lundi 17 juin 2019

Que fait-on des livres du passé?

Salut!

Quand je l'ai lu, j'avais beaucoup aimé Notre-Dame de Paris.  C'est un classique!  J'avais dévoré le livre.  Je n'étais pas très vieille, c'était vers la fin du primaire, j'avais quoi, 10-12 ans?  J'en aie retenu bien des choses, mais je sais que mon regard d'adulte qui le relirait serait très différent.  Il y a le personnage d'Esméralda, en lutte contre un monde qui lui refuse une place au soleil, parce que femme et gitane, faisant d'elle un jouet du sort dans les mains des hommes.  Sa beauté et ses talents de danseuse, seules armes qu'elle a face à la vie, seront utilisées contre elle.  Il y a Frollo, l'archidiacre de Notre-Dame, homme de science, mais qui n'hésitera pas à abuser de son pouvoir parce qu'il ne peut avoir Esméralda.  Parce qu'elle ne répond pas à son désir...  Quasimodo, le difforme sonneur de cloche, sans doute le personnage masculin le plus équilibré de ce roman.  Et tous les autres... Je me rappelle surtout, un personnage absent de l'adaptation en opéra rock: Paquette, la mère d'Esméralda, une recluse dévote, fanatique de l’auto-mortification.  Depuis qu'elle a perdu sa fille, cette femme ne vit que pour sa propre mort et sa haine des gitans.  Et il y a aussi Fleur-de-Lys, parfaite illustration de la petite bourgeoise de service qui veut avant tout mettre le grappin sur un homme pour faire un bon mariage le plus vite possible.

Aujourd'hui, je vois très bien dans ce livre les préjugés de l'époque où le livre a été écrit envers les femmes, les handicapés et les personnes racisées.  Je pourrais dire, tout ce qui est différent des personnes au pouvoir de l'époque, des gens de la bourgeoisie, blanche, scolarisée et masculine.  Est-ce que ça en fait une mauvaise oeuvre pour autant?

La bonne réponse est non.  Notre-Dame de Paris reste un chef d'oeuvre.  C'est une réussite tant au point de vue de l'écriture que de l'intrigue et si les personnages sont le reflet de la vision d'une époque (le XIXe siècle) sur une autre (le Moyen-Âge), il n'en reste pas moins que Victor Hugo a su écrire des personnages magnifiques, humain, imparfait, mais riches (sauf Fleur-de-Lys).  Va-t-on jeter le bébé, tout ça, avec l'eau du bain, l'enrobage et ses préjugés?  Je suis d'avis que non, mais le hic, c'est que je cite une oeuvre parmi tant d'autres...

Je crois que je pourrais énumérer toute la journée des oeuvres qui parlent de femmes uniquement obnubilées par l'idée de faire un riche mariage sans autre ambition dans la vie.  Je pourrais recenser des dizaines de livres qui parlent des Noirs comme étant inférieurs ou juste représentés comme des esclaves bêtes.  Je pourrais citer des tas d'histoires qui parlent de pauvres handicapés en les réduisant à ça, leur handicap.  Et je ne parlerais pas ici d'homosexualité, de religion ou de pauvreté...  La liste est longue!

Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on parle encore de Notre-Dame de Paris.  Parce que c'est un excellent roman.  Sans doute qu'il est le reflet de son époque, mais le hic, c'est que la majorité des livres qui sont lus datant de la même période dressent souvent le même portrait de toutes les personnages n'étant pas blanche, de sexe masculin, hétérosexuelle et d'une classe sociale moyenne, voire élevée.  (Petit indice: la majorité des auteurs de ces oeuvres sont blancs, homme, hétéro et de classe moyenne...)  Ça fige dans le temps une vision du monde comme de quoi, avant, les choses étaient «comme ça».  Comme si la vision de Victor Hugo du monde représentait le monde tel qu'il existait à l'époque.  Ouille pas sûre...

Notre-Dame de Paris a été publié en 1831.  Un an après paraissait un roman qui fit scandale à l'époque et éclipsa le succès du roman d'Hugo: Indiana de George Sand.  Dans ce roman, une femme mariée à un homme plus âgé qu'elle n'aime pas, est séduite par un homme libertin et si elle cherche à s'échapper de sa vie en tentant de fuir avec lui, il se montre inconstant et elle finira par prendre elle-même les choses en main.  Mais qui lit Indiana de nos jours à part les étudiants en littérature...

Il est là le problème.  On lit Notre-Dame de Paris, qui nous donne une vision du monde, mais pas Indiana qui nous en donne une autre.  Ce qui fait que même si on lit des oeuvres qui datent d'il y a longtemps et même si on exerce son esprit critique par rapport à celle-ci, on ne lit rien pour les contrebalancer.  On ne peut pas les voir pour ce qu'elles sont, des oeuvres qui sont le reflet de la vision du monde d'une personne, à une époque, parce qu'on a pas de point de comparaison!  Faut-il arrêter de les lire pour autant?  Non, pas du tout!  Mais faire un sérieux travail de mémoire sur les oeuvres oubliés montrant une toute autre vision du monde, ah ça oui et ça urge!

Ce travail est en cours et c'est tant mieux.  Parce que des femmes ont tenus la plume, des Noirs ont écrits et des pauvres ont réussi à trouver un peu de temps pour créer une oeuvre dans toutes les époques, dans toutes les cultures et dans tous les coins de la planète.  La seule différence entre eux et un Victor Hugo, c'est qu'ils ont moins de chance de garder un contact avec les lecteurs sur le long terme.

Que fait-on des grands classiques?  On les garde, mais on ne cherche pas seulement à les lire eux, mais aussi ceux qui les ont côtoyés sur les rayons des librairies lors de leur sortie.  Parce que c'est comme ça que l'on aura le meilleur portrait de la littérature d'une époque et non pas ce que les dominants de cette époque espérait que l'on garde comme image d'eux.

@+! Mariane

12 commentaires:

  1. Dans les grands classiques on peut trouver du contenu problématique qui se reflète toujours dans les injustices de notre société actuelle (le sexisme et le racisme, par exemple), mais il faut savoir aussi prêter attention aux préjugés qui n'ont plus le même impact de nos jours. Les tensions entre catholiques et protestants étaient la source de nombreux préjudices et préjugés en Europe, et cela s'affiche dans de nombreuses œuvres.

    Et au rayon de la diversité: Les Trois mousquetaires est un grand classique de cette époque-là, et il provient d'un auteur mulâtre.

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    1. De même, le mépris des classes supérieures sur les classes laborieuses n'est plus aussi marqué que dans le temps. On ne verrait plus aujourd'hui une scène comme dans le film Titanic, où les chiens des premières classes sont emmenés pour faire leurs petits besoins sur le pont des troisièmes classes...

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    2. Et le fait que Dumas soit mulâtre a sans doute contribué à sa réputation de "pas un vrai grand littéraire". O.o

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    3. À l'époque, sans doute, mais honnêtement, aujourd'hui, il est plus connu que bien de ses contemporains qui étaient portés aux nues!

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    4. Oui! Mais 1- le fait qu'il est mulâtre n'est pas très connu et 2- en 2001, durant mon cégep en littérature, on m'a encore dit que "Les Trois Mousquetaires" c'était pas de la littérature. O.o

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    5. 1- Dans les faits, c'est son père qui était mulâtre et ça ne paraît pas trop sur ses portraits, les gens ont très bien pu ne pas le savoir s'il n'en parlait pas 2- Je n'ose pas penser à l'opinion de cette personne sur bien des textes d'aujourd'hui si Les Trois Mousquetaires n'est pas de la littérature!

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  2. Un peu différent comme cas, mais ça me fait penser au fameux Tintin au Congo dans lequel même Milou est "plus intelligent" que les Congolais.
    Raciste, mais considérant l'époque, peut-on vraiment "proscrire" cet album?

    Mais bref, billet très intéressant!

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  3. Il faut arrêter de croire que les auteurs sont de purs esprits dissociés de leur temps! Les auteurs sont un reflet de leur temps, point. (Et ceux qui pensent actuellement qu'ils écrivent indépendamment du fait qu'ils sont privilégiés - souvent mâles et blancs - sont juste un reflet de l'aveuglement actuel de certains!) Et la sélection des "classiques" est, elle aussi, fruit de l'époque où elle est faite. (Ok, y'en a qui avaient clairement plus de qualités que d'autres et méritaient davantage de passer à l'histoire, mais bon). Bref, il ne faut pas rejeter les oeuvres anciennes, mais il faut les lire avec un regard critiques, remarquer leurs qualités, mais aussi leurs préjugés.
    Et quand le plaisir de lecture disparaît, parce que l'étude du contexte de production devient plus intéressante que l'histoire racontée, prenez le bouquin et envoyez-le au département d'Histoire! Y'a assez de bonnes oeuvres littéraires pour qu'on ne s'emmerde pas avec celles qui sont passées date!

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    1. J'aime beaucoup ta conclusion!

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    2. Merci! lol! Sauf que je la relis et je comprends "laissez les historiens s'emmerder avec les livres plates" :p

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    3. Mouais, euh, hum....

      PWAHAHAHAHAHAHAH!!!!!!!!!!!!!!!!! :P

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