mercredi 14 mai 2014

Lâchez-moi les chiffres!

Salut!

Notre époque est obnubilée par les chiffres.  À la moindre occasion, on nous sort chiffres et statistiques, petit signe de pourcentage pas loin pour bien montrer l'importance d'un problème.  Ou sa non-importance.  Comme si la vie se réduisait à des chiffres.

Prenez le récent débat sur le prix règlementé cet automne.  Les arguments des partisans de cette mesure avaient des chiffres pour appuyer leurs dires, mais leur argumentation était  de l'ordre qualitatif autant que quantitatif.  De l'autre côté, il y avait beaucoup d'arguments économiques...  Je suis affreusement partiale dans ce domaine, je n'ai aucun problème à l'avouer, mais j'avais juste le goût de dire, bordel, LÂCHEZ-MOI LES CHIFFRES!

Comme si l'importance et l'influence du livre se réduisait à ça!  Comme si le fait d'avoir une vie littéraire ou culturelle ou artistique riche pouvait se mesurer en chiffre.  Il y a des aspects de la vie qui ne peut se mesurer en chiffre.  C'est la passion que l'on y met qui est importante.  Et même, souvent, ce patrimoine est immatériel.  On peu évaluer le prix d'un manuscrit original d'un auteur du XVIe siècle, mais on n'aura jamais que le prix de l'objet, pas de l'apport de celui-ci à la culture humaine.  Une oeuvre de Descartes par exemple, est autant le fruit de la réflexion d'un homme que ce qu'elle a su créé dans son sillage.  La pensée de ce philosophe a influencé profondément la civilisation occidentale pendant des siècles et même encore aujourd'hui.  Est-il possible de chiffrer cette influence?

Entendons-nous, ce ne sont pas toutes les oeuvres qui peuvent prétendre à une telle valeur immatérielle.  Beaucoup peuvent plus facilement se mesurer à la valeur de l'objet qui les portent.  D'autres part, je suis pour le fait de payer pour des oeuvres.  Après tout, ce n'est pas aux artistes de tout donner.  Déjà que dans le cas des auteurs, la fraction du prix qu'ils touchent est mince.  Comme l'a déjà dit un représentant de la SODEC auquel j'avais parlé, si le tiroir-caisse ne sonne pas, il y a un problème.  Faire de l'art pour l'art n'est pas non plus une solution.  Mais tout réduire à l'aspect financier et chiffré, il me semble que c'est une erreur énorme.

Qui se souvient des sommes rapportées par telle ou telle pièce de théâtre de Molìère ou de Shakespeare?  Qui se soucie de savoir combien Orgueil et préjugés a rapporté à Jane Austen?  Ou combien ont coûté les peintures de la chapelle Sixtine?  La valeur de qu'ont coûté et rapporté ces oeuvres n'est qu'une petite part de leur valeur réelle.  Combien de milliers de copies du Petit Prince ont été vendue?  Ça on peut le calculer.  Combien de personnes ont été influencées par cette oeuvre?  Incalculable, mais on ne peut nier l'influence de cette oeuvre.



J'ai lu une phrase qui m'a beaucoup fait réfléchir dernièrement, dans l'excellente BD Les ignorants d'Étienne Davodeaux.  À la p. 129, un des personnages fait le commentaire suivant sur une maison d'édition:  «C'est une entreprise qui produit des livres.  C'est un truc étrange un livre.  C'est des idées, des sentiments.  C'est fragile et c'est compliqué.  Ça ne se fait pas comme des frigos et des bagnoles.»  Je dirais qu'il y a beaucoup de vérité dans cette phrase.  Toutefois, les meilleurs frigos et les meilleurs bagnoles, tout comme les meilleurs livres, sont ceux qui sont fait en mettant un peu plus que des sous dedans.  Ils sont fait de sueurs, d'erreurs, de créations, de moments de génie et de découragements.  Ils sont fait par des gens qui y mettent du leur, de leur passion, de ce qu'ils sont dans leurs productions.  Ils font de l'art en quelque sorte.  Les colonnes de chiffres n'en sont pas.

@+ Mariane

7 commentaires:

  1. J'adore ton texte. Il illustre le réel problème de la promotion des arts aux esprits uniquement cartésiens.

    NB : J'espère que tu aimeras la chanson d'Arbonne. J'aime tellement ce que fait Guy Gavriel Kay (outre de rares exceptions) !

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    1. Et merde, j'ai publié avant d'avoir fini... je voulais ajouter qu'en fait, vendre "l'idée" des arts, c'est davantage une profession de foi qu'autre chose. À mon avis, dans ce domaine, il vaut mieux amener l'interlocuteur vers le senti qu'aller le rejoindre grâce aux chiffres. Bien qu'on ne puisse pas réaliser ça avec tout le monde, je pense que sur le plan humain, c'est plus facile à vendre.

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    2. Le senti se rapporte à une capacité d'appréciation propre à l'être humain. Les chiffres ne permettent pas les milliers de nuances que cela nous donne. :) D'où l'idée que ceux-ci sont réducteurs.

      (Pour Kay, j'ai un peu de mal à embarquer, jusqu'ici, on a présenté trois personnages et je peine à trouver les liens entre ceux-ci, d'où mon Dékéçé en lisant. J'ai bon espoir que ça va se corriger, mais pour l'instant, je suis dubitative)

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  2. Hélas, hélas, hélas, la vérité est dans les chiffres. Pour pouvoir toucher un grand éditeur, il faut avoir déjà dépassé un certain chiffre de ventes. Autrement dit pour être reconnu, il faut déjà être connu. C'est l'Ouroboros des anciens, le serpent qui se mord la queue pour se nourrir de lui-même...

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    1. Je connais des grands éditeurs qui acceptent des auteurs totalement inconnus. Je crois que c'est majoritairement une question de chance et de timing plus que de chiffres, même si à certains endroits ils ne doivent certainement pas nuire.

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  3. Hep, les maudits chiffres. On s'en sort pas.

    Ce qui est triste avec la game des chiffres, c'est que certains éditeurs petits ou grands embarquent dans la game. Ton livre gagne des prix, reçoit des critiques super favorables, mais ne se vend pas assez? On coupe tes heures de signature, on ne te fait pas de pub et on rechigne à publier un autre de tes titres.

    Oui, il faut de l'argent pour faire tourner la chaîne du livre. Mais un moment donné, est-ce qu'on peut considérer la culture comme un investissement au lieu de comme une simple dépense? Les livres, contrairement au bidules électroniques et à la bouffe achetée à l'épicerie, ils ne passent pas date, ils ne se détraquent pas avec le temps, on peut les réutiliser longtemps...

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    1. La culture est un investissement, tout le temps. Le grand tort de nos jours est de vouloir absolument un retour très très rapide sur investissement. Si tu as le temps, je te recommande de lire les essais d'André Schiffrin sur le monde éditorial, ça fait comprendre beaucoup de choses sur ce qui se brasse en ce moment dans le milieu du livre.

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