transphobe.  C'est justement le propre de l'art d'être au-delà de tout ça.  Mais l'art part des artistes et c'est justement ça qui est visé: en parlant des problèmes de représentation, on veut faire réfléchir les artistes.  S'ils ne veulent rien savoir et bien... qu'ils n'en fassent rien!  Le hic, c'est que plus de gens réfléchissent, plus de gens sont sensibles et plus de gens risquent de voir ce manque d'inclusion.  Parce que les normes sociales sont en constantes évolutions et peu importe ce que certains en disent ou en pensent, l'art est quelque chose qui se bâtit dans un contexte socio-culturel précis.  Toujours.

De deux, aucun créateur, je dis bien aucun, n'a envie de créer avec un cahier de charge inclusif à côté de son clavier.  Mais de se remettre en question, de se demander pourquoi tel ou tel personnage est un homme, pourquoi?  Pourquoi est-ce que je n'ai aucun personnage gay ou trans, ou déficient intellectuel dans mon histoire?  Si ce n'est pas nécessaire, on peut sauter, mais sans ça, pourquoi j'ai le réflexe de mettre un homme blanc hétéro dans ce rôle de façon presque automatique?  Certains artistes refuseront tout net les compromissions.  D'autres y verront une nouvelle manière d'aborder leur art et un milliers de portes ouvertes devant eux.  Ça dépend de chaque personne, de sa vision de l'art et de son rapport avec la création.  Si la vague est si forte dans le sens de l'inclusion aujourd'hui, c'est peut-être parce qu'elle a poussé dans un autre sens pendant longtemps: les ressacs font partie du principe des vagues...

Je n'ai pas trop de craintes face aux gens qui disent que l'on ne pourra plus créer parce qu'il va falloir tout calculer comme représentation.  Les chances qu'on arrive là sont très faibles.  La seule chose qui m'effraie dans cette vision, c'est qu'un jour, le fait de remplir toutes les petites cases deviennent LE critère qui permettra de juger de la qualité d'une oeuvre.  Je doute qu'on en arrive là un jour, mais alors et seulement, alors, on pourra dire que l'on a dépassé les bornes.  En attendant, laissons un peu de place à l'inclusion et à la diversité.  Après tout, c'est en repoussant les limites du connus que l'art a toujours grandi.

@+ Mariane

jeudi 4 octobre 2018

Hiver nucléaire 2 de Cab

Hiver nucléaire 2  Scénario et dessins de Cab  Front froid  88 pages


Résumé:
Flavie est toujours à Montréal et toujours livreuse sur sa motoneige.  Sauf que problème, son ami Marco est brutalement atteint par... une grippe d'homme, potentiellement mortelle dans cet univers post-apocalyptique.  Il a donc vraiment besoin de sirop Buckley's.  Elle-même est en pénurie d'iode de potassium pour soigner ses symptômes d'irradiations.  Les deux médicaments semblent avoir mystérieusement disparu des tablettes des pharmacies...  Ajoutez à ça une patronne qui ne lui laisse pas le moindre jour de congé à cause d'une pénurie de personnel et une petite soeur qui débarque à l'improviste et la catastrophe pointe à l'horizon enneigé de Montréal!

Mon avis:
L'univers déjanté de Cab est de retour!  Montréal est toujours pris dans son hiver nucléaire (dixième année consécutive), Flavie est toujours courrier en motoneige et bon, dans les deux cas, rien ne semble s'améliorer.  Si dans le premier tome, j'avais émis quelques réserves concernant le scénario, ici, absolument rien à redire: l'auteure mène son histoire tambour battant.  Les relations avec les personnages sont bien développées, particulièrement les relations entre Flavie et sa soeur Elsie.  Tout est là en une poignée de case qui en raconte beaucoup en peu de mots et d'images.  Les deux frangines ont des explications à se donner et elles les auront, sans jamais tomber dans le pathos ou le mièvre.  Cela nous donnera également des clés pour comprendre le comportement bourru de Flavie.  Les plans de la BD sont totalement au service de l'histoire.  Ils expriment particulièrement bien le ras-de-bol de Flavie face à des horaires au boulot particulièrement épuisants.  Le passage au Mont-Royal transformé par l'hiver nucléaire est lui aussi brillamment maîtrisé.  Le langage des personnages est aisément reconnaissable: je reconnaissais le Québec d'aujourd'hui, avec son mélange de franglais en certaines occasions, mais tout en étant bien ancré dans la francophonie.  La réplique sur les gens qui font leur changement d'adresse pour la salle d'attente de l'hôpital est un clin d'oeil à la situation actuelle très bien envoyé.  L'intrigue est moins axée sur le côté surréaliste de la situation, que sur les interactions entre les personnages ce qui lui permet de gagner en profondeur.  Pour le côté surréaliste, les dessins, nombreux et très réussi des rues surenneigée de Montréal donne le ton et les dialogues des personnages permettent de saisir l'essence du reste.  Il n'y avait pas de chats polaires ce coup-ci, mais l'adorable raton polaire Marcel compense largement.  Un petit bijou à lire!

Ma note: 4.75/5

lundi 1 octobre 2018

Cette idée brillante qui change la base

Salut!

Récemment, j'ai regardé un film, Un raccourci dans le temps.  À un moment dans le film, quand il est venu le temps d'expliquer qui est l'antagoniste, appelé le Ça (très original!) on le présente comme étant une force négative, noire qui veut dévorer l'univers.  C'est sa nature, donc, forcément, c'est son but!  Les trois héros de l'histoire sont donc par défaut considérés comme des «bons» qui sont en lutte contre des «méchants».  En regardant le film, j'ai tiqué un peu.  Certes, je comprends que dans toute bonne histoire, il faut un antagoniste pour que l'histoire ait de l'intérêt, mais présenter systématiquement les héros comme étant des bons et l'autre côté des méchants de façon essentialiste commence à me taper un peu sur les nerfs.

Et ça me rappelle cet extrait du premier film de la série Harry Potter où Voldemort et Harry se rencontrent pour la première fois.  Voldemort dit alors: «Il n'y a ni bien ni mal, il n'y a que le pouvoir et ceux qui sont trop faibles pour le rechercher».  Ce n'est pas dans le livre, mais cela résume très bien le personnage de Voldemort: quelqu'un pour qui la fin justifie les moyens, peut importe les conséquences.  Ce n'est donc pas un personnage «mauvais» par essence.  Il l'est par ses actions et par les conséquences qui découlent de celles-ci.  Ce qu'il recherche, c'est le pouvoir et il est prêt à employer tous les moyens nécessaires pour y arriver.

Dans le cinquième film (et aussi dans le cinquième livre), Harry s'inquiète du fait qu'il ressemble énormément à Voldemort: leur histoire a beaucoup de points communs, leurs caractères sont semblables, etc.  Il en parle à Sirius qui lui dit grosso modo qu'il y a le bien en nous et le mal en nous et que c'est un choix de montrer la lumière ou l'ombre de ce que nous sommes.  Voldemort a choisit de montrer sa part d'ombre, Harry, on l'espère à ce moment, choisira la lumière.  Le point que je retiens est cette idée: on est pas bon ou mauvais à la base: ce qui nous fera passer dans un camp ou dans l'autre, ce sont nos choix.

Souvent, dans les récits de fiction, le méchant est entièrement méchant: il/elle est laid(e), alcoolique ou drogué(e) ou trop beau/belle pour être vrai (tentant comme une magnifique pomme dans un pommier...  Adam et Ève, ça vous dit quelque chose?).  Il/Elle est le repoussoir, il/Elle est exactement ce que l'on ne veut pas devenir, il/elle est l'ennemi(e) à abattre et rien ne peut le sauver parce que dès le départ, c'est un méchant(e).  Il/Elle a certes des forces et des faiblesses, mais tout dans son parcours le prépare à être le méchant(e).  Il/Elle en est souvent conscient(e) et souvent, se sent bien dans cette situation d'être le/la méchant(e) de service.

On ne peut nier que Voldemort a choisi de briser tous les tabous et toutes les règles, ni que ses actions ont des conséquences négatives atroces.  Cependant, il ne le fait pas dans le but de devenir le méchant, mais plutôt d'atteindre son but personnel: le pouvoir.  S'il devient le méchant, l'antagoniste de l'histoire, c'est que ses buts sont contrariés par les héros qui cherchent autre chose.  Ils ne cherchent pas le pouvoir contrairement à lui, mais veulent l'empêcher de l'obtenir.  Si l'histoire était écrite du point de vue de Voldemort, Harry serait le méchant de l'histoire.

Et bien voilà, c'est cette idée que je trouve brillante: on est pas méchant par essence, on l'est par nos actions, nos choix et nos décisions.  Ce qui signifie que le mal n'est pas quelque chose à combattre à l'extérieur de nous, mais bien à l'intérieur de nous.  Au lieu de considérer le mal comme un ennemi à abattre et qu'une fois vaincu, tout ira bien, on doit le regarder comme faisant partie de nous et comme quelque chose qui existera toujours.  Il fait garder un équilibre entre les deux et l'équilibre n'est jamais acquis: il faut se battre pour le maintenir.

On peut résumer ça par une histoire :

«Un soir, un vieux sage indien parla à son petit-fils du combat qui a lieu à l'intérieur des hommes. Il lui dit : " Mon fils, le combat a lieu entre deux loups qui sont en nous.

L'un d'entre eux est le Mal, il est colère, méchanceté, envie, jalousie, avidité, arrogance, mensonges, orgueil, supériorité et ego.


L'autre est le Bien, il est joie, paix, amour, espoir, sérénité, humilité, bienveillance, empathie, générosité, vérité, compassion et confiance."


Le petit-fils songa durant un instant, puis demanda à son grand-père : "Lequel des deux loup gagne ? "


Le vieux sage répondit simplement : " Celui que tu nourris»


@+ Mariane

jeudi 27 septembre 2018

Shelton & Felter: 1- La mort noire de Jacques Lamontagne

Shelton et Felter  tome 1  La mort noire  Scénario et dessins Jacques Lamontagne Coloriste Scarlett Smulkowski    Kennes  46 pages


Résumé:
Boston, 1924.  Un cadavre est retrouvé, un rivet dans la main, noyé dans un liquide noirâtre... dans une ruelle.  Sa mort est-elle liée à celle de la grande inondation de mélasse qui a eut lieu cinq ans auparavant et qui a fait 21 morts?   D'autant plus qu'un autre meurtre survient, une autre personne liée au même événement et encore, un rivet dans la main.  Seulement, un ex-boxeur devenu journaliste, Isaac Shelton, convainc un libraire confiné dans ses petits habitudes et amoureux des chats, mais brillant observateur, Thomas Felter, de se joindre à lui pour trouver le vrai meurtrier... et au passage de lui offrir un scoop qui fera de lui un homme riche.

Mon avis:
Je me demandais depuis un moment quand Jacques Lamontagne commettrait le plaisir de faire une BD où il serait à la fois scénariste et dessinateur.  À l'exception des Contes d'outre-tombe (excellent recueil d'histoires fantastiques), je n'avais eu que très peu d'occasions de voir son travail dans les deux sièges simultanément.  Que dire de mon plaisir quand j'ai découvert que c'était le cas!

Nous voici donc face à un duo d'enquêteur improbable, soit Isaac Shelton, qui endosse le cliché du grand brave face un petit intelligent incarné par Thomas Felter.  Celui-ci est un libraire tranquille, mais amateur de roman policier, qui a développé un sens aigu de l'observation.  Le voir perclus dans toutes ses petites habitudes de célibataire endurci est une scène plutôt rigolote.  Il fera les frais des méthodes disons, plus directes de son partenaire. Il fera équipe avec Shelton à son corps défendant, mais le duo se révélera efficace, ce que Shelton étant prêt à faire compensant les scrupules de Felter et le sens de l'observation de celui-ci limitant les effets négatifs des emportements de l'autre.  Notre journaliste, également ex-boxeur obligé à la retraite à cause d'une blessure, est un arriviste, certes, mais assumé.  D'ailleurs, comme il s'agit d'une reconversion de carrière, le côté journalistique est moins bien défendu.  Les deux personnages principaux sont des archétypes, ce qui oriente l'histoire dans une certaine direction, ainsi que leurs interactions.  On frôle souvent le cliché, mais sans tomber dedans, ce qui démontre un talent certain de la part de l'auteur.

L'intrigue, qui mêle un événement historique avec une série de meurtres, ne surprend pas outre-mesure à la conclusion et les indices sont un peu trop plaqués vers la fin.  Tout est logique, mais je ne peux pas dire: ah, mais quel retournement!  En fait, j'étais plutôt surprise que ce soit ce personnage-là le meurtrier.  Je crois que c'est en lien avec le fait que les deux héros soient des archétypes: l'histoire est tout autant ancrée dans un certain genre aux codes très précis.  L'auteur relève très bien le paris de fonctionner avec ces codes, mais cela en enlève au côté surprise de la résolution de leur enquête.

Côté dessin, rien à redire: ils sont vivants, expressifs et complètement au service de l'histoire.  On sent le mouvement dans chaque case.  Si le cadrage n'est pas original, on peut plutôt penser que c'est lié aux codes de l'histoire racontée que par un manque de moyen de l'auteur.  Je souligne le travail de la coloriste qui a su rendre les tonalités de la ville de Boston des années 20, un mélange intéressant de bruns, verts et évidemment le noir de la mélasse qui traverse l'histoire.

Sincèrement, je crois qu'un jeune lecteur pourrait tout à fait trouver son bonheur avec cette BD.  Je crois que personnellement, j'ai trop de BDs lues en arrière de la cravate pour l'apprécier autant.

Ma note: 3.75/5

lundi 24 septembre 2018

Les trésors qui dorment entre deux couvertures

Salut!

J'ai longtemps eu un livre sur mes tablettes de bibliothèque, il a traîné là pendant des années.  À la faveur d'un défi, je l'ai lu.  Je ne l'aurais sans doute pas fait avant un très long moment si son auteur n'avait pas un nom qui commence par la lettre K et c'était ce dont j'avais besoin pour mon défi.  C'était un livre qui n'avait rien de particulier, il m'avait été offert en service de presse à l'époque où j'étais libraire, mais je l'avais déposé sur une tablette et je l'avais malheureusement oublié à travers tous les autres que j'ai à lire.  Quand je l'ai ouvert, sans aucune idée de dans quoi j'allais mettre les pieds, j'ai eu un tel choc et je n'ai pas pu lâcher le livre avant de l'avoir fini.  En le reposant, je me suis dit: mais pourquoi aie-je attendu tout ce temps avant de le lire???  La réponse était simple: je ne savais rien de ce livre, donc rien ne me portait à le lire.

Entre les deux ouvertures d'un livre se cache ce qui fait l'oeuvre en elle-même.  Parce que ce n'est pas sa couverture, son allure, son état général ou même son prix qui font la différence!  C'est le contenu qui fait un livre.  Et c'est quoi son contenu?  Une histoire, constituée de mots, de chapitres, de paragraphe, de pages.  Mais dire ça, c'est très résumé.  Parce que ce que je viens de décrire, c'est avant tout le côté matériel d'une oeuvre.  Au-delà de ça réside l'oeuvre elle-même.

On peut avoir des livres pendant des années sur nos tablettes, sans rien savoir d'elle et puis un jour, les ouvrir, après les avoir cent fois caressé des yeux, s'être cent fois dit, ah celui-là, faudrait bien que je le lise, avoir évité cent fois cette lecture parce qu'il y en avait d'autres de plus importantes et puis un jour, paf, on l'ouvre et c'est le choc.

Je suis une fervente partisane de la théorie du lien.  Pour ouvrir un livre, il faut avoir créé un lien entre celui-ci et le lecteur.  J'avais fait un billet sur le sujet il y a quelques temps.  Je pense toujours la même chose.  Sans ce petit fil qui va amener un lecteur vers un livre, la tâche est immédiatement plus ardue.  Est-ce pour autant impossible?  Non, absolument pas.  Ce n'est pas pour rien que des équipes de marketing existent: ils sont là pour créer cette émotion, pour créer ce lien, pour faire le travail entre le lecteur et le livre.  Sans quoi souvent, le meilleur des travail restera sur la tablette.

Ouvrir un livre dont on ne connaît rien est un exercice étrange.  Tout est à découvrir, c'est comme arriver en Amérique sur la Santa Maria de Christophe Colomb: tout est à découvrir et on a pas de repère pré-établis pour les tracer.  Il faut avoir l'esprit ouvert.  Pourtant, bien des trésors dorment entre deux couvertures de livres.  Peut-être pas toujours, mais si personne ne vous a dit qu'il y avait un trésor à cet endroit, auriez-vous franchi le pas?

Lire des livres dont on ne sait rien est à double tranchant: d'un côté, comme on a pas de pré-avis, on doit se forger notre opinion nous-même, ce qui fait de ce livre une chose merveilleuse.  C'est une totale découverte.  De l'autre, on a aucune garanti que l'on ne tombera pas sur un navet total.  C'est prendre un risque.

De nos jours, en tant que lecteur, qui prend réellement des risques?

@+ Mariane

jeudi 20 septembre 2018

Avance rapide de Michael Marshall Smith

Avance rapide  Michael Marshall Smith  Bragelonne 298 pages


Résumé:
Stark est une espèce de détective privé, caféinomane et fumeur compulsif qui vit avec son chat Spangle dans un futur où le moindre recoin de l'Angleterre est couvert de quartiers aux attributs fixe: l'un est le Coloré où la couleur prend toute la place, un quartier est dédié aux chats (:D ), un autre est fait pour les fonctionnaires hyperactifs...  Lorsqu'un fonctionnaire aux plus hauts niveaux de ce quartier est porté disparu, on l'engage pour le retrouver.  Vous avez compris?  Excellent!  Vous êtes largués.

Mon avis:
Résumé ce livre est à la fois facile et complexe, parce que si l'auteur nous met dans une direction au départ, il s'amuse ensuite, tout en gardant toujours une ligne narrative fixe, à brasser dans le lecteur dans toutes les directions: rien n'est jamais ce que l'on croit.  Cependant, il ne s'agit pas de détours, ni de rebondissements, c'est juste l'histoire, qui par une étrange volonté, semble se plier dans tous les sens.  Au centre, le détective, qui est aussi le narrateur, n'aide pas.  À plusieurs reprises, il va se jouer de nous, brisant le quatrième mur, en nous disant, par exemple, «j'ai pensé à un truc, je vous en reparlerai si c'est utile» et quand le truc en question devient utile, le lecteur comprend à quel point, en effet, ça aurait été utile de le savoir plus tôt!  Si, au départ, en lisant ce livre, on pense tomber dans un bon vieux SF classique, le livre s'en éloigne, joue avec le concept comme s'il était dans les pattes d'un chat fou et devient autre chose, comme un méta-livre de SF.  Il y a une mise en abîme dans une mise en abîme, mais le narrateur nie le tout et nous fait penser autre chose.  Bref, c'est un roman qui déconstruit le genre et qui à la fois, le reconstruit.  Un roman pourtant solide qui se lit d'une traite, avec beaucoup de moments d'actions, un humour absurde et une façon de jouer, avec les règles de la SF ET du roman, absolument uniques.  La préface est louageuse à un tel point qu'en la lisant, j'ai secoué la tête en me disant, mouais, on verra bien!  Pour une fois, c'était mérité!  Bref, c'est un petit bijou, mais avec un petit détail à la fin qui m'a laissé une drôle d'impression a un peu gâché l'ensemble, mais pour le reste, c'est un plaisir débridé à s'offrir!

Ma note: 4.5/5

lundi 17 septembre 2018

Ah, faut que je te raconte cette histoire-là!

Salut!

Adolescente, je me rappelle qu'une amie de la famille avait raconté un accident de voiture qui lui était arrivé quelques années auparavant.  Elle avait vraiment le don de raconter!  Elle nous a décrit les tonneaux effectués par la voiture, les yeux ronds, en tournant son index devant elle pour mimer les mouvements de l'auto et en disant: «Je voyais le ciel, la terre, le ciel, la terre».  Bon, c'est sûr que de la raconter comme ça n'a pas le même effet, mais à l'époque, avec son ton et les expressions de son visage, on était tous pliés en deux.  La preuve, vingt ans après, je revois encore son expression, son index qui fait des ronds en l'air et j'en ris encore toute seule!  Après la fin de son histoire, elle a pris une mine triste et a ajouté: «Ok, là je la raconte et tout le monde rit, mais dans le fond, quand c'est arrivé, c'était pas drôle.»

Seulement voilà, ça faisait des années qu'elle la racontait cette histoire.  À la force, elle avait fini par adopter des mots, des expressions de visage, des formulation, des intonations, qui avaient transformé une histoire pas drôle du tout en histoire désopilante.  Bien sûr, elle avait sûrement oublié des détails avec les années et d'autres avaient grossis.  Elle racontait le même événement, mais elle l'avait tellement raconté qu'en-dehors des événements réels qui ont eu lieu, une histoire personnelle était devenue une histoire en soi.

Le même genre de chose arrive à tout le monde.  On a tous une histoire qu'on a tellement raconté souvent qu'on finit par la raconter pratiquement de la même façon à chaque fois.  Personnellement, c'est l'histoire de la première cuite de mon frère que je raconte encore et encore (sans rancune Frérot!).  Je l'ai tellement raconté cette histoire qu'à la longue, je la raconte presque par coeur!  D'ailleurs, ça me fera un plaisir de vous la conter si on se croise un jour...

Collectivement, on finit par avoir tout pleins d'histoire de ce genre, avec une façon de raconter qui nous ressemble.  Au Québec, si on vous dit, c'est l'histoire d'un gars, vous savez qu'on va vous raconter quelque chose chose, peut-être que ce sera vrai, peut-être pas, mais la chute risque d'être drôle!  Non, non, attendez, il faut le dire correctement.  Sortez votre accent québécois du fin fond de la campagne et dites: «Eune foi, s'té gârs...»  On le sait instinctivement.  Tout comme on s'attend à ce que la personne qui raconte utilise un certain vocabulaire, un certain rythme dans sa façon de raconter, un certain nombre d'effets, en paroles ou en expressions du visage, pour souligner un rebondissement de l'histoire, ou sa chute.  Tout ça fait autant partie du récit que les mots qui servent à les raconter.  Raconter ça à un Français fraîchement débarqué et il n'en comprendra pas les codes...

Autrefois, ces histoires étaient encore plus fortes, surtout avant que l'écrit ne soit devenu courant.  Les histoires qui étaient racontées de générations en générations étaient importantes et formaient la toile de fond de l'imaginaire.  Que les histoires soient racontées autour du feu, à côté du poêle ou avant que les enfants ne s'endorment, qu'ils aient une valeur morale ou de pur divertissement, ces histoires avaient toutes un petit fond de vérité quelque part.  Elles partaient d'un événement, puis les gens racontaient l'histoire, en oubliait un détail, en ajoutait un autre pour ajouter au côté dramatique ou comique et ainsi naissait ce qu'aujourd'hui on appelle une tradition orale.  Et c'est ainsi que pendant longtemps, avant l'apparition de l'écrit, la mémoire des faits passés se transmettait.

J'ai été à une exposition l'été dernier qui parlait de l'expédition Franklin au Musée canadien de l'histoire.  Dans un coin, on pouvait écouter un Inuit raconter une histoire qui était transmise de génération en génération concernant la visite du premier Européen moderne dans le Grand  nord Canadien, soit celle de Martin Frobisher, en... 1578.  Certains détails étaient très précis et c'était surprenant de constater à quel point ces histoires, du genre de celles que l'on se raconte le soir avant d'aller dormir, pouvait être porteuse de sens et de mémoire.  Et dans ma tête est surgie cette histoire, racontée par une amie de la famille, quand je ne devais avoir que quinze ans.  Cela faisant des années, mais mon souvenir était encore vif.  Je me suis alors dit que ces histoires racontées de génération en génération, elles existent encore, elles se perpétuent encore, parce qu'on sait encore les raconter, parce que la structure qui permet de les raconter, est encore là.  Elles le sont avec moins de force, parce qu'elles sont concurrencées par tant d'autres façons de raconter des histoires.   Mais, la trame de fond, elle, elle reste.

@+! Mariane

jeudi 13 septembre 2018

Nunavik de Michel Hellman

Nunavik  Michel Hellman  Pow Pow


Résumé:
Michel Hellman, papa d'un adorable bébé et auteur de BD, se voit demander par son éditeur la date de sortie de la suite de sa première BD, Mile-End.  Sauf que la muse le fuit.  Après réflexion, il décide de réaliser un rêve de jeunesse en allant visiter un lieu qui le passionne depuis longtemps: le Nunavik!

Mon avis:
Ce genre de livre s'inscrit dans la ligne des récits de voyage où un néophyte débarque en plein milieu d'un espace aux accents exotiques pour le lecteur occidental moyen et nous entraîne dans ses petites et grandes aventures.  Ici, c'est la proximité que l'auteur est capable d'établir avec le lecteur qui fait toute la différence.  Michel Hellman n'a certes pas le talent et l'expérience d'un Guy Delisle, mais il a su tirer son épingle du jeu en utilisant une petite chose bien simple: sa propre personnalité.  Le genre a ses codes, mais l'auteur a sa vision et son parcours qui nourrit sa BD, ainsi que sa propre patte de dessin.  Ce petit gars de la ville débarque dans le Grand Nord et y fera des constatations pas toujours rose par rapport à sa vision un peu naïve: l'un des premiers blancs qu'il croise est un dealer de drogue qui ne se cache même pas!  La plupart des Inuit qu'il croisera seront ouverts, sympathiques et tout à fait prêt à faire découvrir leur univers à ce petit gars perdu loin de chez lui.  Mais pas naïfs par contre.  Le commentaire de l'un d'entre eux, qui raconte une blague disant que chaque famille inuit compte un père, une mère, des enfants et un anthropologue fait réfléchir...  Le dessin est très crayonné, genre fait sur le coin de la table, mais je suis sûre que c'est avant tout une impression.  Il doit y avoir beaucoup de travail derrière les résultats.  J'ai eu comme une impression de redite au milieu de l'album, comme si l'auteur avait d'abord publié ou prévu publié l'ensemble en deux parties et avait fait un rappel.  Rien qui dérange, juste quelque chose que j'ai remarqué.  En tout cas, cette virée au Nunavut est dépaysante et remets beaucoup de nos notions habituelles de rapport au territoire en question: face à de si grands espaces, les notions de propriété, d'espace personnel ou de frontières perdent leur sens.  La découverte de ce bout de pays permet de mieux le comprendre également.  J'en aurais pris plus, mais je comprends que l'auteur n'avait pas le budget pour rester 6 mois au Nunavik...

Ma note:  4.25/5

lundi 10 septembre 2018

Tannée des années 60...

Salut!

Quand je regarde les films marquants des dernières années au Québec, il me semble qu'ils ont souvent un point en commun: ils se passent dans les années 60 ou encore dans les années 70.  Comme si ces deux décennies, certes marquantes de l'histoire du Québec contemporain, n'en finissaient plus de nourrir encore projection et idées.   C.R.A.Z.Y. se déroulaient à cette époque.  Sorti cette année, Les rois mongols aussi.  La Passion d'Augustine il y a trois ans également.  Bon an mal an, il y a chaque année un film qui parle des années 60 qui débarque sur les écrans.

Mais ce n'est pas que ça.  C'est l'avalanche de documentaires sur cette période qui reviennent années après année.  2017 a constitué un record par son nombre de cinquantièmes célébrés.  Le moindre événement s'y étant déroulé a droit au tapis rouge pour sa commémoration et les héros de cette époque ont droit aux honneurs quand ils passent l'arme à gauche.  Cela m'avait frappée au moment de la mort de Jean Béliveau.  On aurait dit que les bulletins d'information et le contenu des médias avaient été tapissés à ses couleurs pendant trois jours avec reportages à l'appui et commentaires des animateurs radios à l'avenant.  La couverture médiatique de ce décès avait été intense.  Quelques mois plus tard, un comédien qui a marqué ma jeunesse, Hugo St-Cyr, est mort d'un cancer.  Il y a eu une brève mention dans la chronique culturelle.  Peut-être au bulletin de nouvelles, mais je n'en suis même pas sûre.  La différence de traitement m'a révoltée.

Héros des années 1960, soyez assurés que vous ferez les grands titres.  Certes, votre génération a fait bouger les choses, vous avez été nombreux à en faire des grandes, mais le problème c'est que vous n'êtes pas les seuls.  Combien de films ont été faits sur le référendum de 1980, alors même que le tissu narratif est des plus riches?  Combien sur celui de 1995?  Combien de films sur le verglas?  Ou tout simplement, combien évoquent les décennies 1980 et 1990?  À l'exception notable des films de Riccardo Troggi, les nostalgiques de ces décennies n'ont pas grand chose à se mettre sous la dent.  Et pourtant...

J'ai abordé le sujet avec mes parents.  Ils m'ont répondu quelque chose du genre: «Tu n'as pas connu cette époque-là, ce grand chamboulement.  IL y avait une énergie à l'époque qui était incomparable.  C'est dur à comprendre pour quelqu'un qui ne l'a pas vécu.»  C'est vrai.   Je ne l'ai pas vécu.  J'ai étudié ces années-là en cours d'histoire, mais je n'aie pas vécu la chape de plomb qui a précédé, ni le grand déblocage qu'ils ont constitué.  C'est un mythe pour moi, un mythe porteur, mais comme tous les mythes, cette décennie appartient au passé, à l'histoire, pas au présent.  Et moi je vis au présent.  Je suis une fille des années 80, qui a grandi dans les années 90 et qui a émergé au monde dans les années 2000.

Il s'en est passé des choses.  Autant, que dans les années 60.  D'une manière différente, avec d'autres événements, d'autres personnes, mais il s'en est passé.  Ce ne sont pas des décennies drabes.  Elles sont aussi flamboyantes que les années 60.  Si vous pensez aux vêtements de l'époque, et que vous vous dites, c'est pas comparable!, je vous invite à faire des recherches sur les coupes de cheveux et les épaulettes du début des années 80 ou la mode du fluo dans les années 90...  L'informatique grand public est né dans les années 80, les vidéoclips ont débarqué dans les années 80, l'internet est arrivé dans les années 90, pour ne nommer que ces exemples!  Simplement, on dirait que les cinéastes et les scénaristes sont encore peuplées de gens ayant vécu leur enfance deux décennies avant moi.  Il est un peu normal pour eux de retourner à leurs racines.  Ce ne sont pas les miennes.  Je ne m'y retrouve pas.

Quand j'ai vu le film Dédé à travers les brumes, j'ai eu comme une sorte de révélation.  Je me retrouvais dans ce film.  C'était mon adolescence, ma jeunesse, c'était la musique, la pub, les vêtements, les expression, l'allure, le ton d'une époque.  L'énergie aussi.  C'était, sans doute pour une rare fois, un film québécois dans lequel je me retrouvais.  J'ai mis du temps à mettre la main sur le DVD, mais depuis, je regarde le film au moins une fois par année.

Par la suite, j'ai commencé à remarquer le nombre de livres qui se publiaient sur des artistes ou de politiciens qui ont fait carrière durant les fameuses sixties.  Nommez-les tous, à tour de rôles, ils ont ont pondu leur ouvrage.  Je n'ai rien contre ce fait et j'avoue que bien des personnalités plus jeunes ne méritent pas nécessairement une biographie tout de suite, mais tout de même, le clivage est important.  On dirait que l'on retourne toujours à cette décennie, mais elle est terminée depuis 50 ans...

Il faudrait arrêter de nourrir notre imaginaire collectif majoritairement sur les années 1960.  C'était une période marquante, mais elle est terminée.  Beaucoup d'événements plus récents ont plus d'impacts sur notre vie quotidienne que les décisions prises dans les années 60, mais on dirait que collectivement, nous sommes incapables de s'affranchir de cette décennie.  Mais il faudrait bien le faire un jour, on ne peut pas toujours vivre dans le passé.  Aller plonger dans les décennies qui ont suivi pourraient aussi, collectivement, nous faire comprendre que notre société n'est plus du tout au même point qu'il y a 50 ans et que ce ne devrait plus nécessairement être le seul point de repère culturel.  Je crois sincèrement que sur ce point, les livres et les films peuvent vraiment aider à comprendre et à avancer.  Le discours que l'on fait sur notre passé éclaire souvent la vision que l'on a de notre présent.  Alors arrêtons bon sang de croire que tout été fait avant 1980!

@+! Mariane

lundi 3 septembre 2018

Le Grand défi de la littérature québécoise 2018-19

Salut!

Après une longue absence de quatre ans, le Grand défi de la littérature québécoise est de retour!  J'avais fait le défi en 2014-2015, un défi dont je garde de bons souvenirs, même si en relisant mon bilan, je pense que finalement, en le terminant, j'étais surtout écoeurée...

Ce qui ne m'empêche pas de recommencer!  Parce que j'aime les défis, parce que j'aime découvrir des choses, parce que ça peut être excellent pour faire baisser ma PAL (ou faire augmenter ma LAL...), bref, pour un paquet de raisons, je me relance.  Par contre, voilà, mes souvenirs de la dernière édition sont encore assez présents pour que j'essaie de ne pas refaire les mêmes erreurs.

Cette édition comporte quelques changements avec la première édition*.  Certains sont essentiellement cosmétique pour ne pas refaire la même chose deux fois.  D'autres n'ont pas été faits, mais auraient mérité de l'être.  Par exemple, passer de la première lettre du nom de famille à la première lettre du prénom, même si c'est pour faire de la variété est un peu facile (J'avoue qu'il ne restait plus grand auteur avec un nom de famille commençant par X au Québec...  Ce sera pas plus facile pour un prénom!).  Même chose pour l'année de naissance au lieu de l'année de publication (essayez de trouver un auteur ayant publié un livre né au XXIe siècle vous... ou même après 1995!).  Le changement de l'auteur originaire de toutes les régions administratives du Québec à là où se passe l'histoire par contre, excellente idée.  C'est certes moins évident pour les recherches, mais ça rend le défi intéressant!  Idem pour la scène de tourtière dans un roman!  (si vous avez des idées, faites-moi signe!)

J'ai par contre une certaine déception par rapport aux modestes changements apportés au volet genres littéraires.  Il y a encore cette année un recueil de poésie et un collectif de poésie.  Dans le cadre de ce défi, il me semble que c'est mettre beaucoup d'attention sur un genre littéraire qui est certes important, mais qui n'est pas particulièrement vivant sous le format de collectif sauf pour des anthologies.  Contrairement à la nouvelle dont plusieurs excellents recueils sont parus au cours des dernières années.  Et déception sur ce point, on aurait facilement pu remplacer le collectif de poésie par un périodique littéraire, ce qui aurait été beaucoup plus pertinent (il est autorisé pour les collectifs de nouvelles ou de poésie selon les règles officielles, mais ça aurait mérité une catégorie à part à mes yeux.)

J'aurais aussi aimé voir quelque part dans cette section un regard sur la littérature de la diversité, particulièrement en ce qui concerne la langue.  On l'oublie facilement, mais des auteurs comme Heather O'Neil et Mordecaï Richler ne sont souvent pas considéré comme des auteurs québécois, même si leurs histoires se passent ici, dans les mêmes rues et dans la même ville que Michel Tremblay, simplement parce qu'ils n'ont pas écrit dans la même langue.  On pourrait aussi inclure certains auteurs yiddish qui ont à une époque été une part importante de la population montréalaise.  Quand au reste du territoire québécois...  Quelqu'un a sans doute deviné que je faisais ici allusion aux littératures des différentes nations autochtones du Québec.  S'il y a bien un défi qui devrait permettre d'élargir les horizons de la littérature produite au Québec, c'est bien celui-ci!  Je n'en apprécie que davantage l'ajout de la littérature LGBTQ dans la section Extras.  Dernier point, lié au précédent, comme me l'a fait remarquer un ami, on pourrait quasiment faire ce défi en ne lisant que des hommes, mais passons sur ce détail...

Bref, il y a du mieux, il y a des trucs qui vont me donner des cheveux blancs et il y a de la nouveauté.  Mais surtout, il y a une nouvelle façon d'approcher le défi.

De un: prévoir surtout des lectures qui me tentent d'abord et avant tout.  Grande leçon de la première édition, ça dure un an...  Donc, si je veux avant tout remplir toutes les petites cases, autant prendre en premier des livres qui m'intéressent vraiment, même si ça veut dire choisir un livre hors de ma PAL ou de ma LAL.  Je sens que la bibliothèque va m'être utile!  D'autant plus qu'ils finissent l'agrandissement de celle pas trop loin de chez moi dans quelques mois!

De deux: répartir les lectures plates sur l'ensemble du défi.  Trop d'un coup donne juste envie de tout balancer par-dessus bord.  J'inclus ici les deux livres de poésie à lire en ce qui me concerne, mais aussi, sans doute, celle de plusieurs auteurs que je vais lire juste pour avoir des points bonus!

De trois: ne pas viser tous les bonus.  S'il faut se taper plein de livres ennuyants pour en avoir un, ça ne vaut pas la peine!

De quatre: moins de pression...  Je sens que je ne vais pas atteindre des sommets comme en 2014-2015...  Je me fixe un objectif beaucoup plus réduit, soit 150 points.  Pour le reste, on regardera en cours d'année ce que cela va donner.  Ça fait quand même pas mal de bouquin à lire!  Et même mon 150 points, je sens que je vais le subdiviser en plus petites unités pour ne pas trop m'alourdir la tâche!

De cinq: j'ai quelques réserves sur certaines catégories qui devraient à mon avis être incluses dans le défi et qui n'y sont pas.  Défi personnel: trouver des livres qui y correspondent et les lire!  Peu importe où je vais les caser, je vais essayer d'inclure moi-même ces notions dans ma propre participation au défi.

Bon, trêve de bavardage, il est temps de se lancer dans les lectures.  Donc, pas de surprise s'il y a un recueil de poésie dans les trucs en cours de lecture... (soupir)

Bonne chance à tous les participants!

@+ Mariane

*Je vous encourage à aller consulter le fichier excel pour comprendre mieux mes commentaires.

lundi 27 août 2018

Réflexion d'une lectrice-cycliste

Salut!

Depuis le début de l'été, quand viens le temps d'aller à la bibliothèque, j'enfourche mon vélo.  Oui, mon vélo, cette créature qui a longtemps hanté mon locker en pièces quasi-détachées a finalement retrouvé la forme (merci au réparateur de vélo!).  Ce qui m'a permis de vérifier une grande vérité: le vélo, même si tu n'en fais pas pendant des années, ça ne se perd pas!

J'enfourche donc mon vélo pour faire le trajet jusqu'à la bibliothèque.  Une petite quinzaine de minutes!  Ce qui est cool, c'est qu'une longue piste cyclable m'y mène presque tout droit.  Vous savez, le genre qui est séparé de la rue par une belle plaque d'herbe verte (ou jaune, ça dépend!)?  Ce genre-là oui!  Pour la moitié du trajet, je suis sur ce genre de piste, le reste étant un fait d'une bande blanche peinturée au sol avec les petits piquets noirs pour la séparer de la route.  C'est presque aussi bien à part que je dois partager cet espace avec les &%(*%?% d'autobus qui me coupent la route.  Bref, je me glisse sur la piste cyclable, mon sac à dos plein de livres sur les épaules et je pédale gaiement.

C'est agréable d'avoir une si belle piste cyclable.  Sauf que je trouve parfois qu'elle se transforme en parcours à obstacle.  Premièrement, même si c'est une piste cyclable, il y a un certains nombres de personnes qui ne semblent pas avoir pigé.  Je ne pense pas ici seulement aux automobilistes qui s'immobilisent dessus pour s'engager dans la circulation, non.  Je pense à tous ces piétons, pourtant doté d'un joli trottoir à moins de deux mètres, qui circulent en mini-troupeau sur la piste cyclable...  Il me faut leur signaler ma présence pour qu'ils s'écartent.  C'est sans compter aussi sur les gens qui attendent l'autobus...  planté en plein milieu.  Alors qu'il y a un large trottoir et un abri-bus de chaque côté de la piste.  Et je ne vous parle pas des chérubins qui roulent en tricycle à 3km/h en faisant une pause aux cinq mètres pour admirer les brins d'herbes, suivi de près par leur patient papa.

Bref, je roule en vélo, sur une piste cyclable.  Piste cyclable qui croise bien évidemment d'autres rues puisqu'elle en suit une.  Il me faut alors être très prudente!  Parce que si je circule en sens contraire du trafic, les conducteurs tournant à gauche oublient souvent qu'il y a une piste cyclable et je dois anticiper leur mouvement.  Surtout que certains ont tendance à tourner sur les chapeaux de roue!  Si je circule dans le même sens que le trafic, c'est moins pire, mais la prudence reste de mise.  Surtout qu'en cas d'impact et bien, je n'ai pas de cabine de protection, ni de ceinture de sécurité: c'est moi qui risque de manger l'impact mettons.  Les plus gentils mettent les freins.  Les caves me klaxonnent.  Comme si les campagnes de la SAAQ n'existaient pas.  Je suis aussi automobiliste, je sais que des caves sur deux roues à pédales, ça existe!  Mais je n'en fais pas parti.  D'ailleurs, un merci à toutes les automobilistes anonymes qui le savent et qui me respectent quand je suis sur deux roues.  Quand aux autres, aller vous faire f***

Il y a aussi les autres cyclistes.  La plupart sont charmants.  On se croise simplement sur la piste et on poursuit chacun notre chemin.  Certains par contre, semblent être de nationalité britannique.  Que voulez-vous, mêmes seuls sur la piste, ils roulent toujours dans la voie de gauche.  Il y a aussi ses cyclistes grisonnants qui me doublent les doigts dans le nez alors que je pédale comme une malade...  Bon, je ne ferais pas de commentaires sur celle-là...

Bref, je vais à la bibliothèque à vélo.  Et je compte bien le faire jusqu'à ce que la température soit moins clémente.  Ça fait faire de l'exercice à la lectrice que je suis.  Et ça l'alimente en très bonnes lectures! :)

@+ Mariane