lundi 17 juin 2019

Que fait-on des livres du passé?

Salut!

Quand je l'ai lu, j'avais beaucoup aimé Notre-Dame de Paris.  C'est un classique!  J'avais dévoré le livre.  Je n'étais pas très vieille, c'était vers la fin du primaire, j'avais quoi, 10-12 ans?  J'en aie retenu bien des choses, mais je sais que mon regard d'adulte qui le relirait serait très différent.  Il y a le personnage d'Esméralda, en lutte contre un monde qui lui refuse une place au soleil, parce que femme et gitane, faisant d'elle un jouet du sort dans les mains des hommes.  Sa beauté et ses talents de danseuse, seules armes qu'elle a face à la vie, seront utilisées contre elle.  Il y a Frollo, l'archidiacre de Notre-Dame, homme de science, mais qui n'hésitera pas à abuser de son pouvoir parce qu'il ne peut avoir Esméralda.  Parce qu'elle ne répond pas à son désir...  Quasimodo, le difforme sonneur de cloche, sans doute le personnage masculin le plus équilibré de ce roman.  Et tous les autres... Je me rappelle surtout, un personnage absent de l'adaptation en opéra rock: Paquette, la mère d'Esméralda, une recluse dévote, fanatique de l’auto-mortification.  Depuis qu'elle a perdu sa fille, cette femme ne vit que pour sa propre mort et sa haine des gitans.  Et il y a aussi Fleur-de-Lys, parfaite illustration de la petite bourgeoise de service qui veut avant tout mettre le grappin sur un homme pour faire un bon mariage le plus vite possible.

Aujourd'hui, je vois très bien dans ce livre les préjugés de l'époque où le livre a été écrit envers les femmes, les handicapés et les personnes racisées.  Je pourrais dire, tout ce qui est différent des personnes au pouvoir de l'époque, des gens de la bourgeoisie, blanche, scolarisée et masculine.  Est-ce que ça en fait une mauvaise oeuvre pour autant?

La bonne réponse est non.  Notre-Dame de Paris reste un chef d'oeuvre.  C'est une réussite tant au point de vue de l'écriture que de l'intrigue et si les personnages sont le reflet de la vision d'une époque (le XIXe siècle) sur une autre (le Moyen-Âge), il n'en reste pas moins que Victor Hugo a su écrire des personnages magnifiques, humain, imparfait, mais riches (sauf Fleur-de-Lys).  Va-t-on jeter le bébé, tout ça, avec l'eau du bain, l'enrobage et ses préjugés?  Je suis d'avis que non, mais le hic, c'est que je cite une oeuvre parmi tant d'autres...

Je crois que je pourrais énumérer toute la journée des oeuvres qui parlent de femmes uniquement obnubilées par l'idée de faire un riche mariage sans autre ambition dans la vie.  Je pourrais recenser des dizaines de livres qui parlent des Noirs comme étant inférieurs ou juste représentés comme des esclaves bêtes.  Je pourrais citer des tas d'histoires qui parlent de pauvres handicapés en les réduisant à ça, leur handicap.  Et je ne parlerais pas ici d'homosexualité, de religion ou de pauvreté...  La liste est longue!

Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on parle encore de Notre-Dame de Paris.  Parce que c'est un excellent roman.  Sans doute qu'il est le reflet de son époque, mais le hic, c'est que la majorité des livres qui sont lus datant de la même période dressent souvent le même portrait de toutes les personnages n'étant pas blanche, de sexe masculin, hétérosexuelle et d'une classe sociale moyenne, voire élevée.  (Petit indice: la majorité des auteurs de ces oeuvres sont blancs, homme, hétéro et de classe moyenne...)  Ça fige dans le temps une vision du monde comme de quoi, avant, les choses étaient «comme ça».  Comme si la vision de Victor Hugo du monde représentait le monde tel qu'il existait à l'époque.  Ouille pas sûre...

Notre-Dame de Paris a été publié en 1831.  Un an après paraissait un roman qui fit scandale à l'époque et éclipsa le succès du roman d'Hugo: Indiana de George Sand.  Dans ce roman, une femme mariée à un homme plus âgé qu'elle n'aime pas, est séduite par un homme libertin et si elle cherche à s'échapper de sa vie en tentant de fuir avec lui, il se montre inconstant et elle finira par prendre elle-même les choses en main.  Mais qui lit Indiana de nos jours à part les étudiants en littérature...

Il est là le problème.  On lit Notre-Dame de Paris, qui nous donne une vision du monde, mais pas Indiana qui nous en donne une autre.  Ce qui fait que même si on lit des oeuvres qui datent d'il y a longtemps et même si on exerce son esprit critique par rapport à celle-ci, on ne lit rien pour les contrebalancer.  On ne peut pas les voir pour ce qu'elles sont, des oeuvres qui sont le reflet de la vision du monde d'une personne, à une époque, parce qu'on a pas de point de comparaison!  Faut-il arrêter de les lire pour autant?  Non, pas du tout!  Mais faire un sérieux travail de mémoire sur les oeuvres oubliés montrant une toute autre vision du monde, ah ça oui et ça urge!

Ce travail est en cours et c'est tant mieux.  Parce que des femmes ont tenus la plume, des Noirs ont écrits et des pauvres ont réussi à trouver un peu de temps pour créer une oeuvre dans toutes les époques, dans toutes les cultures et dans tous les coins de la planète.  La seule différence entre eux et un Victor Hugo, c'est qu'ils ont moins de chance de garder un contact avec les lecteurs sur le long terme.

Que fait-on des grands classiques?  On les garde, mais on ne cherche pas seulement à les lire eux, mais aussi ceux qui les ont côtoyés sur les rayons des librairies lors de leur sortie.  Parce que c'est comme ça que l'on aura le meilleur portrait de la littérature d'une époque et non pas ce que les dominants de cette époque espérait que l'on garde comme image d'eux.

@+! Mariane

jeudi 13 juin 2019

Repentir(s) de Richard Ste-Marie

Repentir(s)  Richard Ste-Marie  Alire  336 pages


Résumé:
Deux cadavres sont retrouvés dans une galerie d'art moderne, tués avec un couteau d'une artiste branchée.   L'un d'entre eux est le galeriste lui-même, qui semble avoir multiplié les entourloupes devant de nombreuses années et auquel bien des gens en veulent.  Mais l'autre victime est un policier du SPVM exemplaire et sans histoire.  C'est donc à l'inspecteur Francis Pagliaro de la SQ que l'enquête est confiée.  Celui-ci prend vite l'habitude d'aller voir l'exposition en cours dans la galerie, le soir.  Il lui semble que dans la série de tableau réside une partie de l'énigme...

Mon avis:
Hum, je vais platement dire pas son meilleur.  Pas que le livre ne soit pas bon, mais sois je commence à connaître la patte de l'auteur, sois l'auteur a commencé à porter des pantoufles d'intrigue un peu trop confortables. L'inspecteur Pagliaro est fidèle à lui-même.  C'est un policier méthodique, qui cherche à comprendre au-delà de résoudre une énigme.  Cette partie de l'ouvrage reste maîtrisée, quoique j'ai moins aimé le dénouement de l'intrigue qui s'explique une certaine nervosité de Pagliaro à différents moments de l'histoire.

Quand à l'enquête proprement dite...  Je n'y aie pas trop crue.  La recette est là, les ingrédients sont là, mais la pâte n'a pas levée.  J'ai particulièrement tiqué sur la partie très pédagogique de l'intrigue concernant l'art contemporain.  L'auteur voulait nous faire découvrir le milieu de l'art visuel, ce qui est correct en soi, mais il y consacre beaucoup de temps et d'énergie, au détriment de son intrigue.  On apprend beaucoup de choses, mais est-ce que ça fait progresser l'enquête?  Non.  Un peu plus loin dans l'histoire, un témoin apparaît comme par magie ou presque et fait redécoller l'enquête, qui commençait à traîner en longueur.  Ça sonnait tellement comme le gars des vues que j'en aie lâché un petit juron.

L'auteur alterne entre des scènes de l'enfance et de l'adolescence d'un personnage anonyme et l'enquête proprement dite.  Ces scènes sont bien écrites, bien ficelés, mais n'apporte pas grand chose à la résolution du crime, parce que si le lien entre les deux existe, la conclusion m'a semblé tirée par les cheveux.  Je l'ai même trouvé forcé.  Par contre, une scène en particulier a été presque insoutenable à lire pour moi.  Sans dire c'est quoi, ça parle d'un chat et d'un destin sinistre...

L'auteur garde une excellente maîtrise de sa plume.  Même si des éléments font grincer des dents, on entre dans le livre et on lit quand même avec un plaisir certain.  Parce que Pagliaro est attachant, parce qu'il sait nous mettre dans le bain, parce que ça se lit bien.  Pas son meilleur, je le redis.

Ma note: 3.25/5

lundi 10 juin 2019

Apprivoiser une bibliothèque (ou savoir comment retrouver ses pénates, peu importe la situation)

Salut!

La bibliothèque de la municipalité de mon enfance, je ne l'ai jamais fréquenté.  Pas par snobisme, non, juste qu'entre fréquenter une bibliothèque de village ouverte trois jours par semaine, les mercredis soirs, vendredis soirs et samedis matins et la grosse bibliothèque municipale de la grande ville d'à-côté, bourrée de rayons débordants de livres, le choix était disons, très très vite fait.  Surtout pour la lectrice avide que j'étais.  Même si ça voulait dire du harcèlement parental (N.B. Y'aucune loi qui interdit ça)

Je me suis donc glissée dans le monde des bibliothèques comme on se glisse dans un gant.  La bibliothèque de mon ancienne municipalité (qui est devenue ensuite ma ville de résidence) avait un certain charme.  L'étage des adultes était au premier, accessible donc aux personnages âgées qui avaient du mal à monter les marches.  Les enfants, avec leurs petites jambes pleines d'énergie, étaient au deuxième.  Je me suis vite habituée à cet univers où trônait une étrange sculpture à mi-chemin entre le garage et l'atelier de métallurgie.  Autant à l'entrée de l'UQÀM que j'ai fréquenté, il y avait une paire de couilles, autant dans ma bibliothèque municipale, il y avait les restes d'un lave-auto figé dans le temps.  Ça faisait partie de l'ambiance de ma bibliothèque et quelque part, j'y étais aussi attachée qu'à la célèbre sculpture hommage à l'anatomie masculine de mon alma-mater.

J'ai quitté ma ville d'origine il y a quelques années.  Ok, mes priorités sont très différentes de celles d'autres personnes, mais l'une des premières que j'ai eu en aménageant dans mon nouveau logis était de savoir à quel endroit était ma nouvelle bibliothèque.  Ça en dit long sur mes priorités....  Ma nouvelle bibliothèque était donc située le long d'un boulevard passant.  En brique rouge, à l'ancienne.  Elle était un trésor de découverte, tant en livre qu'en CD, qu'en DVD, qu'en plein de choses.  J'y aie vue des bibliothécaires sabler la tranche des livres que l'oxydation avait rendue jaune.  J'y aie parlé avec bon nombre d'entre eux (elles surtout).  J'y aie réclamé des livres sortis de la réserve, qui m'y ont été donné avec le sourire et le «Ah, on a pas de place pour tous les garder sur les tablettes, on va bientôt rénover».

J'ai adoré cette bibliothèque.

Et puis sont venues ces fameuses rénovations....

 Ma bibliothèque a été fermée pendant deux longues années.

Après des mois d'obstination avec les charmantes préposées municipales du-311-pas-super-informées-du-des-travaux-dans-mon-arrondissement-loin-du-coeur-de-Montréal, ma bibliothèque a réouvert fin mai.  Que dire...

On a fêté dignement l'événement par quatre jours de célébrations.  On l'a annoncé à l'avance sur les panneaux municipaux qui annoncent entre autres, les séances du conseil municipal (que dis-je, d'arrondissement!) et les inscriptions aux équipes de balle molle.  Quatre jours de réjouissances pour nous réconforter de deux ans de vache maigre de bibliothèque (il y a bien sûr eu une bibliothèque temporaire et une autre permanente, mais en format de poche...  Ma bibliothèque me manquait...)

Mon ancienne bibliothèque était située, et est toujours (ils ont juste rénové les lieux) sur un boulevard passant...  Ce qui fait que pendant deux ans, je suis passée devant en allant travailler, un oeil sur la route, l'autre sur les travaux.  Je les aie vue démolir le bâtiment en brique rouge, presque brique par brique pour en reconstruire un autre, en béton blanc.  Morceau par morceau.  Longtemps avant la fin des travaux, j'avais de longues discussions au sujet des travaux finis ou pas avec les charmantes-préposées-au-311.  Quand elles me disaient que les travaux n'étaient pas finis, je leur répondais que de la rue, je voyais les livres sur les étagères...  (même pas une blague!)  Misère...

Les travaux ont finis par finir et ma bibliothèque par rouvrir.  La première fois que j'y suis allée, il y avait fête de la réouverture.  Un orchestre jeunesse composé de cuivres jouait juste en bas du nouvel escalier....  Mettons que les sons de tubas, répercutés par tous ces nouveaux espaces vides n'aidaient pas mon mal de tête naissant...  Le nouveau système informatique, un brin kafkien, non plus.  Et en plus, tout était blanc...  Pas juste les murs, non, les planchers, les étagères, les plafonds, TOUT est blanc dans ma nouvelle bibliothèque.  À en avoir mal au coeur!

Malgré tout, fidèle à moi-même, j'ai farfouillé dans ma nouvelle bibliothèque.  J'y aie trouvé une salle en référence à la généalogie, avec un cahier nommant tous les immigrants venus de France avant 1759, bien en place sur une table.  J'y aie fouillé un brin, parce qu'au fond de moi, reste une question: suis-je une descendante des Filles du Roy?  Du côté de ma mère, le plus lointain de mes ancêtres aurait pris racine en terre nord-américaine sous Jean Talon, alors...

Je ne l'ai pas trouvé dans les cahiers de généalogie, mais j'ai trouvé des noms très proches du mien du côté de mon père, avec une orthographe différente.  Les discussions familiales veulent que mes ancêtres paternels viennent de Provence et j'en aie trouvé, des courageux qui ont traversé l'Atlantique, à une époque où l'on pouvait autant y trouver la fortune... qu'y mourir.

J'étais là, en train de regarder la liste des immigrants en terre d'Amérique au temps du Régime français, au son discordant des tubas mal accordés et des trombones tonitruants, quand on a annoncé la fermeture de la bibliothèque.  Pas pour longtemps, non, juste pour la soirée.  La bibliothèque rouvrait le lendemain.  Retour à la vie normale en terre de bibliothèque.

En sortant, j'ai croisé un couple de jeunes au début de la vingtaine à l'accent distinct (né ici ou ailleurs?  sais pas!), qui se sont fait dire, par un responsable de la sécurité à l'allure haïtienne ou africaine (aucune idée!) que la bibliothèque fermait à six heures les vendredis.  Désemparés, ils sont resté quelques secondes devant l'entrée du temple du savoir qui leur était interdit pour quelques heures.  Je leur aie donné les horaires que j'avais pris sur une pile dans la bibliothèque.  Ils m'ont dit merci en français, avec un magnifique sourire, un brin déçu, certes, mais radieux.  Comme un lien discret avec mes ancêtres que je venais de fréquenter.  Eux aussi avaient immigré dans une nouvelle terre qui ne leur livrait pas tout ses secrets au premier jour.

Je suis retournée une seule fois depuis à ma nouvelle bibliothèque depuis, sans les trombones et les tubas.  Une de mes bibliothécaires m'a guidé vers la section que je cherchais, avec le sourire, comme dans le temps que je leur faisais sortir des livres de la réserve.  Je ne suis pas encore habituée à ma nouvelle bibliothèque.  Je cherche encore mes pénates dedans.

Dans l'antiquité romaine, les Pénates étaient des divinités mineures, propres à chaque famille.  Ma professeure de latin (au secondaire, époque lointaine!) nous avait dit d'eux que c'était des dieux discrets, effacés, des dieux du foyer.  Quand on disait regagner ses pénates, dans le fond, on parlait de rentrer à l'endroit où sur toute la terre, on se sent chez soi.  Ma bibliothèque, au fond, c'est un peu un chez moi.  On y a fait de sérieux changements, on a changé les murs, les plafonds, les planchers, mais j'espère y retrouver les bases de ce que j'y trouvais autrefois.

C'est pas encore parfait, mais j'espère bien retrouver mes pénates dans ma nouvelle bibliothèque.

@+ Mariane

jeudi 6 juin 2019

La grosse femme d'à côté est enceinte de Michel Tremblay

La grosse femme d'à côté est enceinte  Michel Tremblay  Nomades  284 pages


Résumé:
Le 2 mai 1942, rue Fabre sur le Plateau Mont-Royal.  Autour d'une famille vivant tous dans le même appartement, se tissent des histoires, grandes et petites, unissant tous ceux qui vivent dans cette petite rue.

Mon avis:
Il n'y a pas vraiment d'histoire dans ce livre.  Surprenant non?  Mais c'est le cas.  Et pourtant, le magique dans tout ça, c'est qu'on accroche quand même.  Parce que les personnages sont magnifiques avant tout, mais surtout parce que la langue qui les sert touche à un niveau rarement atteint.

Commençons par les personnages.  Chacun d'entre eux (et ils sont nombreux) a droit à son moment privilégié avec le lecteur, un moment où, à tour de rôle, chaque personnage, va voir sa vérité profonde révélée.  Pas par de grandes circonstances grandiloquentes, non, pas du tout.  On est dans le concret et le simple du quotidien.  Tous les personnages vont simplement vivre un moment où par des mots, pas des gestes, ils exprimeront quelque chose de puissant, de vrai, révélant les failles profondes de leur être.  Et tout au long de la journée, on va donc sauter d'un personnage à un autre, chacun avec leur histoire, chacun avec les dizaines de petites décisions différentes dans une journée qui finissent par définir le cours d'une vie.  Personne n'est parfait dans ce livre, mais les failles et les entêtements de chacun finissent par les rendre proche de nous.  On se reconnaît dans la colère d'Albertine, dans la faiblesse de Gabriel, dans la langue de vipère de Violette, dans les premiers frémissements de sensualité de Richard.  Les personnages de femmes en particulier, toutes autant qu'elles sont, touchent au sublime.

J'ai eu un peu de mal à démêler au départ qui était fils de qui et qui était marié avec qui dans cet appartement surpeuplé où règne un chaos de champ de bataille.  Pourtant, c'est la vie quotidienne qu'on y décrit, les disputes pour qui va en premier à la toilette, les tâches ménagères à faire, les balades au parc, le magasinage...  Rien d'extraordinaire au fond.  Mais sous la plume de Michel Tremblay, tout se transforme en toile de Vermeer.  Il a le don de mettre de la couleur par touches et de de pointer la lumière sous un angle tel qu'un geste du quotidien atteint le rang d'art.  Tout
ça, en utilisant une langue qui n'a pourtant rien de si artistique à part la manière de la manier.  Les tirades de Violette valent celles de Cyrano, mais elles sont livrées dans une langue tout à fait autre: c'est celle du peuple, du parlé populaire, avec ses expressions, ses inflexions, son accent et surtout, sa manière propre de déformer et de reformer les mots.  La graphie des mots dans le livre reprend la forme parlée, ce qui sort de l'ordinaire, mais donne en même temps sa texture au texte.

Je comprends pourquoi ce livre est un classique de notre littérature...  Même si au cours de cette journée de 1942, il ne s'est, au fond, rien passé d'extraordinaire.

Ma note: 4.75/5

lundi 3 juin 2019

La haute-couture et le prêt-à-porter

Salut!

J'ai une passion dont je parle peu, mais qui est bien présente: la haute-couture.  Oui, oui!  Moi, la fille qui passe ma vie en jeans et en souliers de course, j'aime beaucoup regarder les photos des défilés de mode et visiter les rétrospectives de créateurs au Musée des Beaux-Arts ou au Musée McCord.  J'avais adoré Yves Saint-Laurent et été très dérangée par Jean-Paul Gaultier.  J'ai vu d'autres expositions aussi.  Durant mon passage à Paris, j'avais profité de l'occasion pour visiter l'exposition sur Dior.  Et pour aller faire un tour dans la boutique de Chanel sur la rue de Gambon...  OK, ça ce sont des très beaux souvenirs!  Et vous pouvez être sûrs que je vais aller voir l'expo sur Thierry Mugler!

Pourquoi j'aime ça?  Ce n'est pas le côté quoi porter avec quoi qui m'attire dans la haute-couture. Entendons-nous, ce monde, essentiellement basé sur l’apparence, le diktat de la maigreur et sur des tenues immetable en dehors des soirées hollywodiennes est bourré de préjugés, de laideurs et peut être un broyeur pour les vies humaines.  Cependant, ce qui m'intéresse est moins le domaine des mannequins et des flash de photographies, mais plutôt le patient travail des petits mains qui créent les modèles.  J'aime l'art derrière le vêtement.  Et la haute-couture est dans ce sens une extraordinaire vitrine du talent incroyable de dizaines d'artisanes et de créateurs(trices).

En haute-couture, tout est fait à la main et tout est le fruit d'un long travail.  Je me rappelle une veste Yves Saint-Laurent qui reprenait la toile des Tournesols de Van Gogh.

Source de l'image: Pinterest
Source de l'image: Pinterest

Chaque perle était cousue pour imiter les coups de pinceaux de la toile originale.  En haute-couture, chaque point de broderie est le fruit d'une main qui a tenu une aiguille, tous les tissus sont faits en quantité limité et avec les meilleurs matériaux.  Les boutons, les dentelles, les rubans, tout est choisi pour qu'une tenue soit aussi une création unique.  Une robe d'une grande maison de couture peut avoir nécessité le labeur de dizaines de personnes pour des dizaines, voire des centaines d'heures.  Et c'est ça que j'aime.

Entendons-nous que ce n'est pas nécessaire pour le commun des mortels.  On a pas besoin de porter de telles tenues dans la vie de tous les jours.  Mais de savoir que ça existe, ça nous fait voir le reste des vêtements d'un oeil différent.  Est-ce que ça pourrait être mieux, est-ce que je pourrais ajouter une touche de créativité, est-ce que je pourrais rechercher quelque chose de différent?  Et puis aussi, sans aller dans autant d'extravagance et de détails, puis-je m'en inspirer pour la vie quotidienne?

C'est un peu comme ça que je vois la littérature dite populaire, qui répond à des impératifs de masse, de quantité et de facilité d'accès, comparé à la littérature plus littéraire, dont les objectifs sont beaucoup plus dans la recherche et l'esthétisme.  Les deux sont nécessaires.  L'une explore, repousse les limites, mais l'autre garde des préoccupations concrètes.  L'un est à la fine pointe de l'inventivité, l'autre reprendre des méthodes connues et éprouvées.  L'une demande du temps pour être appréciée à sa juste valeur, l'autre est accessible et facile à utiliser.

Les deux sont essentielles.  La seule différence, c'est que la haute couture, pourtant archi-élitiste et ultra-chère, est beaucoup mieux considérée que la littérature littéraire.  Et que personne n'est prêt à payer plus cher pour un livre de ce genre.

@+ Mariane

jeudi 30 mai 2019

De synthèse de Karoline George

De synthèse  Karoline George Alto  Lu en audio  Raconté par Magalie Lépine-Blondeau  5h 06 min  Disponible gratuitement sur le site de Radio-Canada


Résumé:
La narratrice de cette histoire est une femme qui cherchera toujours à fuir, à fuir son corps, à fuir sa famille, à fuir son image pour ne devenir qu'une image inventée, une impression, un avatar.  Perdue dans l'univers numérique, elle est forcée de revenir à la réalité quand la maladie de sa mère la confronte à la réalité de son propre corps.

Mon avis:
Ce livre est très particulier, dans le sens de personnel, d'intime.  Il parle de la relation avec le corps, de la relation avec l'univers numérique, de la relation avec l'image que l'on a de soi-même et de la façon dont on peut la façonner à sa guise.

Le récit est un long, très long monologue, qui part de l'enfance et se rend jusqu'à l'âge adulte et même un peu plus.  À travers ce monologue, on comprend la vie de cette personne, mais pas au niveau de ses interactions avec les autres ou des événements extérieurs, non.  Cette vie est entièrement tournée vers elle-même, vers ses propres réflexions, son propre cheminement, isolée des autres.  Ses liens avec le monde, elle les vivra à travers l'art, sous toutes ses formes, littérature, cinéma, séries télés, de tous les genres et de toutes les époques qu'elle traversera, autant pointu que populaire.  Elle baigne d'ailleurs dans la culture pop de belle façon.  Les hommages aux personnages de notre enfance et aux comics sont nombreux et bien ficelés dans l'histoire.  On comprend à quel point, mais dans ce roman très littéraire, Batman, Captain America et les autres font intégralement parti de sa psyché, autant que les films de répertoire et la peinture des siècles passés.  Sans même que ça fasse tâche ou forcé.

Quand à la langue...  Ouf, ce livre est un petit bijoux d'écriture, ciselée, élégante, puissante, poignante et en même temps aérienne.  À travers ses mots, l'auteure nous fait ressentir la légèreté de celle qui ne veut plus au fond être autre chose qu'une image.  La narratrice n'a pas de corps dans son esprit et ça se sent dans la façon dont elle manie les mots.  Son rapport à son corps changera quand celui de sa mère, avec qui elle a une relation extrêmement complexe, sera ravagé par le cancer.  Toute la complexité de cette relation, ainsi que les problèmes de santé mentale de la narratrice, on le ressent, on le vit à ses côtés.

La narration de Magalie Lépine-Blondeau, avec sa voix chaude et suave, donne une belle vie à ce roman, qu'elle lit avec une grande précision dans la prononciation, rendant toute la saveur du texte.  C'est une belle réussite.

Ma note: 4.5/5

lundi 27 mai 2019

C'est l'histoire d'une fille et de sacs de sable...

Salut!

Pour ceux qui ne savent pas, j'habite un arrondissement de la ville de Montréal qui a été visité par les eaux de sa rivière avoisinante par deux fois au cours des dernières années.  De façon un peu trop généreuse.  Je fais partie des chanceux qui n'ont pas été touchés, à part par des fermetures temporaires de route (et par une bonne frousse la première fois!).  Cette année, durant l'après, mon arrondissement a demandé des volontaires pour défaire les digues et ramasser les sacs de sable.

Je me suis donc présentée, un beau samedi matin de mai, au poste des bénévoles de la ville de Montréal.  Je me suis retrouvée avec une équipe fort charmante formée d'un représentant scout, d'un retraité et d'un vietnamien dont je n'ai jamais compris les motivations à être là, à part, comme moi, d'une volonté d'aider son prochain.  Constatation arrivée sur place: comme bien souvent dans ma vie, je me suis retrouvée la seule fille parmi une gang de gars.  Et il fallait lever des sacs de sables, parfois gorgés d'eau.  Ok, je ne me suis pas mise au bout de la chaîne humaine pour les lever du sol.  J'ai essayé de les lever, mais je n'étais pas capable.  J'ai laissé cette tâche à d'autres.  Par contre, j'étais capable de transporter les sacs une fois en l'air et je n'ai pas rechiné à lever des sacs de 50 lbs, voir plus (merci les arts martiaux pour la bonne forme physique et l'art de bien placer son poids pour forcer le moins possible!)

J'étais donc là, dans une équipe de joyeux bénévoles maniant le franglais comme un art (j'habite dans le West Island), quand une dame dont je défaisais la digue me lance:

-Vous devriez pas faire ça madame, c'est lourd ces sacs-là!

-(passe un sac de 20 lbs) C'est pas grave!

-Vous êtes sûre!

-(passe un sac de 50 lbs gorgé d'eau) arg, ben non, c'est pas grave!

J'étais prévenue!  Je le savais que la demande de bénévolat était de ramasser des sacs de sable.  Je le savais que le travail serait physique.  J'y suis allée quand même.  Pourquoi pas?  Je me savais capable de le faire!  Suis-je partie de là éreintée?  Certes!  Est-ce que j'ai eu des bleus/des courbatures le lendemain?  Certes!  Mais pourquoi mes bleus et mes courbatures seraient plus importantes que celle d'Eric le retraité, de Martin le chef scout ou de Dong le vietnamien?  Parce que je suis une femme?

J'espère que ce n'est pas un critère....  La plupart de mes nombreux confrères de corvée ont d'ailleurs, avant mon départ, souligné mon coeur à l'ouvrage.  J'étais la minorité visible.  J'étais la femme qui forçait.  Le hic, c'est que je ne me voyais pas comme une exception.  Mais bien comme une règle non appliquée...  Quelle femme n'est pas capable de soulever un 50 lbs?  Aucune?  Prenez un enfant de quatre ans dans vos bras: c'est pas loin de 50 lbs!  On est capable mesdames!  Mais quand c'est un sac de sable, oups, non, tout à coup, c'est trop lourd, on est pas capable...  Mais si mesdames!  Et vous le faites à tous les jours.  Vous le feriez en cas d'urgence!  Alors pourquoi pas?

C'est une frontière invisible.  Forcer, c'est une job de gars.  Comme de porter un fusil dans l'armée.  Comme de prendre la parole en politique.  Comme de faire rire les gens en riant d'autres choses que de son poids.  Comme de couper la parole dans une réunion parce que la personne devant soi blablatte sans intérêt...

C'est percer un plafond de verre.

Pour moi, ce n'est pas un personnage de fiction qui m'a inspiré.  Ce sont mes tantes.  Mes tantes que mon grand-père, fermier, a toujours traité comme ses garçons.  De sont elles qui conduisaient le tracteur, levaient les balles de foin de 75 lbs jusqu'à la réserve, sortaient les vaches et pestaient contre la mécanique.  Beaucoup plus tard (et je jure que c'est vrai!), j'ai croisé un prof de cégep qui a grandit dans le même village que mon père.  Un de ses souvenirs marquants datant de son enfance, est le souvenir de ma tante (oui, ma tante!), menant d'une main de fer le cheval familial jusqu'à l'école du village, arrêtant pour prendre en chemin le gamin qu'il était....  De ça, mon père a tiré une leçon: les femmes sont aussi forte que les hommes moyens, restent juste les muscles à développer.  Il l'a appliqué à son fils, un poids plume jusque dans sa trentaine et à sa fille, qui a levé et charrié des bûches pour remplir le poêle jusqu'au départ de la maison familiale (on chauffait au bois... Ça a été une bénédiction durant le verglas en '98!)

Mon père m'a montré qu'une femme était capable de faire la même chose qu'un homme, que la seule différence était les capacités physiques (je levais des bûches plus lourdes que mon frère à l'adolescence).  Mon père m'a appris que rien n'était à mon épreuve, suffisait de bien évaluer mes forces.  Ma mère m'a appris à coudre, à cuisiner et à ne jamais accepter de me laisser limiter par quoi que ce soit.  Mon frère m'a appris à tuer des monstres sur des jeux vidéos, à pester contre les lenteurs d'internet à à conduire en hiver (même s'il reste la seule personne avec qui j'ai jamais pris le champ lors d'une tempête!).

Alors, pourquoi est-ce que les personnages qui me ressemblent restent l'exception en fiction?

@+ Mariane